II
Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel assaut.
Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, eût été victime des esprits infernaux.
Cependant, quoique les diables n'eussent sur lui que l'avantage du nombre et non celui d'une puissance magique supérieure à toutes les forces humaines, Pierrot, en les voyant grimper aux échelles, fut saisi d'un désespoir sublime.
—Grand Dieu, s'écria-t-il, si telle est ta volonté sainte, laisse-moi périr, mais sauve Rosine et sa mère!
Tout à coup il reconnut le doux parfum que la fée Aurore répandait partout autour d'elle.
—Est-ce ainsi que tu perds courage? lui dit-elle. Frappe, je suis avec toi. A ces mots parut sur la muraille Astaroth, le lieutenant de Belzébuth. Il poussa un long cri de joie et de triomphe.
—Courage, amis, Pierrot est à nous!
Comme il finissait de parler, et se dressait debout sur la plate-forme, Pierrot le frappa de sa masse d'armes dans la poitrine, et le précipita dans la cour. Il eut le crâne fracassé, et sa mort rendit quelque temps ses camarades indécis. Notre héros profita de cette hésitation pour frapper sans relâche les plus avancés. Ses coups tombaient sur leurs têtes comme la grêle sur les toits, et chacun d'eux froissait une cervelle, ou un bras, ou une jambe. Les morts et les mourants jonchaient le pavé de la cour.
Pendant tout ce carnage, la pauvre Rosine élevait vers le ciel ses innocentes prières.
—O Dieu! disait-elle, sauvez celui qui se dévoue pour moi.
Son coeur battait de frayeur et de joie à chaque coup que frappait l'invincible Pierrot. Quel homme que celui qui osait la disputer à l'enfer même!
Enfin, les démons se lassèrent de fournir à Pierrot de nouvelles victimes.
—Amis, dit Belzébuth, ne nous consumons pas en efforts inutiles. Nous n'avons pas encore usé de toutes nos armes. La plus terrible nous reste. Brûlons Pierrot dans sa tour.
Aussitôt tous les diables entassèrent du bois et des fascines, et y mirent le feu. De leurs bouches sortaient des flammes, ces flammes dont ils seront dévorés dans l'éternité. Elles environnèrent la tour et montèrent bientôt jusqu'au sommet. Cette fois tout était fini. Le courage de Pierrot ne pouvait plus lui servir de rien.
Pardonnez-moi, mes amis, de le laisser dans un péril si cruel, mais il faut que je vous dise ce qui était arrivé à l'armée chinoise depuis qu'elle obéissait aux ordres du prince Horribilis. Mon coeur souffre de laisser Pierrot en danger de mort, mais Alcofribas veut que je vous parle des Chinois et des Tartares, et je suis forcé d'obéir.
VI
SIXIÈME AVENTURE DE PIERROT
OU HORRIBILIS APPREND QU'IL Y A DE GRANDS CAPITAINES QUI NE SONT PAS PRINCES, ET DES PRINCES QUI NE SONT PAS DE GRANDS CAPITAINES.—FIN DE L'HISTOIRE DE PIERROT.
Vous avez sans doute entendu parler de la célèbre ville de Kraktaktah. Au surplus, si vous ne la connaissez pas, vous la chercherez sur la carte des îles Inconnues, que fit publier le sage Alcofribas pour servir de guide à l'histoire de Pierrot. C'est la plus belle et la plus célèbre de toutes les villes de l'Asie. Elle est composée de sept enceintes concentriques et parfaitement circulaires, dont voici à peu près le plan:
Au centre était le palais de Kabardantès, empereur des îles Inconnues, dont Kraktaktah était la capitale. Autour du palais étaient rangés, dans un ordre parfait, une suite de hangars sous lesquels on abritait les chevaux pendant la nuit. Au-dessus de chaque hangar était une chambre où logeait pêle-mêle et couchait sur la paille toute la famille du propriétaire. Vous entendez bien, mes enfants, que le mobilier était assorti au logement. Ce mobilier se composait d'une botte de paille pour chaque membre de la famille, et d'une grande marmite dans laquelle se faisait et se mangeait avec les doigts la soupe commune. Les cuillers et les fourchettes, dit le vieil Alcofribas, sont bonnes pour des gens délicats et désoeuvrés, mais un homme ne doit se servir que de ses mains; quand il a dîné, il les essuie à sa barbe, ou, s'il n'en a pas, à celle de son voisin. Chacun portant ainsi en tout temps sa serviette avec soi, il n'est plus besoin de tant de linge et de tous les bagages dont on s'encombre aujourd'hui dès qu'on veut aller en voyage.
Qu'Alcofribas ait raison suivant sa coutume, ou qu'il ait seulement le désir de blâmer la mollesse de ses contemporains, peu importe. Cette description de la capitale de l'empire des îles Inconnues n'est pas un hors-d'oeuvre comme on en voit souvent dans les ouvrages de gens qui cherchent à plaire à leurs lecteurs plutôt qu'à les instruire. Alcofribas, mes amis, n'était pas de ce caractère. C'était un vieux magicien très-savant, très-austère, et qui se souciait de la vérité beaucoup plus que des hommes. Les hommes passent, disait-il, et au bout de quarante ans, les plus célèbres sont oubliés; mais la vérité demeure, elle est immortelle comme Dieu même. D'après ce principe, il ne dit que ce qui peut contribuer à la découverte de la vérité; tout le reste lui est tout à fait indifférent.
Donc, un matin, comme les citoyens de Kraktaktah, après avoir déjeuné et pansé les chevaux, causaient ensemble de la guerre et des affaires publiques, on entendit un grand bruit dans la plaine, et la sentinelle qui veillait sur le palais de Kabardantès, et qui dominait de là tout le pays, s'écria: Voilà nos gens qui reviennent. En même temps, on distinguait le galop des chevaux; tout le monde courut sur les remparts.
On fut un peu étonné de les voir revenir si vite. Comme on s'attendait à ce qu'ils ramèneraient un immense butin, la Chine étant le plus riche et le plus fertile pays du monde, on remarqua que non-seulement ils revenaient seuls, mais encore qu'ils avaient eux-mêmes perdu leurs bagages, et l'on devina la triste vérité. Enfin, chaque soldat ayant défilé à son tour, on vit avec épouvante que les trois quarts manquaient à l'appel, et que ceux qui survivaient étaient en fort mauvais état. Aussitôt il s'éleva, parmi les femmes qui attendaient leurs maris ou leurs fils, un tel concert de lamentations et de cris, qu'on ne pouvait s'entendre. Kabardantès, assourdi de ce tapage, et furieux d'ailleurs de sa défaite, déclara qu'il couperait le cou sur-le-champ à tous ceux qui ne garderaient pas un silence absolu.
En entendant cet ordre si sage, les femmes devinrent muettes comme des poissons.
Cependant l'armée chinoise approchait sous la conduite d'Horribilis. Celui-ci, persuadé que la poursuite était sans danger, vint camper sous les murs de Kraktaktah. La campagne était déserte. Moissons, troupeaux, chevaux, tout ce qui sert à la subsistance de l'homme était rentré dans les murs de la ville. Horribilis, satisfait de l'épouvante que son nom répandait partout, envoya sommer la place de se rendre.
A cette sommation insolente, Kabardantès saisit l'envoyé chinois par les deux oreilles, l'enleva de terre, et le tenant dans ses mains, lui dit sans vouloir le lâcher:
—Va dire à ton maître que je l'appelle en combat singulier.
—J'y vais, dit le Chinois faisant un effort pour se dégager et retomber à terre.
—Attends donc, tu es bien pressé... Dans quels termes lui diras-tu cela?
—Seigneur, au nom du ciel! lâchez-moi; je vais vous satisfaire.
—Non, non. Dis-moi auparavant comment tu vas rédiger mon cartel.
—Seigneur, je vous supplie....
—Parleras-tu, triple buse? Crois-tu que le grand Kabardantès s'exprime comme le premier pékin venu?
—Seigneur, je ne le crois pas, mais....
—Songe que j'ai fait de bonnes études aux écoles de Kraktaktah.
—Seigneur, je le vois bien, mais....
—Et que j'ai eu pour maître le seigneur Poukpikpof, qui ne le cédait en rien à Aristote.
—Seigneur....
—Ni dans les lettres,
—Seigneur....
—Ni dans les sciences,
—Seigneur....
—Ni dans l'histoire naturelle,
—Seigneur....
—Ni dans la physique, la botanique, la dialectique et l'hyperphysique.
—Majesté...
—Et que j'ai bien profité de ses leçons.
—Grand empereur....
—Eh bien, voyons, rédige-moi un peu ce cartel pour que je sache comment tu t'en tireras.
—Grand empereur, dit le Chinois bleuissant de rage et de douleur, le moment n'est pas favorable, daignez me laisser retomber à terre.
—En effet, dit Kabardantès, tes oreilles tiennent à mes mains plus qu'à ta tête.
A ces mots, le Chinois retomba lourdement à terre. Ses oreilles étaient restées aux mains de Kabardantès. Il se releva à moitié mort, et essaya de s'enfuir; mais le Tartare le retint:
—Rédige, lui dit-il.
—Seigneur, dit le Chinois tremblant, je vais vous obéir. Daignez me faire donner un peu d'eau fraîche pour baigner ma blessure.
—En effet, mon pauvre ami, comme te voilà saignant.
Et il ordonna d'aller chercher du vinaigre, dont on épongea les oreilles du Chinois, ou plutôt la place où elles avaient été. Le malheureux poussait des cris affreux, mais il fut forcé de subir cette opération.
—Maintenant, dit Kabardantès, as-tu l'esprit bien présent et la pleine possession de tes facultés?
—Assurément, seigneur, s'écria le Chinois redoutant quelque mystification nouvelle.
—Eh bien, écris: «Chien de Pierrot...» Qu'as-tu à me regarder comme un imbécile?
—Majesté, dit le Chinois, Pierrot n'est plus à l'armée.
—Vraiment!
—Oui, Majesté.
—Et depuis quand?
—Depuis le jour de votre....
Ici le Chinois hésita et parut chercher l'expression.
—De ma fuite?
—Non, seigneur, de votre concentration précipitée du côté de Kraktaktah.
—Est-ce qu'il est mort?
—Non, il a été destitué.
—Pierrot destitué! Qui le remplace?
—Le prince Horribilis, sire.
—Ah! bravo! dit Kabardantès. Je n'ai que faire de tes services à présent. Va, pars, cours, vole.
Et se tournant vers les principaux officiers:
—Amis, à cheval. Pierrot est parti. La journée sera bonne.
Une heure après, toute l'armée tartare sortit des murs de Kraktaktah, et se précipita dans le camp des Chinois. Ceux-ci ne s'attendaient à rien moins. La plupart étaient à dîner; d'autres étaient au fourrage ou brûlaient les villages tartares dans la campagne. Au premier cri des sentinelles et des gardes avancées, tout le monde courut aux armes, et vit avec terreur s'avancer au galop l'effroyable Kabardantès.
Les Chinois n'hésitèrent pas, et reprirent sans tarder le chemin de la grande muraille. Les plus affamés ne se donnèrent pas le temps d'emporter des provisions pour la route; quant aux autres, ils étaient déjà loin.
Figurez-vous, mes amis, huit cent mille Chinois courant à la fois dans la plaine, tous dans la même direction. Ceux qui étaient à cheval formaient l'avant-garde comme il est naturel. A leur tête galopait, ou plutôt volait le prince Horribilis. Les pieds de son cheval touchaient à peine la terre; quant à lui, il maudissait sa mauvaise étoile, et la sotte idée qu'il avait eue de venir à la guerre et de faire destituer Pierrot. De temps en temps il pensait à Kabardantès.
—Quel enragé Tartare! pensait-il; voilà trois jours que nous galopons après lui, il rentre dans sa maison, et au lieu d'embrasser, comme un bon mari et comme un bon père, sa femme et ses enfants, le voilà qui remonte à cheval et qui court après nous! Est-ce du bon sens? est-ce de la logique? S'il voulait entrer en Chine, pourquoi s'enfuyait-il vers Kraktaktah? Et s'il voulait rentrer à Kraktaktah, pourquoi galope-t-il maintenant du côté de la Chine?
Tout en faisant ces sages réflexions et beaucoup d'autres que je passe sous silence, parce qu'elles ne lui ont guère profité et qu'elles ne l'ont rendu ni plus prudent, ni plus habile, ni plus brave, ni meilleur, ni plus disposé à reconnaître et à récompenser le mérite des autres hommes, il éperonnait toujours son cheval. A une assez grande distance derrière lui, mais avec une ardeur toute pareille, courait tout son état-major, suivi de près par la foule des martyrs. Les lances des Tartares piquaient ce troupeau de fuyards et leur donnaient des ailes. Enfin le soleil se coucha, et les malheureux Chinois, protégés par les ombres de la nuit, purent prendre un peu de repos.
Le premier jour, plus de cent mille Chinois périrent ou furent fait prisonniers. Le lendemain, la poursuite continua. Cent cinquante mille Chinois restèrent encore en route. Le troisième jour, les débris de l'armée arrivèrent à la grande muraille et se cachèrent derrière les remparts qu'avait défendus Pierrot. Kabardantès, animé par le succès, voulut sur-le-champ escalader la muraille; mais la plupart des Tartares, épuisés par une course continuelle, refusèrent de le suivre et remirent l'attaque au lendemain.
Il y a un proverbe qui dit: «Ne remettez jamais à demain ce que vous pouvez faire aujourd'hui.» Jamais proverbe ne fut mieux appliqué qu'en cette occasion.
Horribilis, désespéré, faisait chercher partout Pierrot pour lui rendre le commandement. Dans les grands dangers, les âmes courageuses reprennent naturellement le pouvoir. La jalousie et la haine avaient fait place à la peur. Le malheureux Horribilis ne voyait de salut qu'en Pierrot.
—Où est-il? disait-il à Tristemplète. Dis-le-moi, toi qui es sorcier.
—Je n'ai pas besoin d'être sorcier pour le deviner, répondit Tristemplète avec un affreux sourire. En quittant la cour du roi votre père, il est allé délivrer sa fiancée.
—Eh bien, envoie sur-le-champ un exprès pour le rappeler et lui dire que je remets tout en ses mains, et que s'il n'arrive à l'instant, je suis perdu, l'armée est perdue, toute la Chine est perdue.
Aussitôt le magicien siffla aux quatre vents de l'horizon.
Quatre esprits infernaux accoururent à ce signal.
—Qu'on me transporte à la cour du roi Vantripan, dit-il.
Une seconde après, il était au pied du grand escalier. En entrant dans la salle, il aperçut Vantripan assis sur son trône, la couronne en tête, les yeux rayonnant de bonheur et de fierté. Il donnait audience aux envoyés du schah de Perse.
—Oui, messieurs, disait-il en se rengorgeant, la terreur de mon nom et la valeur du prince Horribilis ont mis en fuite tous ces Tartares. Mon fils m'écrit qu'il marche sur leur capitale, Kraktaktah, et qu'il n'en fera qu'une bouchée.
—Majesté, dit l'envoyé du schah, nous vous félicitons de ce succès et des exploits du prince Horribilis. Il paraît qu'il a été vaillamment secondé par tous ses officiers, et surtout par le grand connétable.
—Qui? Pierrot? interrompit dédaigneusement le roi. Vous aurez lu cela dans les gazettes. Ces gazettes, voyez-vous, c'est un tas de mensonges. Tromper, mentir, prêcher le faux pour savoir le vrai, c'est le métier de ces gens-là, c'est de cela qu'ils vivent. Horribilis secondé par Pierrot! Ah! ah! ah!
Et il se renversa sur son fauteuil en riant aux éclats.
—Majesté, dit le chef des huissiers, voici un courrier du prince Horribilis.
—Fais entrer. Tenez, messieurs, ajouta-t-il, je ne m'y attendais guère, puisque j'ai reçu de ses nouvelles hier. Pierrot a quitté l'armée depuis six jours. Ce n'est donc pas à lui qu'on pourra attribuer le mérite des nouvelles que je vais recevoir.
Tristemplète s'avança d'un air modeste.
—Eh bien! dit Vantripan, où sont tes dépêches?
—Sire, j'ai ordre du prince Horribilis de ne parler qu'à vous seul.
—A moi seul? Pourquoi tant de mystère? Parle devant tous. Il n'y a personne de trop ici.
—Sire, dit Tristemplète, puisque vous le voulez, je parlerai. Après le départ du grand connétable, le prince Horribilis a poursuivi l'ennemi jusqu'aux portes de Kraktaktah.
—Qu'est-ce que je vous disais, messieurs? interrompit le gros Vantripan.
—Tout à coup, continua Tristemplète, Kabardantès et ses soldats ont tourné bride et se sont précipités sur nous avec fureur en apprenant le départ du grand connétable.
—Diable! diable! dit Vantripan pensif. Et vous les avez étrillés, j'imagine?
—Sire, c'est ce qui n'aurait pas manqué d'arriver, si les ordres du prince Horribilis avaient été mieux compris et mieux exécutés.
—Quels ordres?
—A la vue de Kabardantès et de ses Tartares qui se précipitaient sur nous au galop, le prince a crié: «En avant!» Malheureusement, comme, je ne sais pour quelle raison, il était tourné du côté de la Chine au moment où il a donné cet ordre, on a cru qu'il voulait dire: «En avant! retournons en Chine.» Tout le monde s'est précipité de ce côté-là, et le prince, entraîné et poussé par le courant, est arrivé le premier à la grande muraille, où il attend vos ordres souverains.
—Mes ordres souverains, dit le gros Vantripan, sont qu'il aille se faire pendre. Combien d'hommes a-t-il perdus?
—Sire, cent mille le premier jour, cent cinquante mille le second, et deux cent mille le troisième.
—En tout, quatre cent cinquante mille hommes. Voilà trois jours bien employés! Quelle activité! C'était bien la peine de faire destituer ce pauvre Pierrot. Nous allons chanter la chanson:
Mardi, mercredi, jeudi,
Sont trois jours de la semaine.
Je m'assemblai le mardi,
Mercredi je fus en plaine;
Je fus battu le jeudi.
Ah! mon Dieu! comment faire? Maudit Horribilis! qu'allait-il faire chez les Tartares?
—Majesté, il ne pouvait prévoir ce qui est arrivé.
—Horribilis est un sot.
—Sire, le respect ne me permet pas de vous contredire.
—Il s'agit bien de respect. Donne-moi un conseil. Vous tous qui êtes ici la bouche ouverte comme des carpes hors de l'eau, donnez-moi des conseils.
—Sire, c'est bien facile, dit un courtisan: mettez-vous à la tête de l'armée. Votre présence électrisera les Chinois, et....
—Va te faire électriser toi-même, interrompit le bon roi.
—Sire, dit un autre, faites faire un recensement général de tous les hommes en état de porter les armes.
—Oui, et pendant qu'on les recensera, nous serons dans la poêle à frire. Imbécile, va!
—Sire, dit un troisième, faites semer des chausse-trapes sur toutes les routes pour arrêter la cavalerie tartare.
—Bon! et elle passera à travers champs, et nos chevaux se prendront dans les chausse-trapes. Triple butor!
—Majesté, dit un quatrième, si l'on substituait des piéges à loups aux chausse-trapes?
—Grand innocent! dit le roi.
—Sire, dit un cinquième, si l'on empoisonnait toutes les fontaines?
—Qu'est-ce que nous boirons? dit Vantripan. Il serait plus court, je crois, de leur couper franchement le cou.
Chacun proposa son moyen.
—Vous êtes tous des ânes, dit enfin Vantripan. Et toi, ajouta-t-il, s'adressant à Tristemplète, qu'est-ce que tu proposes?
—Sire, rappelez Pierrot.
—Ah! voilà un véritable ami et une personne de bon sens, dit Vantripan. Mais où est Pierrot?
—Sire, il est parti.
—Bon! nouveau malheur! Que le diable vous emporte tous!
—Sire, dit modestement Tristemplète, si Votre Majesté veut me donner ses pleins pouvoirs, je me fais fort de vous le ramener.
—Tu les as, dit Vantripan.
Le lendemain matin, Tristemplète arriva au château de Belzébuth fort à propos pour notre pauvre ami, que les flammes environnaient de toutes parts avec sa fiancée.
La pauvre Rosine et sa mère se croyaient à leur dernier jour et recommandaient leurs âmes à Dieu. Pierrot lui-même, inaccessible à la crainte, mais désespérant de les sauver, voulait périr avec elles. Les diables criaient et applaudissaient en entretenant le feu avec toutes sortes de matières inflammables prises dans les magasins de l'enfer. Sur ces entrefaites, Tristemplète entra dans la cour.
—Où est Belzébuth? dit-il en descendant de cheval.
—Me voilà! dit Belzébuth encore tout froissé de sa chute. Que me veut-on?
A la vue de Tristemplète, il se jeta dans ses bras.
—Eh! bonjour, ami, qu'il y a de temps que je ne t'ai vu! dit-il.
—Oui, mes affaires....
—C'est bon, c'est bon, je les connais, tes affaires. Quand viendras-tu définitivement parmi nous?
—Le plus tard possible, dit Tristemplète en faisant la grimace.
—Tu fais le dégoûté? dit Belzébuth. Franchement tu as tort: l'enfer n'est pas ce que tu crois; il y a de bons diables parmi nous, et nous menons joyeuse vie. Quand veux-tu que j'aille te chercher?
—Nous parlerons de cela plus tard, dit Tristemplète. Je viens ici pour affaire sérieuse. Où est Pierrot?
—Regarde! il va griller. Tu vois comme nous avons exécuté tes ordres!
—Malheureux! s'écria Tristemplète, fais éteindre le feu à l'instant!
—Ah bah! et pourquoi?
—Éteins le feu, te dis-je, l'explication viendra plus tard.
—Je ne veux pas, dit fièrement Belzébuth: il m'a rossé, il a tué ou blessé plus de soixante de mes soldats; je n'ai dû la vie qu'à mon casque, dont la trempe est au-dessus de toutes les trempes connues. Il périra.
—Il vivra, dit Tristemplète.
—Il périra!
—Il vivra!!
—Il périra!!!
A ces mots, les deux amis allaient se précipiter l'un sur l'autre.
—Au nom d'Éblis, le roi des esprits infernaux et le rival de Salomon; au nom de la puissance que tu auras sur moi après ma mort; au nom de cet anneau magique qui peut redoubler dans tes os le feu de l'éternelle destruction, obéis, Belzébuth; éteins ces flammes.
Belzébuth, vaincu, souffla en grognant sur la flamme et se retira à l'écart comme un chien à qui l'on vient d'enlever un os.
—Et toi, cria Tristemplète à Pierrot, descends et ne crains rien.
—Puis-je me fier à lui? dit Pierrot à la fée Aurore.
—Tu le peux, dit-elle, il a besoin de toi.
—Je ne descendrai pas seul, dit Pierrot, j'emmènerai avec moi ma fiancée et sa mère.
—Emmène-les si tu veux, dit Tristemplète.
Pierrot descendit triomphant en leur donnant la main; mais il ne voulut sortir du château que le dernier, de peur que, par une perfidie nouvelle, on fermât la porte sur elles. Il traversa les rangs des diables la tête haute, le regard ferme et assuré. Ses ennemis, rangés sur deux lignes, ne purent s'empêcher d'admirer son courage. Rosine disait dans son coeur: Que je suis heureuse d'être aimée d'un pareil homme! Et la fée Aurore elle-même, qui fermait la marche, sourit en montrant à Belzébuth son filleul:
—Tu n'as pu ni le vaincre ni l'effrayer, dit-elle.
Le farouche Belzébuth grinçait des dents en voyant sa proie lui échapper. Un pouvoir plus fort que le sien le forçait à l'obéissance; car vous savez, mes amis, que si le démon peut tenter l'homme et le conduire à sa perte, l'homme, à son tour, par un privilége divin, peut enchaîner et dompter le démon. C'est toute la science des anciens magiciens, science aujourd'hui presque oubliée, négligée du moins, à cause des inconvénients qu'elle aurait pour le repos public et pour la sûreté des États, mais réelle et que cultivent encore dans la solitude quelques sages ignorés. Un jour, peut-être, il me sera permis de vous en dévoiler les arcanes; aujourd'hui, tirons le rideau. Ces mystères ne sont pas faits pour être entendus par toutes les oreilles, ni répétés par toutes les bouches. Sachez seulement que cette science s'étend et pousse ses racines jusque dans les entrailles de la terre, et qu'il n'y a pas un arbre, un oiseau, un rocher, un serpent, une étoile qui ne parle à l'esprit du philosophe et qui ne lui dévoile un des secrets de la nature.