SCÈNE PREMIÈRE
À la cour.
LE ROI, entouré de ses courtisans; RUTTEN.
LE ROI.
Mes amis, je vous ai annoncé, il y a déjà longtemps, les fiançailles de ma chère Elsbeth avec le prince de Mantoue. Je vous annonce aujourd'hui l'arrivée de ce prince; ce soir peut-être, demain au plus tard, il sera dans ce palais. Que ce soit un jour de fête pour tout le monde; que les prisons s'ouvrent, et que le peuple passe la nuit dans les divertissements. Rutten, où est ma fille?
Les courtisans se retirent.
RUTTEN.
Sire, elle est dans le parc avec sa gouvernante.
LE ROI.
Pourquoi ne l'ai-je pas encore vue aujourd'hui? Est-elle triste ou gaie de ce mariage qui s'apprête?
RUTTEN.
Il m'a paru que le visage de la princesse était voilé de quelque mélancolie. Quelle est la jeune fille qui ne rêve pas la veille de ses noces? La mort de Saint-Jean l'a contrariée.
LE ROI.
Y penses-tu? La mort de mon bouffon! d'un plaisant de cour bossu et presque aveugle!
RUTTEN.
La princesse l'aimait.
LE ROI.
Dis-moi, Rutten, tu as vu le prince; quel homme est-ce? Hélas! je lui donne ce que j'ai de plus précieux au monde, et je ne le connais point.
RUTTEN.
Je suis demeuré fort peu de temps à Mantoue.
LE ROI.
Parle franchement. Par quels yeux puis-je voir la vérité, si ce n'est par les tiens?
RUTTEN.
En vérité, sire, je ne saurais rien dire sur le caractère et l'esprit du noble prince.
LE ROI.
En est-il ainsi? Tu hésites, toi, courtisan! De combien d'éloges l'air de cette chambre serait déjà rempli, de combien d'hyperboles et de métaphores flatteuses, si le prince qui sera demain mon gendre t'avait paru digne de ce titre! Me serais-je trompé, mon ami? aurais-je fait en lui un mauvais choix?
RUTTEN.
Sire, le prince passe pour le meilleur des rois.
LE ROI.
La politique est une fine toile d'araignée, dans laquelle se débattent bien des pauvres mouches mutilées; je ne sacrifierai le bonheur de ma fille à aucun intérêt.
Ils sortent.