PREMIER ACTE
La scène représente la grand'place d'un modeste village. Un vieillard péniblement appuyé sur un bâton vient d'y arriver. Des enfants, les uns goguenards, les autres pitoyables, contemplent le bonhomme et l'entourent.
LES ENFANTS, animés de sentiments divers
Où vas-tu, blanc vieillard, par ces tristes novembres?
Cherches-tu quelque endroit où reposer tes membres?
Vas-tu chez l'Espagnol ou bien chez le Kroumir?
LE VIEILLARD, bien las, si las…
L'épave choisit-elle un lieu pour y dormir?
Que sais-je? Ah! mes enfants, voici la nuit qui tombe,
Peut-être, au lieu d'un toit, trouverai-je une tombe!
PREMIER ENFANT, hypocrite
Pourquoi ne viens-tu pas, alors, chez mes parents?
(Demande à mes amis qui s'en portent garants)
Ils te réserveront une place à leur table.
DEUXIÈME ENFANT, rageur, au premier
Dis plutôt, camarade, une place à l'étable;
Car ton père fort dur et ta mère sans coeur
Recevront ce pauvre homme avec un air moqueur.
TROISIÈME ENFANT, fier
Vieillard viens chez mon oncle. Il est garde champêtre.
Vois ces riches troupeaux qui s'en vont aux champs paître:
À leurs maîtres, il peut dresser procès-verbal.
QUATRIÈME ENFANT, cossu
Papa tient cabaret, épicerie et bal.
Chez lui, sans crainte, avant de reprendre ta route;
O pâle voyageur, viens-t'en boire une goutte.
CINQUIÈME ENFANT, une petite fille
Vivant d'une pension de veuve de sergent,
Ma mère, cher Monsieur, n'a pas beaucoup d'argent.
Mais, ce qui vaut bien mieux, elle est jeune et jolie.
LE VIEILLARD, enthousiaste, à la petite fille
De tous ces galopins, c'est toi la plus polie,
Blonde enfant! Conduis-moi jusques à ta maman
Car (je le sens déjà) je l'aime énormément.
Le vieillard, tenant l'enfant par la main, s'éloigne dans la direction de la maison de la petite.—Rideau.