I

Lorsque Pierrot et ses compagnons furent sortis du château de Belzébuth, le premier soin de Pierrot fut de demander à Tristemplète, qui les avait suivis, où il voulait le conduire.

—A la cour du roi, dit Tristemplète; et il lui apprit ce que vous savez déjà, et le besoin qu'on avait de ses services.

—Cela m'est fort égal, dit Pierrot. J'ai mieux à faire que de me battre pour un roi ingrat et pour son scélérat de fils. Horribilis a voulu prendre ma place, qu'il la garde, et, s'il doit périr, qu'il périsse; ce ne sera qu'un méchant homme de moins.

—Pierrot, dit la fée Aurore, n'as-tu pas d'autre raison?

—Ma vraie raison, dit Pierrot embarrassé, c'est que je ne veux plus me séparer de Rosine. J'ai trop souffert de son éloignement et de ses dangers. Je veux que désormais tout soit commun entre nous.

—Voilà une raison raisonnable, dit la fée; mais rassure-toi, je me charge de veiller sur elle et sur sa mère. Toi, va où l'honneur t'appelle.

—Mais... dit Pierrot.

—Partez, mon ami, lui dit Rosine avec un doux regard. Il faut sauver ces pauvres Chinois d'abord. Plus tard nous penserons à être heureux.

—Allons, puisqu'il le faut, dit en soupirant le pauvre Pierrot.

Et, prenant congé de sa fiancée, il partit avec le magicien. Quelques secondes plus tard, il était auprès de Vantripan.

Le pauvre roi était bien triste et bien malheureux. Sa fille dédaignée, son fils déshonoré par sa lâcheté, son armée taillée en pièces et son royaume envahi lui avaient ôté l'appétit. Quand Pierrot parut, il fut saisi de joie et de tendresse, et lui sauta au cou en pleurant. Pierrot, qui avait le coeur tendre, fut si ému de cet accueil qu'il se sentait lui-même envie de pleurer. Tous les courtisans, voyant le roi pleurer, se mirent à sangloter d'une façon pitoyable. La reine mit son mouchoir sur ses yeux, et la pauvre Bandoline, blessée au coeur par les dédains de Pierrot, saisit avec empressement une si belle occasion de fondre en larmes.

—Ah! mon pauvre ami, dit enfin Vantripan, qui sanglotait comme un veau qui a perdu sa mère, quelle joie de te revoir! Quand tu n'y es pas, tout va de travers. Tu sais ce qui est arrivé?

—Je le sais, dit Pierrot.

—Hélas! c'est ma faute, dit Vantripan. Avais-je besoin de donner le commandement à un benêt qui poursuit l'ennemi quand l'ennemi se sauve, et qui se sauve quand l'ennemi le poursuit? Enfin, te voilà, tout est réparé. Tu vas partir, tu reprendras le commandement, tu mettras en fuite les Tartares, tu couperas le cou à Kabardantès, tu feras la conquête de Kraktaktah et de l'empire des îles Inconnues, et....

—Y a-t-il encore quelque chose à faire? dit Pierrot, souriant de cette confiance que Vantripan avait dans son courage et dans son habileté.

—Non, voilà tout, pour le moment.

—Partons, dit alors Pierrot, et il prit congé de Sa Majesté.

Comme il traversait un corridor pour sortir, une femme de chambre de la princesse Bandoline lui toucha le bras et fit signe de la suivre.

Ce message embarrassa fort Pierrot. Il n'aimait plus la princesse, et même, suivant l'usage en pareille occasion, il se souvenait à peine de l'avoir aimée; mais il était trop poli et trop délicat pour lui dire une pareille chose en face. Cela ne se dit pas à une simple paysanne, à plus forte raison à une grande princesse, dont le principal défaut était d'être assez vaine, ce qui est pardonnable à une fille de roi, et de ne pas plaire à Pierrot. Il suivit donc la femme de chambre à contre-coeur et arriva dans l'appartement de Bandoline.

Elle l'attendait, à demi couchée sur un canapé, et lui fit signe de s'asseoir à côté d'elle. Il hésitait un peu, pressé comme il l'était de partir et d'échapper à une corvée assez désagréable.

—Asseyez-vous, lui dit-elle tristement; ce que j'ai à vous dire ne vous retiendra pas longtemps.

Il obéit.

—Pierrot, reprit-elle, d'où vient que vous ne m'aimez plus? Suis-je moins belle qu'autrefois?

—Vous êtes toujours la reine de Beauté, répondit Pierrot en détournant les yeux.

—Vous ai-je fait du tort?

—Aucun, dit Pierrot.

—Ou parce que je suis fille de roi?

—Non, dit Pierrot.

—Est-ce parce que j'ai refusé autrefois de vous épouser?

Le pauvre Pierrot était à la torture.

—On aime quand on peut, dit-il, et non pas quand on veut.

Grande et triste vérité! La pauvre Bandoline rougit et pâlit. Enfin, elle se leva et lui dit:

—Vous aimez une autre femme?

—Oui, dit Pierrot, que cet aveu embarrassait moins que tout le reste.

—Elle est bien heureuse! dit Bandoline en soupirant. Qu'elle le soit, ajouta-t-elle, puisque le destin le veut. Et vous, Pierrot, souvenez-vous que vous avez en moi une amie sincère.

A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: Jesu, Maria, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait jamais autrement.

Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.

Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique Chaldée!

Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la muraille:

—C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot n'y est pas.

A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, et en quelques minutes parurent sur le parapet.

Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.

Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de bataille.

Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour l'Iliade. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.

—En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.

A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et, voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.

—En avant! cria une seconde fois Pierrot.

A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui soutinrent le choc de pied ferme.

—En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les rangs des Tartares.

A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et Pierrot.

Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée dans le camp des Tartares.

Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde, qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à face avec Kabardantès.

L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.

Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va tomber.

A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il chercha quelque arme nouvelle.

Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.

Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des deux armées.

A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux combattants.

Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.

Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres, mais de sa poitrine.

Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et prit son parti sur-le-champ.

Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.

Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.

—Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.

Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette courte trêve en une longue et solide paix.

Aussitôt les deux armées se séparèrent, et chacune regagna son camp. Les Chinois, ivres de joie, ne savaient comment témoigner leur tendresse au bon Pierrot. Chacun d'eux croyait avoir retrouvé en lui un protecteur, un père, un frère, un ami. Quand il demanda ce qu'était devenu Horribilis, on lui répondit en riant qu'il avait pris le chemin de Pékin, et qu'au train dont il était parti, il devait déjà être arrivé.

L'autre armée était fort divisée. Après la mort de Kabardantès et de Pantafilando, il n'y avait plus d'héritier du trône, la dynastie était éteinte: perte médiocre, car il y a toujours plus de rois sans royaumes que de royaumes sans rois. Au reste, rien n'était plus facile que de faire un roi: on n'avait que l'embarras du choix. Comme les chefs des principales familles étaient au camp, chacun d'eux s'offrit pour candidat et fit valoir sa naissance, sa fortune et son courage. La discussion fut très-vive: chacun des orateurs avait le sabre au poing, et paraissait disposé à soutenir son droit de toutes les manières. Enfin l'un des plus âgés, qui, par hasard, n'avait aucune prétention au trône, ouvrit un avis qui fut bientôt approuvé de tous.

—Il nous faut, dit-il, pour empereur le plus brave des hommes, afin qu'il soit digne de commander aux Tartares, qui sont, après les Français, le plus brave peuple de l'univers. Il faut qu'il n'ait point de famille ni de liaison dans le pays, afin qu'il ne favorise aucun parti au détriment des autres. Il n'y a qu'un homme ici qui remplisse ces deux conditions.

—Qui donc? cria-t-on tout d'une voix.

—C'est Pierrot.

Cette proposition, par un hasard singulier, réunit toutes les voix: on offrit le trône à Pierrot, qui le refusa.

—Je n'en suis pas digne, répondit-il modestement.

La vérité est que Pierrot, devenu sage par l'expérience, et connaissant la difficulté de gouverner les hommes, ne voulut pas s'engager dans une affaire si épineuse.

—Que ceux qui se sentent la vocation, disait-il, essayent de le faire; pour moi, je veux vivre tranquille, et dans un repos complet avec ma famille. Je veux bien combattre pour ma patrie quand elle aura besoin de moi, mais je ne veux pas régner. Dans ce métier-là, le plus habile fait chaque jour cent sottises irréparables; que ferai-je, moi qui ne suis qu'un ignorant? J'aime mieux travailler en paix, élever mes enfants, cultiver la terre, donner le bon exemple autour de moi, et quelquefois, mais rarement, de bons conseils à ceux qui me les demanderont avec un coeur sincère: la Providence se chargera du reste.

Peut-être trouverez-vous, mes amis, que notre ami Pierrot était un peu égoïste. Le vieil Alcofribas le trouve très-sage et l'approuve en tout point. Pour moi, je ne sais qu'en dire.

L'égoïsme de Pierrot est d'une espèce si rare, qu'il touche à la vertu la plus pure et au désintéressement le plus extraordinaire il y touche de si près, qu'en vérité j'aurais de la peine à l'en distinguer.

Toutefois, sur ce sujet comme en toutes choses, les opinions sont libres.

Les Tartares ne se laissèrent point décourager par un premier refus; au contraire, aiguillonnés comme la plupart des hommes par cette obstacle, ils revinrent à la charge et demandèrent enfin à Pierrot de leur choisir un roi de sa façon.

—Car, dit l'orateur, nous n'en trouvons point parmi nous qui réunisse toutes les voix, et ce choix sera une source de guerres civiles.

—Eh bien, dit Pierrot, proclamez la république.

A ces mots, tout le monde prit à la fois la parole et voulut donner son avis.

Le fracas devint étourdissant.

L'un dit que la république était l'anarchie; l'autre, que c'était le gouvernement des grands hommes et des hommes de bien; un autre, que c'était le moins ennuyeux des gouvernements, à cause du changement perpétuel des gouvernants et des systèmes; un quatrième dit que cela convenait aux gens d'Europe, parce qu'ils ont le nez aquilin, et non aux Tartares, parce qu'ils ont le nez camus. Pierrot, assourdi, alla faire un tour de promenade.

Quand il revint, on avait opté pour la monarchie: Trautmanchkof avait été nommé empereur.

Il fit sur-le-champ la paix avec Pierrot, lui rendit les prisonniers chinois, et partit pour Kraktaktah, afin de se faire reconnaître.

Pierrot, ayant accompli sa tâche, fit réparer la grande muraille, laissa le commandement de l'armée chinoise à des officiers aguerris, et alla retrouver Vantripan.

Le bruit de ses exploits l'avait précédé.

Le roi vint le recevoir au pied du grand escalier dans la cour d'honneur, l'embrassa tendrement, le fit asseoir à sa droite pendant le dîner, et but à sa santé plus de six bouteilles, en le proclamant le vainqueur des Tartares, le sauveur de la Chine, et le digne objet de l'admiration du monde.

Ce gros Vantripan était un bon homme au fond, et il sentait bien tout ce qu'il devait à Pierrot. Quant à celui-ci, toujours modeste, il ne pensait qu'à rejoindre sa chère Rosine et à goûter un repos qu'il avait si bien gagné.

Enfin arriva ce jour si longtemps désiré.

Pierrot partit seul, monté sur Fendlair qui piaffait, caracolait et galopait comme s'il avait compris la joie de son maître.

Il arriva à la porte de la ferme.

Rosine ne l'attendait que quelques jours plus tard, parce qu'il n'avait pas voulu lui annoncer son arrivée; aussi était-elle en négligé du matin; mais ce négligé, mes chers amis, eût été envié des plus grandes et des plus belles princesses, si elles avaient pu en comprendre toute la coquette simplicité.

Écoutez la description qu'en donne le sage Alcofribas.

«Elle était vêtue, dit-il, d'une robe blanche d'étoffe simple et unie. Cette robe, qu'elle avait taillée elle-même, se drapait naturellement autour de son corps comme les étoffes qui couvrent les statues des impératrices de Rome; mais vous concevez assez la supériorité que devait avoir la nature vivante et animée, disposant de l'une des plus belles créatures qui depuis Ève aient enchanté les regards des hommes, sur l'artiste qui sculpte un marbre inanimé et qui cherche, à force de génie, à reproduire quelque faible image de l'éternelle beauté. Sa taille souple et sans corset donnait à sa démarche une grâce incomparable et pleine de naturel. Un ruban rouge noué autour de son cou relevait l'éclat de son teint qui était blanc, rosé et presque transparent. Ses cheveux, négligemment attachés, comme ceux de Diane chasseresse, retombaient sur ses épaules dans un désordre charmant...»

Peut-être trouverez-vous qu'Alcofribas ne donne qu'une faible idée de la beauté qu'il veut peindre, et que ses comparaisons, tirées de la sculpture et de l'antiquité, sont un peu obscures pour qui n'a jamais visité le musée du Louvre.

Mes enfants, vous avez raison; mais aucun homme n'est parfait et complet en toutes choses.

Le vieil Alcofribas avait passé sa vie entière dans l'étude des sciences, et il avait un peu négligé les lettres.

Le binôme de Newton lui était plus familier que l'éloquence, et les découvertes paléontologiques de Cuvier et de Geoffroy Saint-Hilaire ne sont pas la millième partie des choses que ce vieux magicien avait inventées et publiées dans des livres mystérieux qui furent autrefois brûlés par les ordres du sauvage Gengis-Khan, et dont le dernier exemplaire a été découvert il y a six mois, dans les ruines de Samarcande, par un de mes amis, qui est allé visiter les bords de l'Oxus.

Oh! si vous saviez les grandes, belles, profondes et mystérieuses conceptions que contient cet ouvrage admirable, unique jusqu'à présent dans l'histoire du monde, vous prendriez sur-le-champ le chemin de fer jusqu'à Strasbourg; de Strasbourg vous iriez à Vienne, en chemin de fer; de Vienne vous iriez à Constantinople moitié en chemin de fer, moitié par terre; de Constantinople à Scutari par mer; de Scutari à Damas avec la caravane des pèlerins de la Mecque; de Damas à Bassorah par chameaux, à travers les déserts de la Mésopotamie; de Bassorah, qui est sur le Tigre, à Hérat, à pied, à cheval, en voiture ou en ballon, suivant l'occasion; de Hérat aux Portes de fer qui gardent l'entrée du Khoraçan; des Portes de fer à l'Oxus et à Samarcande, capitale du pays de Sogd.

Quand vous aurez fait ce voyage, vous entrerez dans le grand caravansérail, en prenant bien garde de vous annoncer comme des savants venus d'Europe, ce qui éveillerait la curiosité et le soupçon.

Vous traverserez le caravansérail dans toute sa longueur, deux fois; vous le retraverserez deux fois dans sa largeur; vous suivrez une ligne diagonale entre les deux extrémités les plus éloignées du bâtiment, car il est de forme irrégulière.

Vous aurez soin, en marchant, de prononcer tous les neuf pas ces deux mots: kara, brankara, qui sont, comme je vous l'ai dit, une formule magique consacrée; puis vous sortirez du caravansérail, vous suivrez la première rue à gauche, qui est la rue Râhkhr (Râhkhr, en tartare, signifie mendiant), vous y trouverez douze vieillards à barbe blanche qui sont rangés en cercle et assis à terre, les jambes croisées.

Ils cherchent sur la tête et dans les cheveux les uns des autres ce petit animal qui tourmente si cruellement les mendiants napolitains; quand ils le tiennent, ils font un geste de satisfaction et l'écrasent entre les pouces. Ne cherchez pas à leur parler ni à les aider, ce serait inutile; suivez la seconde rue à droite, la première à gauche, la troisième à droite, la seconde à gauche, la quatrième à gauche et à droite.

Là, vous prendrez la première à gauche, et vous vous arrêterez devant une maison que rien ne distingue de toutes les autres.

N'allez pas plus loin, c'est là.

Vous entrerez dans une allée sombre, vous monterez un étage, vous enfilerez un long corridor, vous monterez un autre étage, vous entrerez dans une antichambre qui donne sur un escalier; vous descendrez six marches, vous frapperez au mur, et vous descendrez encore six marches; vous en remonterez neuf et vous vous trouverez en face d'une porte secrète dont vous n'aurez pas la clef.

Ce n'est pas la peine d'aller chercher le portier, il n'y a pas de serrure.

Vous direz: Ce n'est pas ce que je demande; vous remonterez encore trois marches, et vous serez dans l'antichambre.

Là, pas un laquais ne viendra recevoir votre chapeau et vos gants, mais vous verrez une main qui, seule en l'air et détachée de tout corps visible, vous fera signe avec le doigt de la suivre.

Cette main est noueuse et ridée: on voit qu'elle a beaucoup souffert; c'est celle du vieil Alcofribas.

Elle vous fera signe d'entrer dans un cabinet poudreux, que le domestique du vieux magicien vient balayer tous les six cents ans par ordre de son maître.

Ne vous arrêtez pas à regarder les globes et les cartes astronomiques, ni la position relative des soleils, chose que vous verrez dessinée sur le mur; allez droit à la table où la main vous conduit, poussez le ressort d'une boîte en bois de cèdre.

La boîte s'ouvrira, et vous verrez le fameux manuscrit écrit dans la langue des anciens Sogdiens, que personne ne parle depuis le règne de Cyrus.

Vous ferez signe que vous ne comprenez pas.

La main fera signe que vous êtes des imbéciles, vous prendra par le bras et vous jettera à la porte.

Quand vous serez dans la rue, vous pourrez reprendre la route de Paris, si bon vous semble, à moins que vous ne préfériez déchiffrer les inscriptions laissées par le roi Gustasp, il y a trois mille ans, sur les murs de son palais dont on voit les ruines à Samarcande.

Ici vous me demanderez peut-être à quoi sert un si long voyage, puisque, après tout, vous ne comprenez pas la langue du vieil Alcofribas.

Mes enfants, vous êtes trop aimables pour que je ne vous dise pas la vérité tout entière.

A quoi servent toutes les choses de ce monde? A passer, ou, si vous voulez, à tuer le temps, jusqu'à ce que nous allions tous ensemble en paradis.

Il y a des gens qui ont fait sept ou huit fois le tour du monde, et qui n'avaient pas d'autre but que de voir plus tôt le terme des soixante ans de vie dont le ciel leur avait fait présent.

Croyez-vous que ce ne soit rien que d'avoir vu Strasbourg, Vienne, Constantinople, Damas, Bassorah, les Portes de fer, Samarcande et la main du vieil Alcofribas?

Ce voyage ne peut pas durer, aller et retour, moins d'une année.

C'est toujours une année pendant laquelle vous avez eu un désir violent, une vraie passion, c'est-à-dire ce qui fait vivre et soutient les hommes; car, faibles créatures que nous sommes, nous n'avons en nous-mêmes aucun principe de vie.

Tout nous vient du dehors, et Dieu l'a voulu ainsi, pour que nous eussions sans cesse recours à lui.

Il est temps de laisser ce sujet. Je commence à prêcher, je crois, et vous, enfants, à bâiller.

Écoutez plutôt l'histoire de notre ami Pierrot.

Elle touche à sa fin, car le vieil Alcofribas dit très-bien:

«Il n'y a rien de plus fade et de plus ennuyeux que la peinture du bonheur.»

Et Pierrot avait enfin mérité d'être heureux.

Je ne vous ferai pas le récit de sa conversation avec la belle Rosine; vous sentez bien qu'elle dut être très-intéressante, car tous les deux avaient autant d'esprit que les anges, et les sujets de conversation ne leur manquaient pas.

Qu'il vous suffise de savoir que la mère de Rosine fut obligée de venir les chercher elle-même et de leur rappeler que le déjeuner était servi depuis plus d'une heure.

Deux jours après, le roi Vantripan arriva, suivi de sa fille, qui avait voulu assister au mariage de Pierrot, et lui témoigner par là une amitié sincère.

De son côté, Pierrot dit qu'il ne désirait qu'une occasion de lui prouver son dévouement, et cette occasion ne tarda guère à se présenter, comme nous le dirons en son lieu.

Le lendemain, on signa le contrat.

Le père et la mère de Pierrot arrivaient justement des Ardennes par le chemin des airs, où ils avaient suivi la fée Aurore.

Je laisse à deviner la joie et les embrassements de cette heureuse famille.

Le mariage se fit dans la maison de la mère de Rosine.

Il y avait pêle-mêle des rois, des princesses du sang, des bourgeois, des paysans, des soldats, et un évêque, monseigneur de Bangkok, dans le royaume de Siam, qui donna lui-même la bénédiction nuptiale aux deux époux.

La fée Aurore présidait toute l'assemblée, et après le repas, grâce à ses soins, l'orchestre des génies, conduit par le propre chef de musique du roi Salomon, donna un bal magnifique.

Ainsi finissent les aventures de Pierrot.

«Puissent-elles, dit le vieil Alcofribas, ne pas vous avoir paru trop longues!»

Je ne vous parlerai pas du reste de la vie de Pierrot, qui fut extrêmement paisible.

Un seul accident en troubla quelques moments le cours, mais cet accident n'eut pas de suites fâcheuses.

Le prince Horribilis, impatient de monter sur le trône, fit révolter contre son père une partie de l'armée.

Vantripan, effrayé, alla se réfugier chez Pierrot, qui le reçut à bras ouverts, et, sans lui donner le temps de s'expliquer, monta à cheval et courut au-devant des révoltés.

A sa vue, ceux-ci posèrent les armes et demandèrent grâce. Pierrot leur pardonna et se fit livrer Horribilis.

Vantripan voulait le faire empaler; mais Pierrot, qui abhorrait les supplices, et dont le caractère, naturellement généreux, s'était encore adouci au contact de celui de Rosine, obtint sa grâce et se contenta de le faire exiler.

Horribilis, à quelques jours de là, fut pris par les Tartares et pendu à un arbre avec son ami Tristemplète.

Cet événement ne fit de peine à personne.

Deux ans après, Vantripan mourut, laissant le trône à sa fille, qui voulut confier le gouvernement à Pierrot; mais celui-ci la remercia et refusa de sortir de sa retraite.

Toutefois, elle venait souvent lui demander conseil, et Trautmanchkof, l'empereur des Tartares, ayant voulu violer la paix, se retira jusqu'au fond de ses déserts, sur le seul bruit de la nomination de Pierrot au commandement de l'armée chinoise.

Ainsi, quoiqu'il ne fût qu'un simple particulier, et qu'il ne voulût pas être autre chose, il gouvernait en réalité l'empire par ses vertus, son expérience et son courage.

Il vécut fort longtemps, employant sa fortune, que les libéralités de Vantripan avaient rendue immense, à fonder des écoles et des bibliothèques, à construire des canaux, à réparer les grandes routes et à faire des expériences agricoles dont il publiait le résultat, afin que tout le monde pût en profiter.

C'est lui qui inventa le drainage, que les Anglais ont retrouvé, il y a vingt ans, et dont ils se sont attribué le mérite. Il inventa encore beaucoup d'autres choses qu'on réinventera plus tard sans aucun doute, et que je ferai connaître au public dès que j'aurai terminé la traduction du fameux manuscrit d'Alcofribas, qui est caché dans une vieille maison de Samarcande.

Vous verrez alors, mes enfants, quel homme c'était que Pierrot, et comme il avait bien profité des leçons de la fée Aurore.

Son nom est resté fort célèbre à la Chine et dans le vaste empire des îles Inconnues; de là il fut porté en Europe par Plancarpin, qui en entendit parler, aux environs de Karakorum, et beaucoup de fables se mêlèrent à l'histoire véridique que je viens de vous conter.

«Ainsi, ne croyez pas, dit le vieil Alcofribas, que Pierrot ait jamais été glouton, ni poltron, ni menteur, ni pendu, comme le représentent souvent des bouffons et des farceurs qui n'ont d'autre objet que de vous faire rire.

«On l'aura confondu sans doute avec de faux Pierrots, indignes de porter ce nom respectable.

«Pour moi, qui ne cherche que le vrai, je vous assure et vous garantis que Pierrot a vécu comme un bon citoyen, et qu'il est mort comme un saint.»

Je vous souhaite, mes amis, de faire la même chose!