SCÈNE PREMIÈRE
[Une rue.—Il est toujours nuit.]
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI, entrant.
[CORDIANI.
Je ne puis marcher; le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
Ils le posent sur un banc.
LIONEL.
Que sentez-vous?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs! Au nom du ciel, un verre d'eau!
DAMIEN.
Restez ici, Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de cette rue. Je cours le chercher.
Il sort.
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison.
Il frappe.
Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l'arrivée du médecin. Personne!
Il frappe de nouveau.
UNE VOIX, en dedans.
Qui est là?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospitalité, ouvrez!
LE PORTIER, ouvrant.
Que voulez-vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau et de quoi panser la plaie.
Le portier sort.
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé et non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas cette nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER, rentrant.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
À qui appartient cette maison?
LE PORTIER.
À Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce! Ô Lionel, Lionel, sortons d'ici!
Il se soulève.
Je ne puis bouger; mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici?
LE PORTIER.
Non, monsieur.
LIONEL.
Non? pas encore! cela est singulier!
LE PORTIER.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
Lucrèce et Spinette arrivent.
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui est là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
Ah! malheureux!
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Cordiani!
Elle se jette sur le banc.
Est-ce toi? est-ce toi? Qui t'a amené ici? qui t'a abandonné sur cette pierre? Où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne l'as pas fait porter chez ma mère?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? N'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, monsieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que m'importe? Ne vois-tu pas qu'il est mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
Damien et un médecin arrivent.
DAMIEN.
Par ici, monsieur. Dieu veuille qu'il soit temps encore!
LUCRÈCE, au médecin.
Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes, Paolo. Ce n'est pas mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter jusque chez Manfredi?
LUCRÈCE.
Qui est-ce, Manfredi? Me voilà, moi, qui suis sa maîtresse. Voilà ma maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai? Eh bien donc! qu'avez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André del Sarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici? Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucrétia del Fede a trouvé Cordiani mourant à sa porte, et qu'elle l'a fait porter chez elle. Entrez! entrez!
Ils entrent dans la maison emportant Cordiani.
LIONEL, resté seul.
Mon devoir est rempli; maintenant, à André! il doit être bien triste, le pauvre homme!
André entre pensif et se dirige vers la maison.
LIONEL.
Qui êtes-vous?] où allez-vous?
André ne répond pas.
[C'est, vous, André! Que venez-vous faire ici?
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah! Où est donc Lucrèce, en ce cas?
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente[: retournez chez vous, mon ami].
ANDRÉ.
Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani, et en passant, j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non; ses amis espèrent qu'on le sauvera.
[ANDRÉ.
Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumières qui vont et qui viennent.
Il va regarder à la fenêtre.
Ah!
LIONEL.
Que voyez-vous?
ANDRÉ.
Suis-je fou, Lionel? J'ai cru voir passer dans la chambre basse Cordiani, tout couvert de sang, appuyé sur le bras de Lucrèce!
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! Il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pour quoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y frapper moi-même.
ANDRÉ.
Je l'ai vu!] Laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez-vous faire, mon ami? êtes-vous un homme? Si votre femme se respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'un crime que vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main, et de troubler peut-être ses derniers instants?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. [Cette nuit tout entière, j'ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens, vois, j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras et sortons.
ANDRÉ, retournant à la fenêtre.
Plus rien! Ils sont là, n'est-ce pas?]
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. [Que voulez-vous faire? Il est impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et] toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire, que voulez-vous de plus?
[ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis! Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre honneur m'est aussi sacré que le mien, et mes cheveux gris vous en répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je parle à Lucrèce.
Il s'avance vers la porte.
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte. Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes est affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèrement que moi. J'ai une femme aussi, j'ai des enfants; mais la fermeté d'un homme ne doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle veille et pleure sur lui! À travers les ombres de la mort, il voit errer autour de lui cette tête adorée; elle lui sourit et l'encourage! Elle lui présente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie. Ah! tout cela m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
Il frappe à la porte.
Holà! Paolo! Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas.
Paolo paraît.
Pose ta lumière sur ce banc;] il faut que j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?[12]
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; [tu lui diras que j'attends sa réponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Chez moi, entends-tu?
Ils sortent.]