DEUXIÈME ÉPISODE
CHEZ LES TEURS
I
La traversée. Les cinq positions de la chechia.
Le soir du troisième jour.
Miséricorde.
Je voudrais, mes chers lecteurs, être peintre et grand peintre
pour mettre sous vos yeux, en tête de ce second épisode, les
différentes positions que prit la chechia de Tartarin de Tarascon,
dans ces trois jours de traversée qu'elle fit à bord du Zouave,
[5]entre la France et l'Algérie.
Je vous la montrerais d'abord au départ sur le pont, héroïque
et superbe comme elle était, auréolant cette belle tête tarasconnaise.
Je vous la montrerais ensuite à la sortie du port,
quand le Zouave commence à caracoler sur les lames: je vous
[10]la montrerais frémissante, étonnée, et comme sentant déjà les
premières atteintes de son mal.
Puis, dans le golfe du Lion, à mesure qu'on avance au large
et que la mer devient plus dure, je vous la ferais voir aux prises
avec la tempête, se dressant effarée sur le crâne du héros, et son
[15]grand flot de laine bleue qui se hérisse dans la brume de mer
et la bourrasque.... Quatrième position. Six heures du soir,
en vue des côtes corses. L'infortunée chechia se penche par-dessus
le bastingage et lamentablement regarde et sonde la mer....
Enfin, cinquième et dernière position, au fond d'une étroite cabine,
[20]dans un petit lit qui a l'air d'un tiroir de commode, quelque chose
d'informe et de désolé roule en geignant sur l'oreiller. C'est la
chechia, l'héroïque chechia du départ, réduite maintenant au vulgaire
état de casque à mèche et s'enfonçant jusqu'aux oreilles
d'une tête de malade blême et convulsionnée....
Ah! si les Tarasconnais avaient pu voir leur grand Tartarin
[5]couché dans son tiroir de commode sous le jour blafard et triste
qui tombait des hublots, parmi cette odeur fade de cuisine et
de bois mouillé, l'écoeurante odeur du paquebot; s'ils l'avaient
entendu râler à chaque battement de l'hélice, demander du thé
toutes les cinq minutes et jurer contre le garçon avec une petite
[10]voix d'enfant, comme ils s'en seraient voulu de l'avoir obligé à
Partir.... Ma parole d'historien! le pauvre Teur faisait pitié.
Surpris tout à coup par le mal, l'infortuné n'avait pas eu le
courage de desserrer sa ceinture algérienne, ni de se défubler
de son arsenal. Le couteau de chasse à gros manche lui cassait
[15]la poitrine, le cuir de son revolver lui meurtrissait les jambes.
Pour l'achever, les bougonnements de Tartarin-Sancho, qui ne
cessait de geindre et de pester:
"Imbécile, va!... Je te l'avais bien dit!... Ah! tu as
voulu aller en Afrique ... Eh bien, té! la voilà l'Afrique!...
[20]Comment la trouves-tu?»
Ce qu'il y avait de plus cruel, c'est que du fond de sa cabine
et de ses gémissements, le malheureux entendait les passagers
du grand salon rire, manger, chanter, jouer aux cartes. La
société était aussi joyeuse que nombreuse à bord du Zouave.
[25]Des officiers qui rejoignaient leurs corps, des dames de l'Alcazar
de Marseille, des cabotins, un riche musulman qui revenait
de la Mecque, un prince monténégrin très farceur qui faisait
des imitations de Ravel et de Gil Pérès.... Pas un de ces
gens-là n'avait le mal de mer, et leur temps se passait à boire
[30]du Champagne avec le capitaine du Zouave, un bon gros vivant
de Marseillais, qui avait ménage à Alger et à Marseille, et
répondait au joyeux nom de Barbassou.
Tartarin de Tarascon en voulait à tous ces misérables. Leur
gaieté redoublait son mal....
Enfin, dans l'après-midi du troisième jour, il se fit à bord du
navire un mouvement extraordinaire qui tira notre héros de sa
[5]longue torpeur. La cloche de l'avant sonnait. On entendait les
grosses bottes des matelots courir sur le pont.
«Machine en avant!... machine en arrière!» criait la voix
enrouée du capitaine Barbassou.
Puis «Machine, stop!» Un grand arrêt, une secousse, et
[10]plus rien.... Rien que le paquebot se balançant silencieusement
de droite à gauche, comme un ballon dans l'air....
Cet étrange silence épouvanta le Tarasconnais.
«Miséricorde! nous sombrons!» cria-t-il d'une voix terrible,
et, retrouvant ses forces par magie, il bondit de sa couchette,
[15]et se précipita sur le pont avec son arsenal.
II
Aux armes! Aux armes!
On ne sombrait pas, on arrivait.
Le Zouave venait d'entrer dans la rade, une belle rade aux
eaux noires et profondes, mais silencieuse, morne, presque
déserte. En face, sur une colline, Alger la blanche avec ses
[20]petites maisons d'un blanc mat qui descendent vers la mer,
serrées les unes contre les autres. Un étalage de blanchisseuse
sur le coteau de Meudon. Par là-dessus un grand ciel de satin
bleu, oh! mais si bleu!...
L'illustre Tartarin, un peu remis de sa frayeur, regardait le
[25]paysage, en écoutant avec respect le prince monténégrin, qui,
debout à ses côtes, lui nommait les différents quartiers de la ville,
la Casbah, la ville haute, la rue Bab-Azoun. Très bien élevé, ce
prince monténégrin, de plus connaissant à fond l'Algérie et
parlant l'arabe couramment. Aussi Tartarin se proposait-il de
cultiver sa connaissance.... Tout à coup, le long du bastingage
contre lequel ils étaient appuyés, le Tarasconnais aperçoit
une rangée de grosses mains noires qui se cramponnaient par
dehors. Presque aussitôt une tête de nègre toute crépue apparaît
[5]devant lui, et, avant qu'il ait eu le temps d'ouvrir la bouche,
le pont se trouve envahi de tous côtés par une centaine de forbans,
noirs, jaunes, à moitié nus, hideux, terribles.
Ces forbans-là, Tartarin les connaissait.... C'étaient eux,
c'est-à-dire ILS, ces fameux ILS qu'il avait si souvent cherchés la
[10]nuit dans les rues de Tarascon. Enfin ILS se décidaient donc
à venir!
... D'abord la surprise le cloua sur place. Mais quand il
vit les forbans se précipiter sur les bagages, arracher la bâche
qui les recouvrait, commencer enfin le pillage du navire, alors
[15]le héros se réveilla, et dégainant son couteau de chasse: «Aux
armes! aux armes!» cria-t-il aux voyageurs, et le premier de
tous, il fondit sur les pirates.
«Qués aco? qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que vous avez?»
fit le capitaine Barbassou, qui sortait de l'entrepont.
[20]«Ah! vous voilà, capitaine!... vite, vite, armez vos hommes.
--Hé! pourquoi faire, boun Diou?
--Mais vous ne voyez donc pas...?
--Quoi donc?...
--Là ... devant vous ... les pirates....»
[25]Le capitaine Barbassou le regardait tout ahuri. A ce moment,
un grand diable de nègre passait devant eux, en courant, avec
la pharmacie du héros sur son dos:
«Misérable!... attends-moi!...» hurla le Tarasconnais;
et il s'élança, la dague en avant.
[30]Barbassou le rattrapa au vol, et, le retenant par sa ceinture:
«Mais restez donc tranquille, tron de ler!... Ce ne sont
pas des pirates.... Il y a longtemps qu'il n'y en a plus de
Pirates.... Ce sont des portefaix.
--Des portefaix!...
--Hé! oui, des portefaix, qui viennent chercher les bagages
pour les porter à terre.... Rengainez donc votre coutelas,
donnez-moi votre billet, et marchez derrière ce nègre, un brave
[5]garçon, qui va vous conduire à terre, et même jusqu'à l'hôtel si
vous le désirez!...»
Un peu confus, Tartarin donna son billet, et, se mettant à
la suite du nègre, descendit par le tire-vieille dans une grosse
barque qui dansait le long du navire. Tous ses bagages y
[10]étaient déjà, ses malles, caisses d'armes, conserves alimentaires;
comme ils tenaient toute la barque, on n'eut pas besoin d'attendre
d'autres voyageurs. Le nègre grimpa sur les malles et
s'y accroupit comme un singe, les genoux dans ses mains. Un
autre nègre prit les rames.... Tous deux regardaient Tartarin
[15]en riant et montrant leurs dents blanches.
Debout à l'arrière, avec cette terrible moue qui faisait la terreur
de ses compatriotes, le grand Tarasconnais tourmentait fiévreusement
le manche de son coutelas; car, malgré ce qu'avait
pu lui dire Barbassou, il n'était qu'à moitié rassuré sur les intentions
[20]de ces portefaix à peau d'ébène, qui ressemblaient si peu
aux braves portefaix de Tarascon....
Cinq minutes après, la barque arrivait à terre, et Tartarin
posait le pied sur ce petit quai barbaresque, où trois cents ans
auparavant, un galérien espagnol nommé Michel Cervantes préparait
[25]--sous le bâton de la chiourme algérienne--un sublime
roman qui devait s'appeler Don Quichotte!
III
Invocation à Cervantes. Débarquement.
Où sont les Teurs? Pas de Teurs.
Désillusion.
O Michel Cervantes Saavedra, si ce qu'on dit est vrai, qu'aux
lieux où les grands hommes ont habité quelque chose d'eux-mêmes
erre et flotte dans l'air jusqu'à la fin des âges, ce qui
restait de toi sur la plage barbaresque dut tressaillir de joie en
[5]voyant débarquer Tartarin de Tarascon, ce type merveilleux
du Français du Midi en qui s'étaient incarnés les deux héros de
ton livre, Don Quichotte et Sancho Pança....
L'air était chaud ce jour-là. Sur le quai ruisselant de soleil,
cinq ou six douaniers, des Algériens attendant des nouvelles de
[10]France, quelques Maures accroupis qui fumaient leurs longues
pipes, des matelots maltais ramenant de grands filets où des
milliers de sardines luisaient entre les mailles comme de petites
pièces d'argent.
Mais à peine Tartarin eut-il mis pied à terre, le quai s'anima,
[15]changea d'aspect. Une bande de sauvages, encore plus hideux
que les forbans du bateau, se dressa d'entre les cailloux de la
berge et se rua sur le débarquant. Grands Arabes tout nus sous
des couvertures de laine, petits Maures en guenilles, Nègres,
Tunisiens, Mahonnais, M'zabites, garçons d'hôtel en tablier
[20]blanc, tous criant, hurlant, s'accrochant à ses habits, se disputant
ses bagages, l'un emportant ses conserves, l'autre sa pharmacie,
et, dans un charabia fantastique, lui jetant à la tête des
noms d'hôtel invraisemblables....
Étourdi de tout ce tumulte, le pauvre Tartarin allait, venait,
[25]pestait, jurait, se démenait, courait après ses bagages, et, ne
sachant comment se faire comprendre de ces barbares, les
haranguait en français, en provençal, et même en latin, du
latin de Pourceaugnac, rosa, la rose, bonus, bona, bonum, tout
ce qu'il savait.... Peine perdue. On ne l'écoutait pas....
Heureusement qu'un petit homme, vêtu d'une tunique à collet
jaune, et armé d'une longue canne de compagnon, intervint
comme un dieu d'Homère dans la mêlée, et dispersa toute cette
[5]racaille à coups de bâton. C'était un sergent de ville algérien.
Très poliment, il engagea Tartarin à descendre à l'hôtel de
l'Europe, et le confia à des garçons de l'endroit qui l'emmenèrent,
lui et ses bagages, en plusieurs brouettes.
Aux premiers pas qu'il fit dans Alger, Tartarin de Tarascon
[10]ouvrit de grands yeux. D'avance il s'était figuré une
ville orientale, féerique, mythologique, quelque chose tenant le
milieu entre Constantinople et Zanzibar.... Il tombait en
plein Tarascon.... Des cafés, des restaurants, de larges
rues, des maisons à quatre étages, une petite place macadamisée
[15]où des musiciens de la ligne jouaient des polkas d'Offenbach,
des messieurs sur des chaises buvant de la bière avec
des échaudés, des dames, quelques lorettes, et puis des militaires,
encore des militaires, toujours des militaires ... et pas
un Teur!... Il n'y avait que lui.... Aussi, pour traverser
[20]la place, se trouva-t-il un peu gêné. Tout le monde le regardait.
Les musiciens de la ligne s'arrêtèrent, et la polka d'Offenbach
resta un pied en l'air.
Les deux fusils sur l'épaule, le revolver sur la hanche, farouche
et majestueux comme Robinson Crusoé, Tartarin passa
[25]gravement au milieu de tous les groupes; mais en arrivant à
l'hôtel ses forces l'abandonnèrent. Le départ de Tarascon, le
port de Marseille, la traversée, le prince monténégrin, les pirates,
tout se brouillait et roulait dans sa tête.... Il fallut le monter
à sa chambre, le désarmer, le déshabiller.... Déjà même on
[30]parlait d'envoyer chercher un médecin; mais, à peine sur l'oreiller,
le héros se mit à ronfler si haut et de si bon coeur, que l'hôtelier
jugea les secours de la science inutiles, et tout le monde se retira
discrètement.
IV
Le premier affût.
Trois heures sonnaient à l'horloge du Gouvernement, quand
Tartarin se réveilla. Il avait dormi toute la soirée, toute la nuit,
toute la matinée, et même un bon morceau de l'après-midi; il
faut dire aussi que depuis trois jours la chechia en avait vu de
[5]rudes!...
La première pensée du héros, en ouvrant les yeux, fut celle-ci:
«Je suis dans le pays du lion!» pourquoi ne pas le dire? à
cette idée que les lions étaient là tout près, à deux pas, et
presque sous la main, et qu'il allait falloir en découdre, brr! ... un
[10]froid mortel le saisit, et il se fourra intrépidement sous
sa couverture.
Mais, au bout d'un moment, la gaieté du dehors, le ciel si
bleu, le grand soleil qui ruisselait dans la chambre, un bon petit
déjeuner qu'il se fit servir au lit, sa fenêtre grande ouverte sur
[15]la mer, le tout arrosé d'un excellent flacon de vin de Crescia,
lui rendit bien vite son ancien héroïsme. «Au lion! au lion!»
cria-t-il en rejetant sa couverture, et il s'habilla prestement.
Voici quel était son plan: sortir de la ville sans rien dire à
personne, se jeter en plein désert, attendre la nuit, s'embusquer,
[20]et, au premier lion qui passerait, pan! pan!... Puis revenir
le lendemain déjeuner à l'hôtel de l'Europe, recevoir les félicitations
des Algériens et fréter une charrette pour aller chercher
l'animal.
Il s'arma donc à la hâte, roula sur son dos la tente-abri dont
[25]le gros manche montait d'un bon pied au-dessus de sa tête, et
raide comme un pieu, descendit dans la rue. Là, ne voulant
demander sa route à personne de peur de donner l'éveil sur
ses projets, il tourna carrément à droite, enfila jusqu'an bout
les arcades Bab-Azoun, où du fond de leurs noires boutiques
[30]des nuées de juifs algériens le regardaient passer, embusqués
dans un coin comme des araignées; traversa la place du Théâtre,
prit le faubourg et enfin la grande route poudreuse de Mustapha.
Il y avait sur cette route un encombrement fantastique. Omnibus,
fiacres, corricolos, des fourgons du train, de grandes charrettes
[5]de foin traînées par des boeufs, des escadrons de chasseurs
d'Afrique, des troupeaux de petits ânes microscopiques, des
négresses qui vendaient des galettes, des voitures d'Alsaciens
émigrants, des spahis en manteaux rouges, tout cela défilant
dans un tourbillon de poussière, au milieu des cris, des chants,
[10]des trompettes, entre deux haies de méchantes baraques où
l'on voyait de grandes Mahonnaises se peignant devant leurs
portes, des cabarets pleins de soldats, des boutiques de bouchers,
D'équarrisseurs....
«Qu'est-ce qu'ils me chantent donc avec leur Orient?» pensait
[15]le grand Tartarin; «il n'y a pas même tant de Teurs qu'à
Marseille.»
Tout à coup, il vit passer près de lui, allongeant ses grandes
jambes et rengorgé comme un dindon, un superbe chameau.
Cela lui fit battre le coeur.
[20]Des chameaux déjà! Les lions ne devaient pas être loin; et,
en effet, au bout de cinq minutes, il vit arriver vers lui, le fusil
sur l'épaule, toute une troupe de chasseurs de lions.
«Les lâches!» se dit notre héros en passant à côté d'eux,
«les lâches! Aller au lion par bandes, et avec des chiens!...»
[25]Car il ne se serait jamais imaginé qu'en Algérie on pût chasser
autre chose que des lions. Pourtant ces chasseurs avaient de
si bonnes figures de commerçants retirés, et puis cette façon
de chasser le lion avec des chiens et des carnassières était si
patriarcale, que le Tarasconnais, un peu intrigué, crut devoir
[30]aborder un de ces messieurs.
«Et autrement, camarade, bonne chasse?
--Pas mauvaise,» répondit l'autre en regardant d'un oeil
effaré l'armement considérable du guerrier de Tarascon.
«Vous avez tué?
--Mais oui ... pas mal ... voyez plutôt.» Et le chasseur algérien
montrait sa carnassière, toute gonflée de lapins et de bécasses.
«Comment ça! votre carnassière?... vous les mettez dans
[5]votre carnassière?
--Où voulez-vous donc que je les mette?
--Mais alors, c'est ... c'est des tout petits....
--Des petits et puis des gros,» fit le chasseur. Et comme
il était pressé de rentrer chez lui, il rejoignit ses camarades à
[10]grandes enjambées.
L'intrépide Tartarin en resta planté de stupeur au milieu de
la route.... Puis, après un moment de réflexion: «Bah!»
se dit-il, «ce sont des blagueurs.... Ils n'ont rien tué du
Tout....» et il continua son chemin.
[15]Déjà les maisons se faisaient plus rares, les passants aussi.
La nuit tombait, les objets devenaient confus... Tartarin de
Tarascon marcha encore une demi-heure. A la fin il s'arrêta....
C'était tout à fait la nuit. Nuit sans lune, criblée d'étoiles.
Personne sur la route.... Malgré tout, le héros pensa que
[20]les lions n'étaient pas des diligences et ne devaient pas volontiers
suivre le grand chemin. Il se jeta à travers champs....
A chaque pas des fossés, des ronces, des broussailles. N'importe!
il marchait toujours.... Puis tout à coup, halte! «Il
y a du lion dans l'air par ici,» se dit notre homme, et il renifla
[25]fortement de droite et de gauche.
V
Pan! Pan!
C'était un grand désert sauvage, tout hérissé de plantes
bizarres, de ces plantes d'Orient qui ont l'air de bêtes méchantes.
Sous le jour discret des étoiles, leur ombre agrandie s'étirait par
terre en tous sens. A droite, la masse confuse et lourde d'une
montagne, l'Atlas peut-être!... A gauche, la mer invisible,
qui roulait sourdement.... Un vrai gîte à tenter les fauves....
Un fusil devant lui, un autre dans les mains, Tartarin de
Tarascon mit un genou en terre et attendit.... Il attendit une
[5]heure, deux heures.... Rien!... Alors il se souvint que, dans
ses livres, les grands tueurs de lions n'allaient jamais à la chasse
sans emmener un petit chevreau qu'ils attachaient à quelques
pas devant eux et qu'ils faisaient crier en lui tirant la patte
avec une ficelle. N'ayant pas de chevreau, le Tarasconnais eut
[10]l'idée d'essayer des imitations, et se mit à bêler d'une voix
chevrotante: «Mê! Mê!...»
D'abord très doucement, parce qu'au fond de l'âme il avait
tout de même un peu peur que le lion l'entendît ... puis, voyant
que rien ne venait, il bêla plus fort: «Mê!... Mê!...»
[15]Rien encore!... Impatienté, il reprit de plus belle et plusieurs
fois de suite: «Mê!... Mê!... Mê!...» avec tant de
puissance que ce chevreau finissait par avoir l'air d'un boeuf....
Tout à coup, à quelques pas devant lui, quelque chose de
noir et de gigantesque s'abattit. Il se tut.... Cela se baissait, flairait
[20]la terre, bondissait, se roulait, partait au galop, puis revenait
et s'arrêtait net ... c'était le lion, à n'en pas douter!...
Maintenant on voyait très bien ses quatre pattes courtes, sa
formidable encolure, et deux yeux, deux grands yeux qui luisaient dans
l'ombre.... En joue! feu! pan! pan!... C'était
[25]fait. Puis tout de suite un bondissement en arrière, et le coutelas
de chasse au poing.
Au coup de feu du Tarasconnais, un hurlement terrible
répondit.
«Il en a!» cria le bon Tartarin, et, ramassé sur ses fortes
[30]jambes, il se préparait à recevoir la bête; mais elle en avait plus
que son compte et s'enfuit au triple galop en hurlant.... Lui
pourtant ne bougea pas. Il attendait la femelle ... toujours
comme dans ses livres!
Par malheur la femelle ne vint pas. Au bout de deux ou
trois heures d'attente, le Tarasconnais se lassa. La terre était
humide, la nuit devenait fraîche, la bise de mer piquait.
«Si je faisais un somme en attendant le jour?» se dit-il, et,
[5]pour éviter les rhumatismes, il eut recours à la tente-abri....
Mais voilà le diable! cette tente-abri était d'un système si ingénieux,
si ingénieux, qu'il ne put jamais venir à bout de l'ouvrir.
Il eut beau s'escrimer et suer pendant une heure, la damnée
tente ne s'ouvrit pas.... Il y a des parapluies qui, par des
[10]pluies torrentielles, s'amusent à vous jouer de ces tours-là....
De guerre lasse, le Tarasconnais jeta l'ustensile par terre, et se
coucha dessus, en jurant comme un vrai Provençal qu'il était.
«Ta, ta, ra, ta, Tarata!....
--Qués aco?...» fit Tartarin, s'éveillant en sursaut.
[15]C'étaient les clairons des chasseurs d'Afrique qui sonnaient
la diane, dans les casernes de Mustapha.... Le tueur de
lions, stupéfait, se frotta les yeux.... Lui qui se croyait en
plein désert!... Savez-vous où il était...? Dans un carré
d'artichauts, entre un plant de choux-fleurs et un plant de
[20]betteraves.
Son Sahara avait des légumes.... Tout près de lui, sur la
jolie côte verte de Mustapha supérieur, des villas algériennes,
toutes blanches, luisaient dans la rosée du jour levant: on se
serait cru aux environs de Marseille, au milieu des bastides et
[25]des bastidons.
La physionomie bourgeoise et potagère de ce paysage endormi
étonna beaucoup le pauvre homme, et le mit de fort méchante
humeur.
«Ces gens-là sont fous,» se disait-il, «de planter leurs artichauts dans
[30]le voisinage du lion.... car enfin, je n'ai pas rêvé....
Les lions viennent jusqu'ici.... En voilà la preuve....»
La preuve, c'étaient des taches de sang que la bête en fuyant
avait laissées derrière elle. Penché sur cette piste sanglante, l'oeil
aux aguets, le revolver au poing, le vaillant Tarasconnais arriva,
d'artichaut en artichaut, jusqu'à un petit champ d'avoine....
De l'herbe foulée, une mare de sang, et, au milieu de la mare,
couché sur le flanc avec une large plaie à la tête, un....
[5]Devinez quoi!...
«Un lion, parbleu!...»
Non! un âne, un de ces tout petits ânes qui sont si communs
en Algérie et qu'on désigne là-bas sous le nom de bourriquots.
VI
Arrivée de la femelle. Terrible combat.
Le Rendez-vous des Lapins.
Le premier mouvement de Tartarin à l'aspect de sa malheureuse
[10]victime fut un mouvement de dépit. Il y a si loin en effet
d'un lion à un bourriquot!.... Son second mouvement fut tout
à la pitié. Le pauvre bourriquot était si joli; il avait l'air si bon!
La peau de ses flancs, encore chaude, allait et venait comme une
vague. Tartarin s'agenouilla, et du bout de sa ceinture algérienne
[15]essaya d'étancher le sang de la malheureuse bête; et ce
grand homme soignant ce petit âne, c'était tout ce que vous
pouvez imaginer de plus touchant.
Au contact soyeux de la ceinture, le bourriquot, qui avait
encore pour deux liards de vie, ouvrit son grand oeil gris, remua
[20]deux ou trois fois ses longues oreilles comme pour dire:
«Merci!... merci!...» Puis une dernière convulsion l'agita
de tête en queue et il ne bougea plus.
«Noiraud! Noiraud!» cria tout à coup une voix étranglée
par l'angoisse. En même temps dans un taillis voisin les branches
[25]remuèrent.... Tartarin n'eut que le temps de se relever et
de se mettre en garde.... C'était la femelle!
Elle arriva, terrible et rugissante, sous les traits d'une vieille
Alsacienne en marmotte, armée d'un grand parapluie rouge et
réclamant son âne à tous les échos de Mustapha. Certes il aurait
mieux valu pour Tartarin avoir affaire à une lionne en furie
qu'à cette méchante vieille.... Vainement le malheureux essaya
de lui faire entendre comment la chose s'était passée; qu'il avait
[5]pris Noiraud pour un lion.... La vieille crut qu'on voulait se
moquer d'elle, et poussant d'énergiques «tarteifle!» tomba sur
le héros à coups de parapluie. Tartarin, un peu confus, se
défendait de son mieux, parait les coups avec sa carabine,
suait, soufflait, bondissait, criait:--«Mais Madame ... mais
[10]Madame....»
Va te promener! Madame était sourde, et sa vigueur le
prouvait bien.
Heureusement un troisième personnage arriva sur le champ
de bataille. C'était le mari de l'Alsacienne, Alsacien lui-même
[15]et cabaretier; de plus, fort bon comptable. Quand il vit à qui il
avait affaire, et que l'assassin ne demandait qu'à payer le prix
de la victime, il désarma son épouse et l'on s'entendit.
Tartarin donna deux cents francs: l'âne en valait bien dix.
C'est le prix courant des bourriquots sur les marchés arabes.
[20]Puis on enterra le pauvre Noiraud au pied d'un figuier, et
l'Alsacien, mis en bonne humeur par la couleur des douros
tarasconnais, invita le héros à venir rompre une croûte à son
cabaret, qui se trouvait à quelques pas de là, sur le bord de la
grande route.
[25]Les chasseurs algériens venaient y déjeuner tous les dimanches
car la plaine était giboyeuse et à deux lieues autour
de la ville il n'y avait pas de meilleur endroit pour les lapins.
«Et les lions?» demanda Tartarin.
L'Alsacien le regarda, très étonné: «Les lions?
[30]--Oui ... les lions ... en voyez-vous quelquefois?» reprit le pauvre
homme avec un peu moins d'assurance. Le cabaretier éclata de rire:
«Ah! ben! merci.... Des lions ... pourquoi faire?...
--Il n'y en a donc pas en Algérie?...
--Ma foi! je n'en ai jamais vu.... Et pourtant voilà vingt
ans que j'habite la province. Cependant je crois bien avoir
[5]entendu dire.... Il me semble que les journaux.... Mais
c'est beaucoup plus loin, là-bas, dans le Sud....»
A ce moment, ils arrivaient au cabaret. Un cabaret de banlieue,
comme on en voit à Vanves ou à Pantin, avec un rameau
tout fané au-dessus de la porte, des queues de billard peintes
[10]sur les murs et cette enseigne inoffensive:
AU RENDEZ-VOUS DES LAPINS
Le Rendez-vous des Lapins!... O Bravida, quel souvenir!
VII
Histoire d'un omnibus, d'une Mauresque
et d'un chapelet de fleurs de jasmin.
Cette première aventure aurait eu de quoi décourager bien
des gens; mais les hommes trempés comme Tartarin ne se
[15]laissent pas facilement abattre.
«Les lions sont dans le Sud,» pensa le héros; «eh bien!
j'irai dans le Sud.»
Et dès qu'il eut avalé son dernier morceau, il se leva, remercia
son hôte, embrassa la vieille sans rancune, versa une dernière
[20]larme sur l'infortuné Noiraud, et retourna bien vite à Alger avec
la ferme intention de boucler ses malles et de partir le jour
même pour le Sud.
Malheureusement la grande route de Mustapha semblait s'être
allongée depuis la veille: il faisait un soleil, une poussière! La
[25]tente-abri était d'un lourd!... Tartarin ne se sentit pas le
courage d'aller à pied jusqu'à la ville, et le premier omnibus qui
passa, il fit signe et monta dedans....
Ah! pauvre Tartarin de Tarascon! Combien il aurait mieux
fait pour son nom, pour sa gloire, de ne pas entrer dans cette
[5]fatale guimbarde et de continuer pédestrement sa route, au risque
de tomber asphyxié sous le poids de l'atmosphère, de la tente-abri
et de ses lourds fusils rayés à doubles canons....
Tartarin étant monté, L'omnibus fut complet. Il y avait au
fond, le nez dans son bréviaire, un vicaire d'Alger à grande
[10]barbe noire. En face, un jeune marchand maure, qui fumait de
grosses cigarettes. Puis, un matelot maltais, et quatre ou cinq
Mauresques masquées de linges blancs, et dont on ne pouvait
voir que les yeux. Ces dames venaient de faire leurs dévotions
an cimetière d'Abd-el-Kader; mais cette visite funèbre ne semblait
[15]pas les avoir attristées. On les entendait rire et jacasser
entre elles sous leurs masques, en croquant des pâtisseries.
Tartarin crut s'apercevoir qu'elles le regardaient beaucoup.
Une surtout, celle qui était assise en face de lui, avait planté
son regard dans le sien, et ne le retira pas de toute la route.
[20]Quoique la dame fût voilée, la vivacité de ce grand oeil noir
allongé par le k'hol, un poignet délicieux et fin chargé de bracelets
d'or qu'on entrevoyait de temps en temps entre les voiles,
tout, le son de la voix, les mouvements gracieux, presque enfantins
de la tête, disait qu'il y avait là-dessous quelque chose de
[25]jeune, de joli, d'adorable ... Le malheureux Tartarin ne
savait où se fourrer. La caresse muette de ces beaux yeux
d'Orient le troublait, l'agitait, le faisait mourir; il avait chaud,
il avait froid....
Pour l'achever, la pantoufle de la dame s'en mêla: sur ses
[30]grosses bottes de chasse, il la sentait courir, cette mignonne
pantoufle courir et frétiller comme une petite souris rouge....
Que faire? Répondre à ce regard, à cette pression! Oui, mais
les conséquences.... Une intrigue d'amour en Orient, c'est
quelque chose de terrible!... Et avec son imagination romanesque
et méridionale, le brave Tarasconnais se voyait déjà
tombant aux mains des eunuques, décapité, mieux que cela
peut-être, cousu dans un sac de cuir, et roulant sur la mer, sa
[5]tête à côté de lui. Cela le refroidissait un peu.... En attendant,
la petite pantoufle continuait son manège, et les yeux
d'en face s'ouvraient tout grands vers lui comme deux fleurs
de velours noir, en ayant l'air de dire:
--Cueille-nous!...
[10]L'omnibus s'arrêta. On était sur la place du Théâtre, à
l'entrée de la rue Bab-Azoun. Une à une, empêtrées dans leurs
grands pantalons et serrant leurs voiles contre elles avec une
grâce sauvage, les Mauresques descendirent. La voisine de
Tartarin se leva la dernière, et en se levant son visage passa si
[15]près de celui du héros qu'il l'effleura de son haleine, un vrai
bouquet de jeunesse, de jasmin, de musc et de pâtisserie.
Le Tarasconnais n'y résista pas. Ivre d'amour et prêt à tout,
il s'élança derrière la Mauresque.... Au bruit de ses buffleteries
elle se retourna, mit un doigt sur son masque comme pour
[20]dire «chut!» et vivement, de l'autre main, elle lui jeta un petit
chapelet parfumé, fait avec des fleurs de jasmin. Tartarin de
Tarascon se baissa pour le ramasser; mais, comme notre héros
était un peu lourd et très chargé d'armures, I'opération fut assez
longue....
[25]Quand il se releva, le chapelet de jasmin sur son coeur,--la
Mauresque avait disparu.
VIII
Lions de l'Atlas, dormez!
Lions de I'Atlas, dormez! Dormez tranquilles au fond de
vos retraites, dans les aloès et les cactus sauvages.... De
quelques jours encore, Tartarin de Tarascon ne vous massacrera
[30]point. Pour le moment, tout son attirail de guerre,
--caisses d'armes, pharmacie, tente-abri, conserves alimentaires,
--repose paisiblement emballé, à l'hôtel d'Europe, dans un coin
de la chambre 36.
Dormez sans peur, grands lions roux! Le Tarasconnais
[5]cherche sa Mauresque. Depuis l'histoire de l'omnibus, le
malheureux croit sentir perpétuellement sur son pied, sur son vaste
pied de trappeur, les frétillements de la petite souris rouge; et
la brise de mer, en effleurant ses lèvres, se parfume toujours
--quoi qu'il fasse--d'une amoureuse odeur de pâtisserie et d'anis.
[10]Il lui faut sa Maugrabine!
Mais ce n'est pas une mince affaire! Retrouver dans une
ville de cent mille âmes une personne dont on ne connaît que
l'haleine, les pantoufles et la couleur des yeux; il n'y a qu'un
Tarasconnais, féru d'amour, capable de tenter une pareille
[15]aventure.
Le terrible c'est que, sous leurs grands masques blancs, toutes
les Mauresques se ressemblent; puis ces dames ne sortent guère,
et, quand on veut en voir, il faut monter dans la ville haute, la
ville arabe, la ville des Teurs.
[20]Un vrai coupe-gorge, cette ville haute. De petites ruelles
noires très étroites, grimpant à pic entre deux rangées de maisons
mystérieuses dont les toitures se rejoignent et font tunnel.
Des portes basses, des fenêtres toutes petites, muettes, tristes,
grillagées. Et puis, de droite et de gauche, un tas d'échoppes
[25]très sombres où les Teurs farouches à têtes de forbans
--yeux blancs et dents brillantes--fument de longues pipes,
et se parlent à voix basse comme pour concerter de mauvais
coups....
Dire que notre Tartarin traversait sans émotion cette cité
[30]formidable, ce serait mentir. Il était au contraire très ému,
et dans ces ruelles obscures dont son gros ventre tenait toute la
largeur, le brave homme n'avançait qu'avec la plus grande précaution,
l'oeil aux aguets, le doigt sur la détente d'un revolver.
Tout à fait comme à Tarascon, en allant au cercle. A chaque
instant il s'attendait à recevoir sur le dos toute une dégringolade
d'eunuques et de janissaires, mais le désir de revoir sa dame lui
donnait une audace et une force de géant.
[5]Huit jours durant, l'intrépide Tartarin ne quitta pas la ville
haute. Tantôt on le voyait faire le pied de grue devant les bains
maures, attendant l'heure où ces dames sortent par bandes, frissonnantes
et sentant le bain; tantôt il apparaissait accroupi à
la porte des mosquées, suant et soufflant pour quitter ses grosses
[10]bottes avant d'entrer dans le sanctuaire....
Parfois, à la tombée de la nuit, quand il s'en revenait navré
de n'avoir rien découvert, pas plus au bain qu'à la mosquée, le
Tarasconnais, en passant devant les maisons mauresques, entendait des
chants monotones, des sons étouffés de guitare, des
[15]roulements de tambours de basque, et des petits rires de femme
qui lui faisaient battre le coeur.
«Elle est peut-être là!» se disait-il.
Alors, si la rue était déserte, il s'approchait d'une de ces
maisons, levait le lourd marteau de la poterne basse, et frappait
[20]timidement.... Aussitôt les chants, les rires cessaient. On
n'entendait plus derrière la muraille que de petits chuchotements
vagues, comme dans une volière endormie.
«Tenons-nous bien!» pensait le héros.... «Il va m'arriver
quelque chose!»
[25]Ce qui lui arrivait le plus souvent, c'était une grande potée
d'eau froide sur la tête, ou bien des peaux d'oranges et de figues
de Barbarie.... Jamais rien de plus grave....
Lions de l'Atlas, dormez!
IX
Le prince Grégory du Monténégro.
Il y avait deux grandes semaines que l'infortuné Tartarin
cherchait sa dame algérienne, et très vraisemblablement il la
chercherait encore, si la Providence des amants n'était venue à
son aide sous les traits d'un gentilhomme monténégrin. Voici:
[5]En hiver, toutes les nuits de samedi, le grand théâtre d'Alger
donne son bal masqué, ni plus ni moins que l'Opéra. C'est
l'éternel et insipide bal masqué de province. Peu de monde
dans la salle, quelques épaves de Bullier ou du Casino, vierges
folles suivant l'armée, chicards fanés, débardeurs en déroute, et
[10]cinq ou six petites blanchisseuses mahonnaises qui se lancent,
mais gardent de leur temps de vertu un vague parfum d'ail et
de sauces safranées.... Le vrai coup d'oeil n'est pas là. Il
est au foyer, transformé pour la circonstance en salon de jeu....
Une foule fiévreuse et bariolée s'y bouscule, autour des
[15]longs tapis verts: des turcos en permission misant les gros sous
du prêt, des Maures marchands de la ville haute, des nègres,
des Maltais, des colons de l'intérieur qui ont fait quarante lieues
pour venir hasarder sur un as l'argent d'une charrue ou d'un
couple de boeufs.... tous frémissants, pâles, les dents serrées,
[20]avec ce regard singulier du joueur, trouble, en biseau, devenu
louche à force de fixer toujours la même carte.
Plus loin, ce sont des tribus de juifs algériens, jouant en famille.
Les hommes out le costume oriental hideusement agrémenté
de bas bleus et de casquettes de velours. Les femmes,
[25]bouffies et blafardes, se tiennent toutes raides dans leurs
étroits plastrons d'or.... Groupée autour des tables, toute la tribu
piaille, se concerte, compte sur ses doigts et joue peu. De
temps en temps seulement, après de longs conciliabules, un
vieux patriarche à barbe de Père éternel se détache, et va risquer
[30]le douro familial.... C'est alors, tant que la partie dure,
un scintillement d'yeux hébraïques tournés vers la table, terribles
yeux d'aimant noir qui font frétiller les pièces d'or sur
le tapis et finissent par les attirer tout doucement comme par
un fil....
[5]Puis des querelles, des batailles, des jurons de tous les pays,
des cris fous dans toutes les langues, des couteaux qu'on dégaîne,
la garde qui monte, de l'argent qui manque!...
C'est au milieu de ces saturnales que le grand Tartarin était
venu s'égarer un soir, pour chercher l'oubli et la paix de coeur.
[10]Le héros s'en allait seul, dans la foule, pensant à sa Mauresque,
quand tout à coup, à une table de jeu, par-dessus les
cris, le bruit de l'or, deux voix irritées s'élevèrent:
«Je vous dis qu'il me manque vingt francs, M'sieu!...
--M'sieu!...
[15]--Après?... M'sieu!...
--Apprenez à qui vous parlez, M'sieu!
--Je ne demande pas mieux, M'sieu!
--Je suis le prince Grégory du Monténégro, M'sieu!...»
A ce nom Tartarin, tout ému, fendit la foule et vint se placer
[20]an premier rang, joyeux et fier de retrouver son prince, ce prince
monténégrin si poli dont il avait ébauché la connaissance à bord
du paquebot....
Malheureusement, ce titre d'altesse, qui avait tant ébloui le
bon Tarasconnais, ne produisit pas la moindre impression sur
[25]l'officier de chasseurs avec qui le prince avait son algarade.
«Me voilà bien avancé....» fit le militaire en ricanant; puis
se tournant vers la galerie: «Grégory du Monténégro ... qui
connaît ça?... Personne!»
Tartarin indigné fit un pas en avant.
[30]«Pardon ... je connais le préince!» dit-il d'une voix très
ferme, et de son plus bel accent tarasconnais.
L'officier de chasseurs le regarda un moment bien en face,
puis, levant les épaules:
«Allons! c'est bon.... Partagez-vous les vingt francs qui
manquent et qu'il n'en soit plus question.»
Là-dessus il tourna le dos et se perdit dans la foule.
Le fougueux Tartarin voulait s'élancer derrière lui, mais le
[5]prince l'en empêcha:
«Laissez ... j'en fais mon affaire.»
Et, prenant le Tarasconnais par le bras, il l'entraîna dehors
rapidement.
Dès qu'ils furent sur la place, le prince Grégory du Monténégro
[10]se découvrit, tendit la main à notre héros, et, se rappelant
vaguement son nom, commença d'une voix vibrante:
«Monsieur Barbarin....
--Tartarin!» souffla l'autre timidement.
--Tartarin, Barbarin, n'importe!... Entre nous, maintenant,
[15]c'est à la vie, à la mort!»
Et le noble Monténégrin lui secoua la main avec une farouche
énergie.... Vous pensez si le Tarasconnais était fier.
«Préince!... Préince!...» répétait-il avec ivresse.
Un quart d'heure après, ces deux messieurs étaient installés
[20]au restaurant des Platanes, agréable maison de nuit dont
les terrasses plongent sur la mer, et là, devant une forte
salade russe arrosée d'un joli vin de Crescia, on renoua
connaissance.
Vous ne pouvez rien imaginer de plus séduisant que ce prince
[25]monténégrin. Mince, fin, les cheveux crépus, frisé au petit fer,
rasé à la pierre ponce, constellé d'ordres bizarres, il avait l'oeil
futé, le geste câlin et un accent vaguement italien qui lui donnait un
faux air de Mazarin sans moustaches; très ferré d'ailleurs
sur les langues latines, et citant à tout propos Tacite,
[30]Horace et les Commentaires.
De vieille race héréditaire, ses frères l'avaient, paraît-il, exilé
dès l'âge de dix ans, à cause de ses opinions libérales, et depuis
il courait le monde pour son instruction et son plaisir, en Altesse
philosophe.... Coïncidence singulière! Le prince avait passé
trois ans à Tarascon, et comme Tartarin s'étonnait de ne l'avoir
jamais rencontré au cercle ou sur I'Esplanade: «Je sortais
Peu....» fit l'Altesse d'un ton évasif. Et le Tarasconnais,
[5]par discrétion, n'osa pas en demander davantage. Toutes ces
grandes existences out des côtés si mystérieux!...
En fin de compte, un très bon prince, ce seigneur Grégory.
Tout en sirotant le vin rosé de Crescia, il écouta patiemment
Tartarin lui parler de sa Mauresque et même il se fit fort, connaissant
[10]toutes ces dames, de la retrouver promptement.
On but sec et longtemps. On trinqua «aux dames d'Alger!
au Monténégro libre!...»
Dehors sous la terrasse, la mer roulait, et les vagues, dans
l'ombre, battaient la rive avec un bruit de draps mouillés qu'on
[15]secoue. L'air était chaud, le ciel plein d'étoiles.
Dans les platanes, un rossignol chantait....
Ce fut Tartarin qui paya la note.
X
Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai
le nom de cette fleur.
Parlez-moi des princes monténégrins pour lever lestement
la caille.
[20]Le lendemain de cette soirée aux Platanes, dès le petit jour,
le prince Grégory était dans la chambre du Tarasconnais.
«Vite, vite, habillez-vous.... Votre Mauresque est retrouvée....
Elle s'appelle Baïa.... Vingt ans, jolie comme un coeur,
et déjà veuve....
[25]--Veuve!... quelle chance!» fit joyeusement le brave
Tartarin, qui se méfiait des maris d'Orient.
«Oui, mais très surveillée par son frère.
--Ah! diantre!...
--Un Maure farouche qui vend des pipes au bazar
d'Orléans....»
Ici un silence.
«Bon!» reprit le prince, «vous n'êtes pas homme à vous
[5]effrayer pour si peu; et puis on viendra peut-être à bout de ce
forban en lui achetant quelques pipes.... Allons vite,
habillez-vous ... heureux coquin!»
Pâle, ému, le coeur plein d'amour, le Tarasconnais sauta
de son lit et, boutonnant à la hâte son vaste caleçon de
[10]flanelle:
«Qu'est-ce qu'il faut que je fasse?
--Écrire à la dame tout simplement, et lui demander un
rendez-vous!
--Elle sait donc le français?...» fit d'un air désappointé
[15]le naïf Tartarin qui rêvait d'Orient sans mélange.
«Elle n'en sait pas un mot,» répondit le prince imperturbablement....
«mais vous allez me dicter la lettre, et je traduirai
à mesure.
--O prince, que de bontés!»
[20]Et le Tarasconnais se mit à marcher à grands pas dans la
chambre, silencieux et se recueillant.
Vous pensez qu'on n'écrit pas à une Mauresque d'Alger
comme à une grisette de Beaucaire. Fort heureusement que
notre héros avait par devers lui ses nombreuses lectures qui
[25]lui permirent, en amalgamant la rhétorique apache des Indiens
de Gustave Aimard avec le Voyage en Orient de Lamartine, et
quelques lointaines réminiscences du Cantique des Cantiques, de
composer la lettre la plus orientale qu'il se pût voir. Cela
commençait par:
[30]«Comme l'autruche dans les sables ....»
Et finissait par:
«Dis-moi le nom de ton père, et je te dirai le nom de cette
fleur ....»
A cet envoi, le romanesque Tartarin aurait bien voulu joindre
un bouquet de fleurs emblématiques, à la mode orientale; mais
le prince Grégory pensa qu'il valait mieux acheter quelques pipes
chez le frère, ce qui ne manquerait pas d'adoucir l'humeur
[5]sauvage du monsieur et ferait certainement très grand plaisir à
la dame, qui fumait beaucoup.
«Allons vite acheter des pipes!» fit Tartarin plein d'ardeur.
«Non!... non!... Laissez-moi y aller seul. Je les aurai
à meilleur compte....
[10]--Comment! vous voulez ... O prince ... prince....»
Et le brave homme, tout confus, tendit sa bourse à l'obligeant
Monténégrin, en lui recommandant de ne rien négliger pour
que la dame fût contente.
Malheureusement l'affaire--quoique bien lancée--ne marcha
[15]pas aussi vite qu'on aurait pu l'espérer. Très touchée,
paraît-il, de l'éloquence de Tartarin et du reste aux trois quarts
séduite par avance, la Mauresque n'aurait pas mieux demandé
que de le recevoir; mais le frère avait des scrupules, et, pour
les endormir, il fallut acheter des douzaines, des grosses, des
[20]cargaisons de pipes....
«Qu'est-ce que diable Baïa peut faire de toutes ces pipes?»
se demandait parfois le pauvre Tartarin;--mais il payait quand
même et sans lésiner.
Enfin, après avoir acheté des montagnes de pipes et répandu
[25]des flots de poésie orientale, on obtint un rendez-vous.
Je n'ai pas besoin de vous dire avec quels battements de coeur
le Tarasconnais s'y prépara, avec quel soin ému il tailla, lustra,
parfuma sa rude barbe de chasseur de casquettes, sans oublier
--car il faut tout prévoir--de glisser dans sa poche un casse-tête
[30]à pointes et deux ou trois revolvers.
Le prince, toujours obligeant, vint à ce premier rendez-vous
en qualité d'interprète. La dame habitait dans le haut de la
ville. Devant sa porte, un jeune Maure de treize à quatorze
ans fumait des cigarettes. C'était le fameux Ali, le frère en
question. En voyant arriver les deux visiteurs, il frappa deux
coups à la poterne et se retira discrètement.
La porte s'ouvrit. Une négresse parut qui, sans dire un seul
[5]mot, conduisit ces messieurs à travers l'étroite cour intérieure
dans une petite chambre fraîche où la dame attendait, accoudée
sur un lit bas.... Au premier abord, elle parut au Tarasconnais
plus petite et plus forte que la Mauresque de l'omnibus.
Au fait, était-ce bien la même? Mais ce soupçon ne fit
[10]que traverser le cerveau de Tartarin comme un éclair.
La dame était si jolie ainsi avec ses pieds nus, ses doigts
grassouillets chargés de bagues, rose, fine, et sous son corselet
de drap doré, sous les ramages de sa robe à fleurs laissant deviner
une aimable personne un peu boulotte, friande à point, et
[15]ronde de partout....Le tuyau d'ambre d'un narghilé fumait
à ses lèvres et l'enveloppait toute d'une gloire de fumée blonde.
En entrant, le Tarasconnais posa une main sur son coeur, et
s'inclina le plus mauresquement possible, en roulant de gros
yeux passionnés.... Baïa le regarda un moment sans
[20]dire; puis, lâchant son tuyau d'ambre, se renversa en arrière,
cacha sa tête dans ses mains, et I'on ne vit plus que son cou
blanc qu'un fou rire faisait danser comme un sac rempli de
perles.
XI
Sidi Tart'ri ben Tart'ri.
Si vous entriez, un soir, à la veillée, chez les cafetiers algériens
[25]de la ville haute, vous entendriez encore aujourd'hui les Maures
causer entre eux, avec des clignements d'yeux et de petits rires,
d'un certain Sidi Tart'ri ben Tart'ri, Européen aimable et riche
qui--voici quelques années déjà--vivait dans les hauts quartiers
avec une petite dame du cru appelée Baïa.
Le Sidi Tart'ri en question qui a laissé de si gais souvenirs
autour de la Casbah n'est autre, on le devine, que notre Tartarin....
Qu'est-ce que vous voulez? Il y a comme cela, dans la vie
[5]des saints et des héros, des heures d'aveuglement, de trouble,
de défaillance. L'illustre Tarasconnais n'en fut pas plus exempt
qu'un autre, et c'est pourquoi--deux mois durant--oublieux
des lions et de la gloire, il se grisa d'amour oriental et s'endormit,
comme Annibal à Capoue, dans les délices d'Alger la Blanche.
[10]Le brave homme avait loué au coeur de la ville arabe une
jolie maisonnette indigène avec cour intérieure, bananiers, galeries
fraîches et fontaines. Il vivait là loin de tout bruit en compagnie
de sa Mauresque, Maure lui-même de la tête aux pieds,
soufflant tout le jour dans son narghilé, et mangeant des confitures
[15]au musc.
Étendue sur un divan en face de lui, Baïa, la guitare au poing,
nasillait des airs monotones, ou bien pour distraire son seigneur
elle mimait la danse du ventre, en tenant à la main un petit
miroir dans lequel elle mirait ses dents blanches et se faisait
[20]des mines.
Comme la dame ne savait pas un mot de français ni Tartarin
un mot d'arabe, la conversation languissait quelquefois, et le bavard
Tarasconnais avait tout le temps de faire pénitence pour
les intempérances de langage dont il s'était rendu coupable à la
[25]pharmacie Bézuquet ou chez l'armurier Costecalde.
Mais cette pénitence même ne manquait pas de charme, et
c'était comme un spleen voluptueux qu'il éprouvait à rester là
tout le jour sans parler, en écoutant le glouglou du narghilé, le
frôlement de la guitare et le bruit léger de la fontaine dans les
[30]mosaïques de la cour.
Le narghilé, le bain, l'amour remplissaient toute sa vie. On
sortait peu. Quelquefois Sidi Tart'ri, sa dame en croupe, s'en
allait sur une brave mule manger des grenades à un petit
jardin qu'il avait acheté aux environs.... Mais jamais, au
grand jamais, il ne descendait dans la ville européenne. Avec
ses zouaves en ribotte, ses alcazars bourrés d'officiers, et son
éternel bruit de sabres traînant sous les arcades, cet Alger-là
[5]lui semblait insupportable et laid comme un corps de garde
d'Occident.
En somme, le Tarasconnais était très heureux. Tartarin-Sancho surtout,
très friand de pâtisseries turques, se déclarait
on ne peut plus satisfait de sa nouvelle existence....
[10]Tartarin-Quichotte, lui, avait bien par-ci par-là quelques remords,
en pensant à Tarascon et aux peaux promises.... Mais cela ne durait
pas, et pour chasser ces tristes idées il suffisait d'un regard de
Baïa ou d'une cuillerée de ses diaboliques confitures odorantes
et troublantes comme les breuvages de Circé.
[15]Le soir, le prince Grégory venait parler un peu du Monténégro
libre.... D'une complaisance infatigable, cet aimable
seigneur remplissait dans la maison les fonctions d'interprète,
au besoin même celles d'intendant, et tout cela pour rien, pour
le plaisir.... A part lui, Tartarin ne recevait que des Teurs.
[20]Tous ces forbans à têtes farouches, qui naguère lui faisaient
tant de peur du fond de leurs noires échoppes, se trouvèrent
être, une fois qu'il les connut, de bons commerçants inoffensifs,
des brodeurs, des marchands d'épices, des tourneurs de tuyaux
de pipes, tous gens bien élevés, humbles, finauds, discrets et de
[25]première force à la bouillotte. Quatre ou cinq fois par semaine,
ces messieurs venaient passer la soirée chez Sidi Tart'ri, lui
gagnaient son argent, lui mangeaient ses confitures, et sur le
coup de dix heures se retiraient discrètement en remerciant
le Prophète.
[30]Derrière eux, Sidi Tart'ri et sa fidèle épouse finissaient la
soirée sur leur terrasse, une grande terrasse blanche qui faisait
toit à la maison et dominait la ville. Tout autour, un millier
d'autres terrasses blanches aussi, tranquilles sous le clair de lune,
descendaient en s'échelonnant jusqu'à la mer. Des fredons de
guitare arrivaient, portés par la brise.
....Soudain, comme un bouquet d'étoiles, une grande mélodie
claire s'égrenait doucement dans le ciel, et, sur le minaret de la
[5]mosquée voisine, un beau muezzin apparaissait, découpant son
ombre blanche dans le bleu profond de la nuit, et chantant
la gloire d'Allah avec une voix merveilleuse qui remplissait
l'horizon.
Aussitôt Baïa lâchait sa guitare, et ses grands yeux tournés
[10]vers le muezzin semblaient boire la prière avec délices. Tant
que le chant durait, elle restait là, frissonnante, extasiée, comme
une sainte Thérèse d'Orient.... Tartarin, tout ému, la regardait
prier et pensait en lui-même que c'était une forte et belle
religion, celle qui pouvait causer des ivresses de foi pareilles.
[15]Tarascon, voile-toi la face! ton Tartarin songeait à se faire
renégat.
XII
On nous écrit de Tarascon.
Par une belle après-midi de ciel bleu et de brise tiède, Sidi
Tart'ri à califourchon sur sa mule revenait tout seulet de son
petit clos.... Les jambes écartées par de larges coussins en
[20]sparterie que gonflaient les cédrats et les pastèques, bercé au
bruit de ses grands étriers et suivant de tout son corps le
balin-balan de la bête, le brave homme s'en allait ainsi dans un
paysage adorable, les deux mains croisées sur son ventre, aux trois
quarts assoupi par le bien être et la chaleur.
[25]Tout à coup, en entrant dans la ville, un appel formidable le
réveilla.
«Hé! monstre de sort! on dirait monsieur Tartarin.»
A ce nom de Tartarin, à cet accent joyeusement méridional,
le Tarasconnais leva la tête et aperçut à deux pas de lui la
brave figure tannée de maître Barbassou, le capitaine du
Zouave, qui prenait l'absinthe en fumant sa pipe sur la porte
d'un petit café.
«Hé! adieu, Barbassou,» fit Tartarin en arrêtant sa mule.
[5]Au lieu de lui répondre, Barbassou le regarda un moment
avec de grands yeux; puis, le voilà parti à rire, à rire tellement,
Que Sidi Tart'ri en resta tout interloqué, le derrière sur
ses pastèques.
«Qué turban, mon pauvre monsieur Tartarin!... C'est
[10]donc vrai ce qu'on dit, que vous vous êtes fait Teur?...
Et la petite Baïa, est-ce qu'elle chante toujours Marco la Belle?
--Marco la Belle! » fit Tartarin indigné.... «Apprenez,
capitaine, que la personne dont vous parlez est une honnête
fille maure, et qu'elle ne sait pas un mot de français.
[15]--Baïa, pas un mot de français?... D'où sortez-vous
donc?...»
Et le brave capitaine se remit à rire plus fort.
Puis voyant la mine du pauvre Sidi Tart'ri qui s'allongeait,
il se ravisa.
[20]«Au fait, ce n'est peut-être pas la même.... Mettons que
j'ai confondu. Seulement, voyez-vous, monsieur Tartarin, vous
ferez tout de même bien de vous méfier des Mauresques algériennes
et des princes du Monténégro!...»
Tartarin se dressa sur ses étriers, en faisant sa moue.
[25]«Le prince est mon ami, capitaine.
--Bon! bon! ne nous fâchons pas.... Vous ne prenez pas
une absinthe? Non. Rien à faire dire au pays?... Non
plus.... Eh bien! alors, bon voyage.... A propos, collègue,
j'ai là du bon tabac de France, si vous en vouliez emporter
[30]quelques pipes.... Prenez donc! prenez donc! ça vous
fera du bien.... Ce sont vos sacrés tabacs d'Orient qui vous
barbouillent les idées.»
Là-dessus le capitaine retourna à son absinthe et Tartarin,
tout pensif, reprit au petit trot le chemin de sa maisonnette....
Bien que sa grande âme se refusât à rien en croire, les insinuations de
Barbassou l'avaient attristé, puis ces jurons du cru,
[5]l'accent de là-bas, tout cela éveillait en lui de vagues remords.
Au logis, il ne trouva personne. Baïa était au bain.... La
négresse lui parut laide, la maison triste.... En proie à une
indéfinissable mélancolie, il vint s'asseoir près de la fontaine et
bourra une pipe avec le tabac de Barbassou. Ce tabac était
[10]enveloppé dans un fragment du Sémaphore. En le déployant,
le nom de sa ville natale lui sauta aux yeux.
On nous écrit de Tarascon:
«La ville est dans les transes. Tartarin, le tueur de lions, parti
pour chasser les grands félins en Afrique, n'a pas donné de ses
[15]nouvelles depuis plusieurs mois.... Qu'est devenu notre héroïque
compatriote?... On ose à peine se le demander, quand on a connu
comme nous cette tête ardente, cette audace, ce besoin d'aventures..
.. A-t-il été comme tant d'autres englouti dans le sable, ou bien est-il
tombé sous la dent meurtrière d'un de ces monstres de l'Atlas dont
[20]il avait promis les peaux à la municipalité?... Terrible incertitude!
Pourtant des marchands nègres, venus à la foire de Beaucaire,
prétendent avoir rencontré en plein désert un Européen dont le
signalement se rapportait au sien, et qui se dirigeait vers Tombouctou....
Dieu nous garde notre Tartarin!»
[25]Quand il lut cela, le Tarasconnais rougit, pâlit, frissonna. Tout
Tarascon lui apparut: le cercle, les chasseurs de casquettes, le
fauteuil vert chez Costecalde, et planant au-dessus comme un
aigle éployé, la formidable moustache du brave commandant
Bravida.
[30]Alors, de se voir là, comme il était, lâchement accroupi sur
sa natte, tandis qu'on le croyait en train de massacrer des fauves,
Tartarin de Tarascon eut honte de lui-même et pleura.
Tout à coup le héros bondit:
«Au lion! au lion!»
Et s'élançant dans le réduit poudreux où dormaient la tente-abri,
la pharmacie, les conserves, la caisse d'armes, il les traîna
au milieu de la cour.
Tartarin-Sancho venait d'expirer; il ne restait plus que
[5]Tartarin-Quichotte.
Le temps d'inspecter son matériel, de s'armer, de se harnacher,
de rechausser ses grandes bottes, d'écrire deux mots au
prince pour lui confier Baïa, le temps de glisser sous l'enveloppe
quelques billets bleus mouillés de larmes, et l'intrépide
[10]Tarasconnais roulait en diligence sur la route de Blidah,
laissant à la maison sa négresse stupéfaite devant le narghilé, le
turban, les babouches, toute la défroque musulmane de Sidi
Tart'ri qui traînait piteusement sous les petits trèfles blancs
de la galerie....