SCÈNE XI

Les Précédents, LA REINE, ULRIC, BARBERINE, Courtisans, etc.

LA REINE, à Barberine.

Oui, comtesse, nous avons voulu venir nous-même vous rendre visite.

BARBERINE.

Notre pauvre maison, madame, n'est pas digne de vous recevoir.

LA REINE.

Je tiens à honneur d'y être reçue.

À Rosemberg.

Eh bien! Rosemberg, ton pari?

ROSEMBERG.

Il est perdu, madame, comme vous voyez.

KALÉKAIRI, bas à Rosemberg.

Oui, bien perdu.

LA REINE.

Es-tu content de ton voyage? Comment trouves-tu ce château? Tu n'oublieras pas, je l'espère, l'hospitalité qu'on y reçoit?

ROSEMBERG.

Je ne manquerai pas de m'en souvenir, madame, toutes les fois que je ferai quelque sottise.

KALÉKAIRI, bas à Rosemberg.

Ce sera souvent.

LA REINE.

Il est fâcheux que celle-ci te coûte un peu cher.

BARBERINE.

Madame, si Votre Majesté daigne m'accorder une grâce, je lui demande de consentir à ce que ce pari soit oublié.

ULRIC.

Je le demande aussi, madame. Si j'avais douté du cœur de ma femme, je pourrais profiter de cette gageure, et me faire payer mon souci; mais, en conscience, je n'ai rien gagné. Voici tout le prix que j'en veux avoir.

Il donne à sa femme une poignée de main.

ROSEMBERG, à part.

Par mon patron, voilà un digne homme.

KALÉKAIRI, bas à Rosemberg.

Vous êtes guéri, n'est-ce pas?

LA REINE.

Que cela vous plaise ainsi, je le veux bien. Mais notre parole royale est engagée, et nous ne saurions oublier que nous nous sommes portée pour témoin de la querelle. Ainsi, Rosemberg, tu payeras.

ROSEMBERG.

Madame, l'argent est tout prêt.

KALÉKAIRI, bas à Rosemberg.

Que va dire votre tante Béatrix?

LA REINE.

Mais vous comprenez, comte Ulric, que si notre justice ordonne que le prix de votre gageure vous soit remis, notre pouvoir ne va pas si loin que de vous contraindre à l'accepter.—Ainsi, Rosemberg, là-dessus, tu feras ta cour à la comtesse.

ROSEMBERG.

De tout mon cœur, madame, et s'il se pouvait...

LA REINE.

Un instant! nous avons appris de la bouche même de la comtesse le succès de cette aventure; mais ces messieurs ne le connaissent pas, et il est juste qu'ils en soient instruits, ayant assisté, comme nous, aux débuts de cette entreprise. Voici deux lettres qui en parlent; Rosemberg, tu vas nous les lire.

BARBERINE.

Ah! madame!

LA REINE.

Êtes-vous si généreuse? Eh bien! je les lirai moi-même. En voici une d'abord, adressée au comte, et qui n'est pas longue, car elle ne contient qu'un mot: «Venez.» Signé: «Kalékairi.» Qui a écrit cela?

KALÉKAIRI.

C'est moi, madame.

LA REINE.

Tu as peu et bien dit, c'est un talent rare. Maintenant, messieurs, voici l'autre.

Elle lit.

«Mon très cher et honoré mari,

«Nous venons d'avoir au château la visite du jeune baron de Rosemberg, qui s'est dit votre ami et envoyé par vous. Bien qu'un secret de cette nature soit ordinairement gardé par une femme avec justice, je vous dirai toutefois qu'il m'a parlé d'amour. J'espère qu'à ma prière et recommandation vous n'en tirerez aucune vengeance, et que vous n'en concevrez aucune haine contre lui. C'est un jeune homme de bonne famille, et point méchant. Il ne lui manquait que de savoir filer, et c'est ce que je vais lui apprendre. Si vous avez occasion de voir son père à la cour, dites-lui qu'il n'en soit point inquiet. Il est dans notre grand'salle, au premier étage, où il a une quenouille avec un fuseau, et il file, ou il va filer. Vous trouverez extraordinaire que j'aie choisi pour lui cette occupation, mais, comme j'ai reconnu qu'avec de bonnes qualités il ne manquait que de réflexion, j'ai pensé que c'était pour le mieux de lui apprendre ce métier qui lui permettra de réfléchir à son aise, en même temps qu'il peut lui faire gagner sa vie. Vous savez que notre grand'salle est close de verrous fort solides; je lui ai dit de m'y attendre, et je l'ai enfermé. Il y a au mur un guichet fort commode, par lequel on lui passera sa nourriture, ce qui fait que je ne doute pas qu'il ne sorte d'ici avec beaucoup d'avantage, et qu'en outre, si dans le cours de sa vie quelque malheur venait à l'atteindre, il ne se félicite d'avoir entre les mains un gagne-pain assuré pour ses jours.

«Je vous salue, vous aime et vous embrasse.

«Barberine.»

Si vous riez de cette lettre, seigneurs chevaliers, Dieu garde vos femmes de malencontre! Il n'y a rien de si sérieux que l'honneur. Comte Ulric, jusqu'à demain nous voulons rester votre hôtesse, et nous entendons qu'on publie que nous avons fait le voyage exprès, suivie de toute notre cour, afin qu'on sache que le toit sous lequel habite une honnête femme est aussi saint lieu que l'église, et que les rois quittent leurs palais pour les maisons qui sont à Dieu.

FIN DE BARBERINE ET DU TOME III.

Alfred de Musset n'a pas seulement retouché la Quenouille de Barberine dans l'intention de l'arranger pour la scène, comme ses autres pièces de théâtre. Depuis longtemps, il avait jugé nécessaire, en relisant cet ouvrage, d'y ajouter quelques développements et d'y introduire un nouveau personnage, celui de Kalékairi. Quand il eut achevé ce travail, il voulut que la seconde version fût substituée à la première dans les éditions nouvelles de ses comédies. Il est certain que les détails ajoutés et la création originale de la jeune suivante turque rendent cette version préférable à l'ancienne. Par respect pour les volontés du poète, nous avons dû lui donner la première place, au lieu de la rejeter dans les variantes, où il eût été difficile d'en apprécier le charme. On y retrouve, d'ailleurs, le texte primitif, puisque l'auteur ne l'a retouché que pour l'enrichir.