SCÈNE II
[La maison de Cœlio.]
HERMIA[4], PLUSIEURS DOMESTIQUES, MALVOLIO.
HERMIA.
[Disposez ces fleurs comme je vous l'ai ordonné;] a-t-on dit aux musiciens de venir?
UN DOMESTIQUE.
Oui, madame; ils seront ici à l'heure du souper.
HERMIA.
[Ces jalousies fermées sont trop sombres; qu'on laisse entrer le jour sans laisser entrer le soleil!—Plus de fleurs autour de ce lit! Le souper est-il bon? Aurons-nous notre belle voisine, la comtesse Pergoli?] À quelle heure est sorti mon fils?
MALVOLIO.
Pour être sorti, il faudrait d'abord qu'il fût rentré. Il a passé la nuit dehors.
HERMIA.
Vous ne savez ce que vous dites.—Il a soupé hier avec moi et m'a ramenée ici. A-t-on fait porter dans le cabinet d'étude le tableau que j'ai acheté ce matin?
MALVOLIO.
Du vivant de son père, il n'en aurait pas été ainsi. [Ne dirait-on pas que notre maîtresse a dix-huit ans, et qu'elle attend son Sigisbé!]
HERMIA.
Mais du vivant de sa mère il en est ainsi, Malvolio. Qui vous a chargé de veiller sur sa conduite? Songez-y: que Cœlio ne rencontre pas sur son passage un visage de mauvais augure; qu'il ne vous entende pas grommeler entre vos dents, [comme un chien de basse-cour à qui l'on dispute l'os qu'il veut ronger,] ou, par le ciel, pas un de vous ne passera la nuit sous ce toit.
MALVOLIO.
Je ne grommelle rien; ma figure n'est pas un mauvais présage: vous me demandez à quelle heure est sorti mon maître, et je vous réponds qu'il n'est pas rentré. Depuis qu'il a l'amour en tête, on ne le voit pas quatre fois la semaine.
HERMIA.
Pourquoi ces livres sont-ils couverts de poussière? Pourquoi ces meubles sont-ils en désordre? Pourquoi faut-il que je mette ici la main à tout, si je veux obtenir quelque chose? Il vous appartient bien de lever les yeux sur ce qui ne vous regarde pas, lorsque votre ouvrage est à moitié fait, et que les soins dont on vous charge retombent sur les autres! Allez, et retenez votre langue.
Entre Cœlio.
Eh bien! mon cher enfant, quels seront vos plaisirs aujourd'hui?
Les domestiques se retirent.
CŒLIO.
Les vôtres, ma mère.
[Il s'assoit.]
HERMIA.
Eh quoi! les plaisirs communs, et non les peines communes? C'est un partage injuste, Cœlio. Ayez des secrets pour moi, mon enfant, mais non pas de ceux qui vous rongent le cœur, et vous rendent insensible à tout ce qui vous entoure.
CŒLIO.
Je n'ai pas de secret, et plût à Dieu, si j'en avais, qu'ils fussent de nature à faire de moi une statue!
HERMIA.
Quand vous aviez dix ou douze ans, toutes vos peines, tous vos petits chagrins se rattachaient à moi; d'un regard sévère ou indulgent de ces yeux que voilà dépendait la tristesse ou la joie des vôtres, et votre petite tête blonde tenait par un fil bien délié au cœur de votre mère. Maintenant, mon enfant, je ne suis plus qu'une vieille sœur, incapable peut-être de soulager vos ennuis, mais non pas de les partager.
CŒLIO.
Et vous aussi, vous avez été belle! Sous ces cheveux argentés qui ombragent votre noble front, sous ce long manteau qui vous couvre, l'œil reconnaît encore le port majestueux d'une reine [, et les formes gracieuses d'une Diane chasseresse]. Ô ma mère! vous avez inspiré l'amour! Sous vos fenêtres entr'ouvertes a murmuré le son de la guitare; sur ces places bruyantes, dans le tourbillon de ces fêtes, vous avez promené une insouciante et superbe jeunesse; vous n'avez point aimé; un parent de mon père est mort d'amour pour vous.
HERMIA.
Quel souvenir me rappelles-tu?
CŒLIO.
Ah! si votre cœur peut en supporter la tristesse, si ce n'est pas vous demander des larmes, racontez-moi cette aventure, ma mère, faites-m'en connaître les détails.
HERMIA.
Votre père ne m'avait jamais vue alors. Il se chargea, comme allié de ma famille, de faire agréer la demande du jeune Orsini, qui voulait m'épouser. Il fut reçu comme le méritait son rang par votre grand'père, et admis dans son intimité. Orsini était un excellent parti, et cependant je le refusai. Votre père, en plaidant pour lui, avait tué dans mon cœur le peu d'amour qu'il m'avait inspire pendant deux mois d'assiduités constantes. Je n'avais pas soupçonné la force de sa passion pour moi. Lorsqu'on lui apporta ma réponse, il tomba, privé de connaissance, dans les bras de votre père. Cependant une longue absence, un voyage qu'il entreprit alors, et dans lequel il augmenta sa fortune, devaient avoir dissipé ses chagrins. Votre père changea de rôle, et demanda pour lui ce qu'il n'avait pu obtenir pour Orsini. Je l'aimais d'un amour sincère, et l'estime qu'il avait inspirée à mes parents ne me permit pas d'hésiter. Le mariage fut décidé le jour même, et l'église s'ouvrit pour nous quelques semaines après. Orsini revint à cette époque. Il vint trouver votre père, l'accabla de reproches, l'accusa d'avoir trahi sa confiance et d'avoir causé le refus qu'il avait essuyé. Du reste, ajouta-t-il, si vous avez désiré ma perte, vous serez satisfait. Épouvanté de ces paroles votre père vint trouver le mien, et lui demander son témoignage pour désabuser Orsini.—Hélas! il n'était plus temps; on trouva dans sa chambre le pauvre jeune homme traversé de part en part de plusieurs coups d'épée.[5]