XIII

De graves événements se préparaient dans la maison Bonsergent. Le major sentait que le moment était venu de tenir la parole donnée au colonel Malaga, et, prévoyant la résistance de Claudie, il se préparait à la lutte. Mme Bonsergent, toute dévouée à Audinet, se tenait prête à soutenir le corps de bataille, et même, au besoin, à commencer le feu. Claudie, tout entière aux souvenirs de la veille, était loin de se douter qu'elle approchait du moment décisif.

«Mon enfant, dit le major, je suis vieux.

—Bon! dit Claudie, tu n'as que soixante ans et tu marches comme un Basque.

—J'ai soixante-trois ans, reprit Bonsergent, et j'ai vu Novi, Austerlitz, Leipsick et Waterloo. Cela fait dix-sept campagnes qui peuvent aisément compter pour quarante, car je ne compte pas le Trocadéro où nous montâmes après avoir brûlé six cartouches. Je suis vieux et je voudrais te voir heureuse.

—Je suis très-heureuse, répliqua Claudie.

—Ce bonheur ne peut pas durer toujours, dit le père. Il faut qu'une fille se marie.

—Eh bien! mariez-moi, pourvu qu'il ne soit plus question d'Audinet.

—Claudie! s'écria Mme Bonsergent d'un ton sévère.

—Maman, il m'ennuie; ce n'est pas ma faute. Je n'aime pas les sentences.

—Il t'aime tant! dit le major, et le colonel te regarde comme sa fille.

Claudie garda le silence.

—Tu refuses? dit Mme Bonsergent.»

Même silence.

«Aimes-tu quelqu'un? demanda le major.

Même silence.

«Malheureuse enfant! s'écria Élodie dans un transport tragique, faut-il que tu sois née pour notre désespoir!»

Bonsergent secouait les cendres de sa pipe d'un air irrésolu.

«Décidément, dit-il, tu ne veux pas d'Audinet?

—Non, papa.

—Eh bien, enfoncé l'Audinet, et qu'il n'en soit plus question! Après tout, ma fille est ma fille; Malaga le comprendra, ou, s'il ne le comprend pas, il ira....

—Oh! papa, comme tu es bon! interrompit à propos Claudie en lui sautant au cou.

—Comme je suis bonasse! veux-tu dire.

—Oh! papa, comment peux-tu penser?

—Va, va, ne te gêne pas. Il y a longtemps que je l'ai dit: les pères sont la propriété de leurs enfants.

—C'est fort bien, interrompit Élodie; mais qui se chargera d'éconduire Audinet?»

Le major se gratta la tête.

«Je ne sais pas..., dit-il, le premier venu.... toi, moi ou Claudie.

—Je me récuse, dit Mme Bonsergent.

—C'est dommage, dit le major, tu parles si bien!»

Cette basse flatterie ne dérida pas le front d'Élodie.

«Non, dit-elle. M. Audinet est un excellent parti, le colonel est notre ami, je puis tolérer, mais non pas approuver ce refus.

—Tolérer! approuver! Qui te demande ta tolérance ou ton approbation? s'écria le major en colère; nous ferons bien nos affaires sans toi, n'est-ce pas, Claudie?

—Voici le moment de les faire, dit Mme Bonsergent avec un sourire amer; je vois d'ici M. le secrétaire général qui s'avance.

—Claudie, soutiens-moi, dit le major. À nous deux, nous en viendrons peut-être à bout.»

En effet, Audinet ne tarda pas à paraître, vêtu de noir et cravaté de blanc, enfermé dans un faux-col dont les pointes lui sciaient les deux oreilles. On le reçut d'un air contraint. Le major cherchait la formule d'un refus, Claudie n'osait l'expliquer, et Mme Bonsergent, qui n'avait pas perdu tout espoir, jouissait secrètement de l'embarras de son mari et de sa fille. Claudie sortit et se retira dans sa chambre sous un prétexte. Mme Bonsergent allégua une visite qu'elle devait depuis longtemps à Mme la receveuse générale, et le pauvre major, pestant contre la destinée, se vit forcé de tenir compagnie à Audinet. Celui-ci remarqua ce froid accueil, et d'une voix altérée:

«Ces dames vont faire des visites? demanda-t-il.

—Ou se fourrer de la pommade dans les cheveux, dit Bonsergent exaspéré. Élodie remplit la maison d'onguents de toute espèce; sa chambre est une pharmacie.»

Il y eut un assez long silence.

«Mon père est venu hier? dit le secrétaire général.

—Oui, répliqua le major, et, puisqu'il faut en parler, viens au jardin avec moi, nous causerons plus librement.»

Audinet pâlit. Le début ne présageait rien de bon.

«Vous me refusez! dit-il.

—Eh non! s'écria le major en arpentant l'allée à grands pas; non, je ne te refuse pas. Je fais au contraire le plus grand cas de toi, de ton père, de ta mère, de toute ta famille et de tes deux cent mille francs; mais....

—Mais? demanda Audinet.

—Mais Claudie est trop jeune.

—Trop jeune!

—Elle a pour toi l'affection d'une soeur. Cela lui ferait de la peine d'en changer....

—Ah!

—Et tiens, pour tout dire d'un mot, car on me fait faire des discours longs d'une aune, Claudie ne le veut pas.

—Ah! dit Audinet, je l'avais bien prévu....

—Si tu l'avais prévu, dit Bonsergent, pourquoi t'y es-tu exposé?

—Je l'avais bien prévu, continua Audinet, que ce maudit Parisien nous porterait malheur.

—Quel Parisien?

—Ce Brancas, qui vient ici tous les jours.

—Tu n'as pas le sens commun. On dit qu'il épouse Mlle Oliveira.

—Je me soumets au destin, dit le secrétaire général, mais je veux savoir pourquoi Mlle Claudie me repousse. Mon cher major, vous ne pouvez pas me refuser cette consolation.

—Ma foi, dit le major, je ne m'y oppose pas. Le ciel m'est témoin que j'ai souhaité ce mariage autant que toi-même; mais Claudie ne le veut pas, et l'on ne met plus au couvent les filles désobéissantes. Reste ici, je vais chercher Claudie.»

Audinet entra dans le kiosque. Il était rempli de fureur contre Claudie, contre Brancas et contre le major même. Tout lâche et insolent qu'il était, il aimait Claudie, et cet amour trompé lui causait de cruelles tortures. En un instant, mille projets sinistres se croisèrent dans sa cervelle. Il voulait se venger, mais il hésitait sur le choix de la vengeance. Il voulait surtout contraindre Claudie à l'épouser, dût-il pour cela commettre un crime.

«Vous m'avez demandée, monsieur Audinet, dit la jeune fille en entrant; que me voulez-vous?»

Elle rassemblait tout son courage pour une explication décisive.

—C'est donc fini, dit le secrétaire général d'une voix rauque, et vous ne m'aimerez jamais!

—Je suis votre amie, répondit-elle; ne me demandez rien de plus.

—Claudie! je vous aime tant!

—Je ne vous ai pas encouragé, dit-elle.

—Vous l'aimez, lui!

—Qui? Lui.

—Brancas.

—Je ne vous aime pas, et ne vous aimerai jamais, répliqua-t-elle fièrement. Cela doit suffire.

—Cruelle!» dit Audinet en s'agenouillant devant elle.

Claudie cherchait vainement à se dégager. Tout à coup Brancas parut et demeura stupéfait sur le seuil de la porte.

«Levez-vous donc!» s'écria Claudie, honteuse et irritée de cette surprise.

Audinet se leva, et d'un geste railleur:

«Monsieur, dit-il au Parisien, je vous cède la place.»

Puis il sortit sans que personne cherchât à le retenir. L'avocat n'eut pas le temps de demander une explication à Claudie, car le major entra presque aussitôt.

«Vous n'êtes pas encore chez Oliveira? dit-il.

—Non, répondit le Parisien; mon ami Ripainsel n'était pas prêt quand je suis parti, et faisait encore un choix entre dix-sept cravates différentes; j'ai perdu patience, et j'ai cru bien faire en venant vous demander quelques conseils.

—Sur quoi, mon cher monsieur? Ma vieille expérience est à votre service. Est-ce sur les poires de beurré gris, rouge, d'Amboise, ou sur les doyenné? Rien n'est plus simple. Vous mettez vos poiriers à huit ou dix mètres de distance, en espaliers, exposés surtout au couchant, quoique l'orient et le midi ne soient guère moins favorables, sauf dans les étés très-chauds. Vous supprimez les branches parasites qui ne donneront jamais de fruits et qui consomment la sève; vous...

—Papa, dit Claudie, veux-tu faire ta toilette? Tu ne seras jamais prêt.

—Prêt à quoi?

—À faire visite à M. Oliveira.

—À quelle occasion? dit le major.

—Il t'a invité ce matin à passer la soirée chez lui. Tu n'as donc pas entendu?

—Non, le diable m'emporte.

—Je l'ai entendu, moi, et Rita m'a juré qu'elle ne me reverrait de sa vie si j'y manquais.

—Oh! si Mlle Rita l'a juré, c'est chose résolue. Attendez-moi ici mon cher monsieur, je vais me faire la barbe et nous partirons ensemble.»

À ces mots, Bonsergent sortit. Brancas, étonné, regarda Claudie, qui se mit à rire et lui dit:

—Je ne veux pas que vous alliez chez Rita sans moi. Comprenez-vous? Je vais me faire coiffer. Prenez ce Wilhelm Meister, et lisez en m'attendant. Cela vous distraira.»

En même temps elle lui donna sa main à baiser, et s'échappa, plus légère qu'une hirondelle.

«Que faisait cet Audinet aux pieds de Claudie? pensait l'avocat. Aimerais-je une coquette?»

Ce soupçon s'enfonça dans son âme comme un fer aigu. Les âmes délicates sont lentes à soupçonner, mais le soupçon les déchire de blessures inguérissables. Brancas ignorait tout de Claudie, sinon qu'il l'aimait et que pour elle il aurait donné sa vie.

«Elle me dit d'espérer, et elle souffre que cet Audinet se mette à ses genoux! pensa-t-il. Elle se ménage un mari!»

Cette pensée fut pour lui un trait de lumière. Il estima moins Claudie, sans pouvoir cesser de l'aimer; car l'amour ne se mesure pas toujours à l'estime, et l'histoire d'Adam qui renonce au Paradis pour ne pas abandonner Ève est éternellement vraie.

«Mon oncle avait raison, dit-il, d'épouser une Anglaise rousse et de mauvaise humeur. Il ne craint pas, lui, qu'on se jette aux pieds de la fille de sir Gaspardus Shenectady.»

Au milieu de ces réflexions, Claudie entra.

«Venez, dit-elle, nous sommes prêts.»

Brancas se leva sans dire un mot.

«Voyons, dit-elle en se regardant dans la glace, je veux savoir si vous avez du goût. Me trouvez-vous belle ce soir?

—Admirable.

—Vous dites cela du bout des lèvres, comme un mari de quinze ans. Que dites-vous de ces fleurs rouges dans mes cheveux?

—Que je vous aime.

—Je le sais bien, dit-elle avec une moue charmante. Répondez à ma question. Que dites-vous de ces fleurs rouges?

—Claudie, Claudie, la coquetterie vous perdra!

—Et vous, monsieur, la gravité. Venez-vous d'un enterrement par hasard?»

Brancas poussa un profond soupir.

«Allons, monsieur, continua-t-elle, donnez-moi la main s'il vous plaît et quittez cet air de saule pleureur qui vous va fort mal, je vous en avertis. Voici mon père.»

Le major entra botté, cravaté, épinglé, habillé, et donnant le bras à Mme Bonsergent. Elle s'avançait toute décolletée, les bras nus, et enfermée dans une robe de velours rouge que Vieilleville admirait depuis dix ans.