I
«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme. Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»
Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux. Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se présenta devant Vantripan.
Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand connétable.
—Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.
—Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma hardiesse, je ne suis pas un rebelle.
—Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté? Réponds.
En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:
—Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des renseignements si authentiques sur mon administration?
—Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver ta vengeance?
—Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde fois Pierrot.
Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec quelque embarras:
—C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.
—Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on produise des témoins contre moi, et je me justifierai.
—Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.
—J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.
Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.
—Pardonne-moi, mon pauvre Pierrot, lui dit-il, d'avoir cru tous ces mensonges. Tu le sais bien, je t'ai toujours aimé et je n'aimerai jamais que toi; ceux qui disent le contraire sont des menteurs et des misérables que je ferai pendre ou empaler, à ton choix.
—Majesté, dit Pierrot, je vous remercie de l'offre que vous me faites, mais je ne l'accepte pas. Je ne veux pas être plus longtemps un sujet de querelle et de scandale dans votre cour et dans votre famille. Je me retire, et je désire que le ciel vous donne des serviteurs, non plus dévoués que moi à votre service (cela est impossible), mais plus heureux.
—Ne te retire pas, s'écria Vantripan, je te le défends. J'ai besoin de toi; je veux t'avoir près de moi jusqu'à mon dernier jour. Que te manque-t-il? Je te le donnerai sur l'heure. Veux-tu ma fille en mariage? Tu me l'as déjà demandée. Je te la donne; et, si elle a fait autrefois quelques difficultés, je suis sûr qu'elle sera aujourd'hui la première à te présenter la main. N'est-ce pas vrai, Bandolinette?
La princesse fit signe que rien ne lui serait plus agréable; mais il était trop tard. Pierrot était cuirassé contre l'ambition, et il se souciait peu de toutes les princesses du monde. Il fut cependant fort embarrassé, car il n'osait dire en public qu'il refusait la main de la belle Bandoline, ce qui n'était pas poli, et il voulait encore moins laisser croire qu'il l'acceptait.
—Sire, dit-il enfin, je sens tout l'honneur que Votre Majesté veut bien me faire. Il est vrai qu'en d'autres temps j'ai désiré cette alliance; mais depuis j'ai réfléchi qu'elle était trop au-dessus des voeux et de la naissance d'un sujet et du fils d'un meunier.
—De quoi te mêles-tu? s'écria Vantripan, si ma fille et moi nous te trouvons bon tel que tu es? Est-ce à toi de faire des façons? Va, va, donne-moi la main, et toi aussi, Bandolinette, et nous ferons la noce dans trois jours.
Bandoline donna la main, mais Pierrot resta immobile.
—Majesté, reprit-il, cette alliance autrefois eût comblé tous mes voeux; aujourd'hui je ne puis plus y prétendre. J'ai le dessein, aussitôt que Votre Majesté voudra me le permettre, de résigner entre ses mains tous mes emplois et de me retirer dans un village. Je veux me faire fermier. J'ai des goûts rustiques, sire, ce qui ne doit pas vous étonner. Paysan je suis né, paysan je mourrai. Une ferme est-elle un séjour convenable pour une si grande princesse?
—Pierrot, dit le gros Vantripan, tu me caches quelque chose, tu as quelque raison que tu ne veux pas dire. Voyons, est-ce le ressentiment d'avoir vu ta demande refusée? Bandoline va te demander elle-même en mariage. Après cela, sabre et mitraille! que peux-tu demander davantage? ton orgueil est-il satisfait?
—Pierrot, dit la belle Bandoline en rougissant, me voulez-vous pour femme? et si vous vous faites fermier, voulez-vous que je sois votre fermière?
—Il est trop tard, dit Pierrot; la place est prise.
Si jamais on voulait peindre le comble de l'étonnement, il faudrait représenter la figure des courtisans du grand Vantripan, le grand Vantripan lui-même et la pauvre Bandoline. Les uns et les autres n'en pouvaient croire leurs oreilles. Il n'y avait pas, dans les annales des quatre-vingt-quinze dynasties qui ont régné cent cinquante mille ans sur la Chine, un seul exemple d'un pareil refus. La position de Pierrot était devenue si délicate qu'il aurait donné beaucoup pour voir finir cette conversation. Malheureusement, il n'osait s'en aller, et restait seul, debout, et les yeux baissés, au milieu des regards de tous. Ses paroles furent suivies d'un long et profond silence. Enfin Vantripan s'écria:
—Mille millions de cathédrales! Pierrot, es-tu venu pour m'insulter?
—Vous vous trompez, sire, dit Pierrot avec une respectueuse fermeté; je n'ai point brigué l'honneur que Votre Majesté daigne me faire, et, comme je ne puis l'accepter, je le déclare avec sincérité.
A ces mots, la princesse Bandoline ne put retenir ses larmes. La honte et la douleur la suffoquaient.
—O ciel! s'écriait-elle, être dédaignée par celui que j'ai dédaigné si longtemps!
Elle se leva, et, suivie de sa mère, alla pleurer à l'aise dans son appartement. Il faut tout dire: Pierrot, vainqueur des Tartares; Pierrot, premier ministre adoré de tout un peuple (ce qui est si rare pour un ministre), avait une tout autre mine que Pierrot capitaine des gardes, et connu seulement par son fameux duel avec Pantafilando.
—Pourquoi, disait-elle amèrement, n'ai-je pas su deviner ce qu'il deviendrait un jour? pourquoi l'ai-je méprisé?
Et son imagination s'enflammant peu à peu, elle résolut de connaître sa rivale pour se venger d'elle, et, s'il était possible, l'enlever à Pierrot.
Pendant qu'elle formait des projets si funestes à la tranquillité de notre héros, il essayait, en faisant force excuses, de sortir convenablement du mauvais pas où il était engagé; mais il ne put y parvenir.
—Pierrot, lui dit Vantripan, tu as insulté la majesté royale, tu as dédaigné ma fille; je devrais te faire pendre; mais (ajouta-t-il sur-le-champ en voyant étinceler les yeux de Pierrot) je me contente de te bannir de ma présence. Tu n'es plus ni ministre, ni grand connétable, ni grand amiral; tu n'es plus que Pierrot, Pierrot tout court, entends-tu bien? c'est-à-dire un homme de rien, un ingrat que j'ai nourri de mon pain, abreuvé de mon vin, que j'ai caressé et réchauffé dans mon sein, et qui, comme un serpent venimeux, veut mordre son bienfaiteur. Va-t'en.
—Sire!... commença Pierrot.
—Va-t'en, va-t'en!
—Sire....
—Va-t'en! Je ne veux plus te voir.
—Sire....
—Je ne veux plus entendre parler de toi.
—Sire....
—Va-t'en, et que dans vingt-quatre heures on ne te retrouve plus dans ma capitale, ou je te fais empaler.
—Halte-là, Majesté! cria Pierrot à bout de patience. Je regrette que vous me renvoyiez après que je vous ai si bien et si fidèlement servi; mais s'il vous est permis d'être ingrat, il ne vous est pas permis de m'offenser ni de me menacer. Souvenez-vous, sire, que, sans moi, Votre Majesté aurait depuis longtemps rejoint ses ancêtres dans la tombe. Je garde un souvenir trop récent de vos bienfaits et de la confiance que vous aviez en moi pour répondre avec colère à une menace que vous regretterez, sans doute, que vous regrettez déjà, j'en suis sûr; mais si quelqu'un osait mettre cette menace à exécution, sire, je tirerais du fourreau, pour ma défense, ce sabre que j'ai si souvent tiré pour la vôtre, et, Dieu aidant, personne ne m'attaquera impunément.
A ces mots il sortit de la salle d'un air si intrépide que tous les assistants furent saisis d'admiration et de crainte. Chacun s'écarta avec respect, et il rentra dans sa maison.
Quand il fut parti, Vantripan respira. La fière contenance de Pierrot lui imposait plus qu'il ne voulait l'avouer. Il essaya de tourner en plaisanterie ses dernières paroles, les courtisans firent quelques efforts pour lui persuader qu'il avait eu raison de maltraiter son ancien ami; mais au fond il sentait qu'il avait eu tort.
—Voilà ce que c'est, dit-il, que de mal digérer. On ne sait ce qu'on dit, et l'on se mord la langue pour avoir trop parlé.
Mes enfants, quoique le gros Vantripan ne fût pas un fort habile homme, il avait grandement raison en cette occasion; et, que vous ayez mal ou bien digéré, vous ferez fort bien de suivre en tout temps son conseil. «Trop gratter cuit, trop parler nuit,» dit le proverbe.
En rentrant chez lui, Pierrot ne pensait plus à ses emplois perdus, à la colère du roi Vantripan, à la haine d'Horribilis, aux Tartares, ni à qui que ce soit; il ne pensait qu'à la grande expédition qu'il allait entreprendre pour délivrer sa Rosine bien-aimée. Il donna quelques heures à Fendlair pour se reposer, et, congédiant ses pages et ses domestiques avec un présent proportionné aux services de chacun, il partit dès le lendemain. Dès qu'il fut hors des portes de la ville, il se sentit si heureux, il était si sûr de délivrer Rosine, et, après l'avoir délivrée, de ne plus la quitter, qu'il faisait mille projets et bâtissait mille châteaux en Espagne dont la seule idée lui promettait plus de bonheur que la réalité peut-être n'en pouvait donner.
—Malgré ma disgrâce, je suis riche encore, pensait-il; je vais acheter une ferme magnifique, toute semblable à celle de Rosine, mais beaucoup plus grande, parce que nous serons plus nombreux. J'y ferai bâtir une belle maison, à mi-côte, toute blanche, avec des volets verts, ce qui est plus gai. Elle aura deux façades, dont l'une sera tournée à l'orient et l'autre à l'occident, afin qu'on puisse voir le soleil quand il se lève et quand il se couche. Elle sera partagée en deux corps de logis de grandeur égale, dont l'un pour la cuisine, la salle à manger, l'office, le cellier et l'appartement de la fée Aurore; l'autre....
A ces mots, il fut interrompu dans son agréable rêverie par un coup léger qu'une main amie lui frappa sur l'épaule. Il se retourna et reconnut avec joie la fée Aurore.
—Eh bien, dit-elle, où donc vas-tu ce matin?
—Je vais chercher Rosine, dit-il.
Et il fit à la bonne fée le récit de sa séparation d'avec le roi Vantripan. Elle se mit à rire.
—Console-toi, dit-elle, il aura bientôt besoin de tes services, et il te rappellera.
—Je suis tout consolé, répliqua Pierrot, s'il veut bien ne me rappeler jamais.
—C'est bien dit. Tu vas donc chercher Rosine?
—Oui, marraine.
—Où?
Pierrot se gratta le front avec embarras.
—Tu t'embarques sans biscuit et sans boussole? dit la fée. Cette audace confiante me plaît, mais....
—Audaces fortuna juvat, dit sentencieusement Pierrot.
—Oui, la fortune aide les audacieux quand ils ont eux-mêmes un grain de prudence. Ainsi tu te figures bonnement que je vais te servir de guide et te conduire à ce château invisible qui tient enfermée la plus belle de toutes les Rosines de ce monde?
—Assurément, dit Pierrot.
—Eh bien, tu te trompes, mon ami; j'ai affaire.
—O marraine!
—Point du tout. J'ai affaire.
—Hélas! dit le désolé Pierrot, je n'ai donc plus qu'à mourir.
—Meurs si tu veux; mais en seras-tu plus avancé? Rosine en sera-elle plus libre? Oui; mais dans un sens: c'est qu'elle pourra épouser un autre que toi.
—Hélas! dit Pierrot, je vais donc me résigner et vivre.
—Oui, mon garçon, résigne-toi.
—Mais à une condition, marraine.
—Laquelle?
—C'est que vous me conduirez sur-le-champ jusqu'à cette forteresse invisible.
—Je te l'ai dit, je ne puis pas; je suis pressée.
Pierrot tira son poignard d'un air tragique.
—Puisque le cas est si grave, dit la fée en riant, ouvre les yeux, badaud, et regarde.
Sans le savoir, Pierrot était juste devant le pont-levis. La fée Aurore, en le touchant de sa baguette, lui avait donné la faculté qu'elle avait elle-même de voir ce qui est invisible de sa nature.
Le château devant lequel s'étaient arrêtés les deux voyageurs était recouvert d'acier poli qui réfléchissait les feux du soleil. Son architecture était admirable, mais sombre, et telle qu'on se figure aisément qu'elle devait être, puisque l'architecte était le démon lui-même. Il n'avait rien oublié de ce qui pouvait ajouter à la hauteur des murailles, à la solidité des grilles et des verrous, à la profondeur des fossés, au fond desquels coulait une rivière enchantée qui faisait le tour du château; elle coulait continuellement, quoiqu'elle fût circulaire et qu'elle n'eût par conséquent ni source, ni embouchure. Elle avait l'air d'un chien de garde plutôt que d'une rivière, et elle en remplissait les fonctions. Sa profondeur était immense, sa largeur prodigieuse et ses eaux toujours bouillantes, de sorte qu'il était impossible d'y mettre le pied sans être cuit tout vif. Au-dessus de la surface de l'eau, les murailles extérieures s'élevaient à une hauteur de six mille pieds; elles avaient trois cents pieds de largeur à leur base. Au sommet était un large parapet semé, de distance en distance, de tours d'une élévation double de celle des murailles. Chaque tour servait d'habitation et de corps de garde à cent esprits infernaux qui se partageaient la garde par moitié, et qui se relevaient toutes les vingt-quatre heures. Il y avait soixante tours de cette espèce. D'autres génies malfaisants occupaient l'intérieur du château et en faisaient le service. On n'apercevait ni au dedans, ni au dehors rien de ce qui repose l'esprit et de ce qui charme la vie. Point d'herbe, point de gazon, point d'animaux vivants. En face du château s'étendait une chaîne de collines granitiques nues, sombres et stériles, sur lesquelles soufflait sans cesse le vent du nord. Cette chaîne qui suivait presque les contours de l'enceinte du château, avait une formese mi-circulaire, et ses deux extrémités n'étaient séparées que par un défilé assez étroit qui aboutissait au pont-levis. Les collines qui la composaient s'élevaient presque perpendiculairement et ne laissaient à l'homme aucun moyen de les gravir avec les pieds et les mains.
En voyant de si formidables obstacles, la confiance de Pierrot fut ébranlée.
—Comment ferai-je, dit-il, pour lutter seul contre tant de démons?
—As-tu peur? lui dit la fée Aurore.
—De ne pas réussir, oui, dit Pierrot; mais je ne crains pas de mourir si je ne puis la délivrer. Je ne veux vivre que pour elle.
—Ainsi, tu es bien résolu à tout tenter?
—Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.
—Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon, mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales contre les mauvais génies.
A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son ouvrage.
—Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: Dieu et ta dame, c'est la devise des anciens chevaliers.
Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.
Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était; ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette objection.
«Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera pas.»
Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.
Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde, viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut d'essayer la ruse.
Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.
A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.
—Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens pas nous importuner.
—Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.
Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo, c'est ce qui le perd. A ces mots: Je n'ai plus que quelques jours à vivre, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner. Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.
Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier, alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot, profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les joues.
—Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier; je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les chercher à la cave.
—Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.
—Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse, je vais chercher du vin; continuez de manger.
Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil. Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.
—Eh bien! où est le jambon? dit-il.
—Hélas! dit Pierrot d'un ton lamentable, ne m'aviez-vous pas dit de manger sans vous?
—Malepeste! mon camarade, comme vous y allez!
A ces mots, croyant que Pierrot avait commis le péché mortel de manger de la viande le vendredi, il leva sur lui son bâton, en disant:
—Çà, qu'on me suive!
—Où donc, mon bon seigneur? dit Pierrot larmoyant.
—Tu ne sais donc pas chez qui tu es? dit le gardien d'un air malin et féroce.
—Eh! mon bon seigneur, je pense être chez d'honnêtes gens et de dignes chrétiens.
—Ah! ah! dit le portier en riant, tu es dans le château de Belzébuth, mon ami, j'en suis le gardien.
—Hélas! mon bon seigneur, que vous ai-je fait?
—Tu as mangé du jambon un vendredi; donc tu es ma proie, viens.
Et il le saisit par son capuchon.
—Où me menez-vous? dit Pierrot.
—Dans l'antre de mon souverain maître, où tu auras le temps de pleurer ta gourmandise pendant l'éternité.
Il l'entraînait de force; mais Pierrot se dégagea.
—Ah! traître, dit-il, c'est là l'hospitalité que tu m'offres! Je te connaissais, perfide, et je me suis défié de toi. Je n'ai mangé que du pain.
—Pécaïre! dit le gardien.
En même temps Pierrot prit une corde, non de ces cordes de chanvre qu'un homme peut couper ou casser, mais une corde divine, bénie par la fille du grand Salomon, et il lia les pieds et les mains du gardien; puis il l'enferma dans la huche, alluma de la cire et cacheta la huche avec son anneau constellé, qui représente la figure du roi des génies, ce qui est une barrière infranchissable pour les démons.
—Reste là, dit-il, hôte perfide, jusqu'à ce que je vienne moi-même te délivrer.
Puis prenant le trousseau de clefs du prisonnier, il entra sans crainte dans le château.
Personne ne s'étonna de le voir et ne lui fit de questions. Les démons, parmi beaucoup de vices et de défauts, n'ont pas celui de la curiosité: celui qui sait tout, ne s'informe de rien. Ils étaient d'ailleurs habitués à voir rentrer leurs camarades vêtus d'habits vénérables lorsqu'ils revenaient d'expéditions lointaines. Pierrot passa donc pour un des leurs.
Il entra dans la cuisine et s'assit tranquillement au coin du feu.
—D'où viens-tu, camarade? lui dit amicalement l'un des marmitons.
—De faire un tour de promenade, où je me suis fort amusé; mais j'ai froid et faim. Quel est donc ce repas que tu prépares?
—Ne le sais-tu pas? C'est celui du grand Belzébuth et de toute sa cour, qui dîne avec lui aujourd'hui.
—- Ah! ah! dit Pierrot, ces grands seigneurs se nourrissent bien. Qu'est-ce qui cuit là dans ce pot-au-feu?
—C'est un gros financier, dit dédaigneusement le marmiton.
—Il est gras et dodu, dit Pierrot en soulevant le couvercle.
Une vapeur succulente de bouilli se répandit aussitôt dans toute la cuisine.
—Hélas! hélas! disait le pauvre financier, après avoir si souvent, si longtemps et si bien dîné, je sers à mon tour de pâture à ces drôles.
—Qu'appelles-tu ces drôles? dit le marmiton en colère.
—Toi et les tiens, répliqua le financier.
Le marmiton saisit une grande fourchette et la plongea dans le pot comme pour s'assurer que le bouilli était assez cuit.
—Malheur à moi! cria le financier, il m'a percé les reins.
—Allons, camarade, dit Pierrot saisi de compassion, laisse là ce pauvre homme et ne le tourmente pas inutilement.
—Tu en as compassion? dit le marmiton étonné; tu es donc un faux frère?
—Moi, un faux frère! dit Pierrot indigné. Tu ne me connais guère. Je vois bien le bouilli, où sont les entrées? ajouta-t-il pour changer de conversation.
—Les entrées sont exquises, dit le marmiton, et toute la cour va s'en lécher les doigts jusqu'au coude. Celle de droite est une petite marquise en fricassée, tendre comme la rosée du matin, et que je vais mettre à une sauce dont tu n'as pas d'idée, mon pauvre ami; car tu ne parais pas avoir beaucoup fréquenté la haute société ni la haute cuisine.
—Hélas! non, dit Pierrot, mais cela viendra. Tu es bien heureux, toi, d'approcher de si grands personnages et d'avoir leur confiance; car tu dois être fort en faveur, étant si habile cuisinier?
—Moi? dit le marmiton d'un air dégagé, je m'en soucie comme de cela, et il fit claquer le pouce sous la dent. Quand on voit comme moi Belzébuth tous les jours, on se blase sur cet honneur, mon ami, on se blase.
Et, tournant sur lui-même, il mit ses mains dans ses poches et fit deux ou trois pas en levant le pied jusqu'à la hauteur de son nez.
Pierrot paraissait ébloui et stupéfait. Il fit encore quelques questions au marmiton, auxquelles celui-ci répondit d'un ton de protection bienveillante.
—Tu vois donc bien souvent Belzébuth? ajouta-t-il.
—Tous les jours, mon cher. C'est moi qui lui porte son café le matin.
—Te parle-t-il souvent?
—Tous les jours.
—Mais qu'est-ce qu'il te dit?
—Il me dit: «Ote-toi de là, imbécile!»
—Oh! oh! dit Pierrot, ce n'est guère la peine de le voir de si près, si tu n'en obtiens que de pareilles marques de faveur.
—C'est égal, mon cher, c'est toujours quelque chose de l'approcher. Les miettes d'un roi valent mieux que le rôti d'un pauvre diable.—A propos de rôti, dit Pierrot, qu'est-ce que c'est que celui qui cuit là devant le feu?
—Eh! parbleu! dit le marmiton, c'est le Grand-Turc; ne le reconnais-tu pas? on l'a rapporté hier, tout saignant, du marché. Il venait d'être fraîchement poignardé par son frère.
—Mahomet! Mahomet! criait piteusement le rôti.
Va-t'en voir s'ils viennent, Jean;
Va-t'en voir s'ils viennent,
chanta le marmiton d'une voix de fausset.
La conversation continua. Pendant que Pierrot se chauffait, le marmiton continuait sa besogne, préparant des fritures de jeunes filles, piquant avec du lard un filet de notaire, et un fricandeau d'épicier qui avait vendu du sucre à faux poids et de l'ocre pour du café. Notre ami s'introduisit peu à peu dans la confiance du marmiton, pensant qu'il pourrait en tirer des renseignements précieux.
En effet, le marmiton lui apprit que Rosine et sa mère étaient enfermées dans une tour située à l'angle du château, et qu'on leur portait tous les jours de la nourriture.
—Mais elles ne touchent à rien, dit-il, et paraissent fort tristes; il faut que le chagrin leur ait coupé l'appétit, ou que quelqu'un leur apporte secrètement des provisions par le chemin des airs, car elles sont déjà enfermées depuis plusieurs mois, et elles vivent encore.
—Qui est-ce qui porte leur nourriture? dit Pierrot.
—Et qui serait-ce, si ce n'est moi? dit avec humeur le marmiton. N'est-ce pas sur moi que retombent toutes les corvées? Chienne d'existence! Pendant que les grands seigneurs font bombance là-haut, je suis réduit à lécher le fond des casseroles.
—Je te plains, dit Pierrot.
—Ce ne serait rien, reprit le marmiton; mais figure-toi, mon cher, que, je ne sais pourquoi, l'on s'est embarrassé de ces pimbêches qui me font la mine du matin jusqu'au soir, et que je ne puis pas maltraiter comme les autres. Cela m'est défendu par ordre supérieur.
—Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.
—Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces péronnelles.
A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes, rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et son poil roussi.
—Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!
Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita. Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore; le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait frapper, ami ou ennemi.
Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte, et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le poursuivait ou non.
Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps, conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour, fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là, était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première nouvelle dont on salua son arrivée.
—Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction, l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin. Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons en paix.
En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en frémissant.
—C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.
A cette voix si connue, elles coururent à la porte, et, dans le premier transport de leur joie, je dois tout dire, elles l'embrassèrent tendrement, comme un vieil ami; mais cette joie se changea bientôt en tristesse.
—Quel malheur! dit la mère, de vous voir ici prisonnier! Nous ne comptions que sur vous et sur la bonne fée Aurore.
—Moi, prisonnier? dit Pierrot. Ah! si je l'étais, madame, près de vous combien la prison serait douce! (Il parlait à la mère, et ses yeux étaient tournés vers Rosine qui baissait les siens en rougissant). Mais je ne le suis pas. Je viens ici de ma propre volonté et pour vous délivrer.
En même temps il leur raconta par quelle ruse il était arrivé jusqu'à elles, et il leur parla de sa campagne contre les Tartares. Ce fut un long récit, mêlé de protestations d'amitié, de dévouement, de fidélité à toute épreuve. Il montra à Rosine l'anneau constellé qu'il portait au doigt, et lui raconta dans quelles circonstances la fée le lui avait donné. Enfin, je ne sais s'il était éloquent, ni à quelle école il avait appris tout ce qu'il disait, mais depuis trois heures de l'après-midi jusqu'à trois heures du matin dura son discours, et après douze heures de conversation il ne s'ennuyait point de parler, ni les prisonnières de l'écouter.
Cependant, quand trois heures sonnèrent, la mère fit signe à Pierrot qu'il était temps de se retirer, et le pauvre Pierrot monta à l'étage supérieur; mais il ne put dormir, et, se levant, il monta sur la plate-forme de la tour et se mit à contempler les étoiles.
Toute la voûte du ciel était constellée, et Pierrot se livra à de profondes méditations. Au fond, malgré son inébranlable courage, il n'était pas rassuré sur le succès de son expédition.
—Je me suis mis dans la gueule du loup, pensa-t-il, il s'agit de m'en tirer.
Comme il réfléchissait à la situation, il aperçut en face de lui l'un des esprits infernaux qui étaient en sentinelle sur la muraille extérieure du château. Ce démon, qui était d'une taille gigantesque, le regardait d'un air moqueur.
—Pierrot fait le chevalier, dit-il; Pierrot protége les dames persécutées; Pierrot se fait prendre; Pierrot sera pendu.
—Peut-être, dit Pierrot; mais auparavant il te coupera les oreilles.
—Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.
Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.
Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du vieux Milton.
«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs adversaires.»
Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant, lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience, l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.
Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna enfin le signal de l'attaque.
Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour. L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa poitrine, et sa poitrine dans son ventre.
A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour, superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.
—Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!
Et il fit un pas vers Pierrot.
—O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.
A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout, excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière. Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot. Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour, renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.
Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même, et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui destinait.
L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était point passé; il n'avait que changé de forme.
«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant, enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire, le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout. Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice, pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»
O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est à vous.
Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la Divinité.