PREMIER ÉPISODE

A TARASCON
I

Le jardin du baobab.

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Ma première visite à Tartarin de Tarascon est restée dans
ma vie comme une date inoubliable; il y a douze ou quinze ans
de cela, mais je m'en souviens mieux que d'hier. L'intrépide
Tartarin habitait alors, à l'entrée de la ville, la troisième maison
[5]à main gauche sur le chemin d'Avignon. Jolie petite villa
tarasconnaise avec jardin devant, balcon derrière, des murs très
blancs, des persiennes vertes, et sur le pas de la porte une
nichée de petits Savoyards jouant à la marelle ou dormant au
bon soleil, la tête sur leurs boîtes à cirage.

[10] Du dehors, la maison n'avait l'air de rien.

Jamais on ne se serait cru devant la demeure d'un héros.
Mais quand on entrait, coquin de sort!...

De la cave au grenier, tout le bâtiment avait l'air héroïque,
même le jardin!...

[15] O le jardin de Tartarin, il n'y en avait pas deux comme celui-là
en Europe. Pas un arbre du pays, pas une fleur de France;
rien que des plantes exotiques, des gommiers, des calebassiers,
des cotonniers, des cocotiers, des manguiers, des bananiers, des

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palmiers, un baobab, des nopals, des cactus, des figuiers de
Barbarie, à se croire en pleine Afrique centrale, à dix mille lieues
de Tarascon. Tout cela, bien entendu, n'était pas de grandeur
naturelle; ainsi les cocotiers n'étaient guère plus gros que des
[5]betteraves, et le baobab (arbre géant, arbos gigantea) tenait à
l'aise dans un pot de réséda; mais c'est égal! pour Tarascon
c'était déjà bien joli, et les personnes de la ville, admises le
dimanche à l'honneur de contempler le baobab de Tartarin, s'en
retournaient pleines d'admiration.

[10]Pensez quelle émotion je dus éprouver ce jour-là en traversant
ce jardin mirifique!... Ce fut bien autre chose quand on
m'introduisit dans le cabinet du héros.

Ce cabinet, une des curiosités de la ville, était au fond du
jardin, ouvrant de plain-pied sur le baobab par une porte
[15]vitrée.

Imaginez-vous une grande salle tapissée de fusils et de sabres,
depuis en haut jusqu'en bas; toutes les armes de tous les pays
du monde: carabines, rifles, tromblons, couteaux corses,
couteaux catalans, couteaux-revolvers, couteaux-poignards, krish
[20]malais, flèches caraïbes, flèches de silex, coups-de-poing,
casse-tête, massues hottentotes, lazos mexicains, est-ce que je sais!

Par là-dessus, un grand soleil féroce qui faisait luire l'acier
des glaives et les crosses des armes à feu, comme pour vous
donner encore plus la chair de poule.... Ce qui rassurait un
[25]peu pourtant, c'était le bon air d'ordre et de propreté qui régnait
sur toute cette yataganerie. Tout y était rangé, soigné, brossé,
étiqueté comme dans une pharmacie; de loin en loin, un petit
écriteau bonhomme sur lequel on lisait:

Flèches empoisonnées, n'y touchez pas!

[30]Ou

Armes chargées, méfiez-vous!

Sans ces écriteaux, jamais je n'aurais osé entrer.

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Au milieu du cabinet, il y avait un guéridon. Sur le guéridon,
un flacon de rhum, une blague turque, les Voyages du capitaine
Cook, les romans de Cooper, de Gustave Aimard, des récits de
chasse à l'ours, chasse au faucon, chasse à l'éléphant,
[5]etc.... Enfin, devant le guéridon, un homme était assis, de
quarante à quarante-cinq ans, petit, gros, trapu, rougeaud, en
bras de chemise, avec des caleçons de flanelle, une forte barbe
courte et des yeux flamboyants, d'une main il tenait un livre,
de l'autre il brandissait une énorme pipe à couvercle de fer, et,
[10]tout en lisant je ne sais quel formidable récit de chasseurs de
chevelures, il faisait, en avançant sa lèvre inférieure, une moue
terrible, qui donnait à sa brave figure de petit rentier tarasconnais
ce même caractère de férocité bonasse qui régnait dans
toute la maison.

[15]Cet homme, c'était Tartarin, Tartarin de Tarascon, l'intrépide,
le grand, l'incomparable Tartarin de Tarascon.

II

Coup d'oeil général
jeté sur la bonne ville de Tarascon;
les chasseurs de casquettes.

Au temps dont je vous parle, Tartarin de Tarascon n'était
pas encore le Tartarin qu'il est aujourd'hui, le grand Tartarin
de Tarascon, si populaire dans tout le midi de la France. Pourtant
[20]--même à cette époque--c'était déjà le roi de Tarascon.

Disons d'où lui venait cette royauté.

Vous saurez d'abord que là-bas tout le monde est chasseur,
depuis le plus grand jusqu'au plus petit. La chasse est la passion des
Tarasconnais, et cela depuis les temps mythologiques
[25]où la Tarasque faisait les cent coups dans les marais de la ville
et où les Tarasconnais d'alors organisaient des battues contre
elle. Il y a beau jour, comme vous voyez.

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Donc, tous les dimanches matin, Tarascon prend les armes et
sort de ses murs, le sac au dos, le fusil sur l'épaule, avec un
tremblement de chiens, de furets, de trompes, de cors de chasse.
C'est superbe à voir.... Par malheur, le gibier manque, il
[5]manque absolument.

Si bêtes que soient les bêtes, vous pensez bien qu'à la longue
elles ont fini par se méfier.

A cinq lieues autour de Tarascon, les terriers sont vides, les
nids abandonnés. Pas un merle, pas une caille, pas le moindre
[10]lapereau, pas le plus petit cul-blanc.

Elles sont cependant bien tentantes, ces jolies collinettes
tarasconnaises, toutes parfumées de myrte, de lavande, de romarin;
et ces beaux raisins muscats gonflés de sucre, qui s'échelonnent
an bord du Rhône, sont diablement appétissants aussi....
[15]Oui, mais il y a Tarascon derrière, et dans le petit monde du
poil et de la plume, Tarascon est très mal noté. Les oiseaux
de passage eux-mêmes l'ont marqué d'une grande croix sur leurs
feuilles de route, et quand les canards sauvages, descendant vers
la Camargue en longs triangles, aperçoivent de loin les clochers
[20]de la ville, celui qui est en tête se met à crier bien fort: «Voilà
Tarascon!... voilà Tarascon!» et toute la bande fait un crochet.

Bref, en fait de gibier, il ne reste plus dans le pays qu'un
vieux coquin de lièvre, échappé comme par miracle aux septembrisades
[25]tarasconnaises et qui s'entête à vivre là! A Tarascon,
ce lièvre est très connu. On lui a donné un nom. Il s'appelle
_le Rapide_. On sait qu'il a son gîte dans la terre de M. Bompard,--ce
qui, par parenthèse, a doublé et même triplé le prix de
cette terre,--mais on n'a pas encore pu l'atteindre.

[30]A l'heure qu'il est même, il n'y a plus que deux ou trois
enragés qui s'acharnent après lui.

Les autres en ont fait leur deuil, et _le Rapide_ est passé depuis
longtemps à l'état de superstition locale, bien que le Tarasconnais

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soit très peu superstitieux de sa nature et qu'il mange les hirondelles
en salmis, quand il en trouve.

--Ah çà! me direz-vous, puisque le gibier est si rare à Tarascon,
qu'est-ce que les chasseurs tarasconnais font donc tous les
[5]dimanches?

Ce qu'ils font?

Eh mon Dieu! ils s'en vont en pleine campagne, à deux ou
trois lieues de la ville. Ils se réunissent par petits groupes de
cinq ou six, s'allongent tranquillement à l'ombre d'un puits, d'un
[10]vieux mur, d'un olivier, tirent de leurs carniers un bon morceau
de boeuf en daube, des oignons crus, un _saucissot_, quelques
anchois, et commencent un déjeuner interminable, arrosé d'un
de ces jolis vins du Rhône qui font rire et qui font chanter.

Après quoi, quand on est bien lesté, on se lève, on siffle les
[15]chiens, on arme les fusils, et on se met en chasse. C'est à dire
que chacun de ces messieurs prend sa casquette, la jette en l'air
de toutes ses forces, et la tire au vol avec du 5, du 6, ou du
2,--selon les conventions.

Celui qui met le plus souvent dans sa casquette est proclamé
[20]roi de la chasse, et rentre le soir en triomphateur à Tarascon,
la casquette criblée au bout du fusil, au milieu des aboiements
et des fanfares.

Inutile de vous dire qu'il se fait dans la ville un grand commerce
de casquettes de chasse. Il y a même des chapeliers qui
[25]vendent des casquettes trouées et déchirées d'avance à l'usage
des maladroits, mais on ne connaît guère que Bézuquet, le
pharmacien, qui leur en achète. C'est déshonorant!

Comme chasseur de casquettes, Tartarin de Tarascon n'avait
pas son pareil. Tous les dimanches matin, il partait avec une
[30]casquette neuve: tous les dimanches soir, il revenait avec une
loque. Dans la petite maison du baobab, les greniers étaient
pleins de ces glorieux trophées. Aussi, tous les Tarasconnais le
reconnaissent-ils pour leur maître, et comme Tartarin savait à

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fond le code du chasseur, qu'il avait lu tous les traités, tous les
manuels de toutes les chasses possibles, depuis la chasse à la
casquette jusqu'à la chasse au tigre birman, ces messieurs en
avaient fait leur grand justicier cynégétique et le prenaient pour
[5]arbitre dans toutes leurs discussions.

Tous les jours, de trois à quatre, chez I'armurier Costecalde
on voyait un gros homme, grave et la pipe aux dents, assis sur
un fauteuil de cuir vert, au milieu de la boutique pleine de chasseurs
de casquettes, tous debout et se chamaillant. C'était Tartarin
[10]de Tarascon qui rendait la justice, Nemrod doublé de
Salomon.

III

Nan! Nan! Nan!
Suite du coup d'oeil général jeté sur la
bonne ville de Tarascon.

A la passion de la chasse, la forte race tarasconnaise joint une
autre passion: celle des romances. Ce qui se consomme de
romances dans ce petit pays, c'est à n'y pas croire. Toutes les
[15]vieilleries sentimentales qui jaunissent dans les plus vieux cartons,
on les retrouve à Tarascon en pleine jeunesse, en plein
éclat. Elles y sont toutes, toutes. Chaque famille a la sienne,
et dans la ville cela se sait. On sait, par exemple, que celle du
pharmacien Bézuquet, c'est:
[20] Toi, blanche étoile que j'adore;
Celle de l'armurier Costecalde:
Veux-tu venir au pays des cabanes?
Celle du receveur de l'enregistrement:
Si j'étais-t-invisible, personne n'me verrait.
(Chansonnette comique)

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Et ainsi de suite pour tout Tarascon. Deux ou trois fois par
semaine, on se réunit les uns chez les autres et on se les chante.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ce sont toujours les mêmes,
et que, depuis si longtemps qu'ils se les chantent, ces braves
[5]Tarasconnais n'ont jamais envie d'en changer. On se les lègue
dans les familles, de père en fils, et personne n'y touche; c'est
sacré. Jamais même on ne s'en emprunte. Jamais il ne viendrait
à l'idée des Costecalde de chanter celle des Bézuquet, ni
aux Bézuquet de chanter celle des Costecalde. Et pourtant
[10]vous pensez s'ils doivent les connaître depuis quarante ans qu'ils
se les chantent. Mais non! chacun garde la sienne et tout le
monde est content.

Pour les romances comme pour les casquettes, le premier
de la ville était encore Tartarin. Sa supériorité sur ses concitoyens
[l5]consistait en ceci: Tartarin de Tarascon n'avait pas la
sienne. Il les avait toutes.

Toutes!

Seulement c'était le diable pour les lui faire chanter. Revenu
de bonne heure des succès de salon, le héros tarasconnais aimait
[20]bien mieux se plonger dans ses livres de chasse ou passer sa
soirée au cercle que de faire le joli coeur devant un piano de
Nîmes, entre deux bougies de Tarascon. Ces parades musicales
lui semblaient au-dessous de lui.... Quelquefois cependant,
quand il y avait de la musique à la pharmacie Bézuquet, il entrait
[25]comme par hasard, et après s'être bien fait prier, consentait
à dire le grand duo de Robert le Diable, avec madame
Bézuquet la mère.... Qui n'a pas entendu cela n'a jamais
rien entendu.... Pour moi, quand je vivrais cent ans, je verrais
toute ma vie le grand Tartarin s'approchant du piano d'un
[30]pas solennel, s'accoudant, faisant sa moue, et sous le reflet vert
des bocaux de la devanture, essayant de donner à sa bonne
face l'expression satanique et farouche de Robert le Diable.
A peine avait-il pris position, tout de suite le salon frémissait;

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on sentait qu'il allait se passer quelque chose de grand....
Alors, après un silence, madame Bézuquet la mère commençait
en s'accompagnant:

Robert, toi que j'aime
[5] Et qui reçus ma foi,
Tu vois mon effroi (bis),
Grâce pour toi-même
Et grâce pour moi.

A voix basse, elle ajoutait: «A vous, Tartarin,» et Tartarin
[10]]de Tarascon, le bras tendu, le poing fermé, la narine frémissante
disait par trois fois d'une voix formidable, qui roulait
comme un coup de tonnerre dans les entrailles du piano:
«Non!... non!... non!...» ce qu'en bon Méridional
il prononçait: «Nan!... nan!... nan!...» Sur quoi
[15]madame Bézuquet la mère reprenait encore une fois:

Grâce pour toi-même
Et grâce pour moi.

--«Nan!... nan!... nan!...» hurlait Tartarin de
plus belle, et la chose en restait là.... Ce n'était pas long,
[20]comme vous voyez: mais c'était si bien jeté, si bien mimé, si
diabolique, qu'un frisson de terreur courait dans la pharmacie,
et qu'on lui faisait recommencer ses: «Nan!... nan!» quatre
et cinq fois de suite.

Là-dessus Tartarin s'épongeait le front, souriait aux dames,
[25]clignait de l'oeil aux hommes, et, se retirant sur son triomphe,
s'en allait dire au cercle d'un petit air négligent: «Je viens de
chez les Bézuquet chanter le duo de Robert le Diable!»

Et le plus fort, c'est qu'il le croyait!...

IV

Ils!!!

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C'est à ces différents talents que Tartarin de Tarascon devait
sa haute situation dans la ville.

Du reste, c'est une chose positive que ce diable d'homme
avait su prendre tout le monde.

[5]A Tarascon, l'armée était pour Tartarin. Le brave commandant
Bravida, capitaine d'habillement en retraite, disait de lui:
«C'est un lapin!» et vous pensez que le commandant s'y connaissait
en lapins, après en avoir tant habillé.

La magistrature était pour Tartarin. Deux ou trois fois, en
[10]plein tribunal, le vieux président Ladevèze avait dit, parlant
de lui:

«C'est un caractère!»

Enfin le peuple était pour Tartarin. Sa carrure, sa démarche,
son air, un air de bon cheval de trompette qui ne craignait pas
[15]le bruit, cette réputation de héros qui lui venait on ne sait d'où,
quelques distributions de gros sous et de taloches aux petits
décrotteurs étalés devant sa porte, en avaient fait le lord Seymour
de l'endroit, le Roi des halles tarasconnaises. Sur les quais, le dimanche
soir, quand Tartarin revenait de la chasse, la casquette
[20]an bout du canon, bien sanglé dans sa veste de futaine, les
portefaix du Rhône s'inclinaient pleins de respect, et se montrant du
coin de l'oeil les biceps gigantesques qui roulaient sur ses bras,
ils se disaient tout has les uns aux autres avec admiration:

«C'est celui-là qui est fort!... Il a DOUBLES MUSCLES!»

[25]DOUBLES MUSCLES!

Il n'y a qu'à Tarascon qu'on entend de ces choses-là!

Et pourtant, en dépit de tout, avec ses nombreux talents, ses
doubles muscles, la faveur populaire et l'estime si précieuse
du brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,
[30]Tartarin n'était pas heureux; cette vie de petite ville lui
pesait,

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l'étouffait. Le grand homme de Tarascon s'ennuyait à Tarascon.
Le fait est que pour une nature héroïque comme la sienne, pour
une âme aventureuse et folle qui ne rêvait que batailles, courses
dans les pampas, grandes chasses, sables du désert, ouragans
[5]et typhons, faire tous les dimanches une battue à la casquette
et le reste du temps rendre la justice chez l'armurier Costecalde,
ce n'était guère.... Pauvre cher grand homme! A la longue,
Il y aurait eu de quoi le faire mourir de consomption.

En vain, pour agrandir ses horizons, pour oublier un peu le
[10]cercle et la place du Marché, en vain s'entourait-il de baobabs
et autres végétations africaines; en vain entassait-il armes sur
armes, krish malais sur krish malais; en vain se bourrait-il de
lectures romanesques, cherchant, comme l'immortel don Quichotte,
à s'arracher par la vigueur de son rêve aux griffes de
[15]l'impitoyable réalité.... Hélas! tout ce qu'il faisait pour
apaiser sa soif d'aventures ne servait qu'à l'augmenter. La vue
de toutes ses armes l'entretenait dans un état perpétuel de
colère et d'excitation. Ses rifles, ses flèches, ses lazos lui
criaient:

«Bataille! bataille!» Dans les branches de son baobab, le vent
[20]des grands voyages soufflait et lui donnait de mauvais conseils.
Pour l'achever, Gustave Aimard et Fenimore Cooper....

Oh! par les lourdes après-midi d'été quand il était seul à lire
an milieu de ses glaives, que de fois Tartarin s'est levé en
rugissant; que de fois il a jeté son livre et s'est précipité sur le mur
[25]pour décrocher une panoplie!

Le pauvre homme oubliait qu'il était chez lui à Tarascon, avec
un foulard de tête et des caleçons, il mettait ses lectures en
actions, et, s'exaltant au son de sa propre voix, criait en brandissant
une hache ou un tomahawk:

[30]«Qu'ils y viennent maintenant!»

Ils? Qui, Ils?

Tartarin ne le savait pas bien lui-même.... Ils! c'était
tout ce qui attaque, tout ce qui combat, tout ce qui mord, tout

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ce qui griffe, tout ce qui scalpe, tout ce qui hurle, tout ce qui
rugit.... Ils! c'était I'Indien Sioux dansant autour du poteau
de guerre où le malheureux blanc est attaché.

C'était l'ours gris des montagnes Rocheuses qui se dandine,
[5]et qui se lèche avec une langue pleine de sang. C'était encore
le Touareg du désert, le pirate malais, le bandit des Abruzzes....
Ils enfin, c'était ils! ... c'est-à-dire la guerre,
les voyages, l'aventure, la gloire.

Mais, hélas! I'intrépide Tarasconnais avait beau les appeler,
[10]les défier ... ils ne venaient jamais.... Pécaïré!
qu'est-ce qu'ils seraient venus faire à Tarascon?

Tartarin cependant les attendait toujours;--surtout le soir
en allant au cercle.

V

Quand Tartarin allait au cercle.

Le chevalier du Temple se disposant à faire une sortie contre
[15]l'infidèle qui l'assiège, le tigre chinois s'équipant
pour la bataille, le guerrier comanche entrant sur le sentier de
la guerre, tout cela n'est rien auprès de Tartarin de Tarascon
s'armant de pied en cap pour aller au cercle, à neuf heures du soir,
une heure après les clairons de la retraite.

[20]Branle-has de combat! comme disent les matelots.

A la main gauche, Tartarin prenait un coup-de-poing à pointes
de fer, à la main droite une canne à épée; dans la poche gauche,
un casse-tête; dans la poche droite, un revolver. Sur la poitrine,
entre drap et flanelle, un krish malais. Par exemple, jamais de
[25]flèche empoisonnée; ce sont des armes trop déloyales!...

Avant de partir, dans le silence et l'ombre de son cabinet, il
s'exerçait un moment, se fendait, tirait au mur, faisait jouer ses
muscles; puis, il prenait son passe-partout, et traversait le jardin,
gravement, sans se presser.--A l'anglaise, messieurs, à l'anglaise!
[30]c'est le vrai courage.--Au bout du jardin, il ouvrait la

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lourde porte de fer. Il l'ouvrait brusquement, violemment, de
façon à ce qu'elle allât battre en dehors contre la muraille....
S'ils avaient été derrière, vous pensez quelle marmelade!...
Malheureusement, ils n'étaient pas derrière.

[5]La porte ouverte, Tartarin sortait, jetait vite un coup d'oeil de
droite et de gauche, fermait la porte à double tour et vivement.
Puis en route.

Sur le chemin d'Avignon, pas un chat. Portes closes, fenêtres
éteintes. Tout était noir. De loin en loin un réverbère,
[10]clignotant dans le brouillard du Rhône....

Superbe et calme, Tartarin de Tarascon s'en allait ainsi dans
la nuit, faisant sonner ses talons en mesure, et du bout ferré de
sa canne arrachant des étincelles aux pavés.... Boulevards,
grandes rues ou ruelles, il avait soin de tenir toujours le milieu
[15]de la chaussée, excellente mesure de précaution qui vous permet
de voir venir le danger, et surtout d'éviter ce qui, le soir, dans
les rues de Tarascon, tombe quelquefois des fenêtres. A lui voir
tant de prudence, n'allez pas croire au moins que Tartarin eût
peur.... Non! seulement il se gardait.

[20]La meilleure preuve que Tartarin n'avait pas peur, c'est qu'au
lieu d'aller au cercle par le cours, il y allait par la ville,
c'est-à-dire, par le plus long, par le plus noir, par un tas de vilaines
petites rues au bout desquelles on voit le Rhône luire sinistrement.
Le pauvre homme espérait toujours qu'au détour d'un de ces
[25]coupe-gorge ils allaient s'élancer de I'ombre et lui tomber
sur le dos. Ils auraient été bien reçus, je vous en réponds....
Mais, hélas! par une dérision du destin, jamais, au grand jamais,
Tartarin de Tarascon n'eut la chance de faire une mauvaise
rencontre. Pas même un chien, pas même un ivrogne. Rien!

[30]Parfois cependant une fausse alerte. Un bruit de pas, des voix
Étouffées.... «Attention!» se disait Tartarin, et il restait planté
sur place, scrutant I'ombre, prenant le vent, appuyant son oreille
contre terre à la mode indienne.... Les pas approchaient.

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Les voix devenaient distinctes.... Plus de doutes! Ils arrivaient....
Ils étaient là. Déjà Tartarin, l'oeil en feu, la poitrine
haletante, se ramassait sur lui-même comme un jaguar, et
se préparait à bondir en poussant son cri de guerre ... quand
[5]tout à coup, du sein de l'ombre, il entendait de bonnes voix
tarasconnaises l'appeler bien tranquillement:

«Té! vé! ... c'est Tartarin.... Et adieu, Tartarin!»

Malédiction! c'était le pharmacien Bézuquet avec sa famille
qui venait de chanter la sienne chez les Costecalde.--«Bonsoir!
[10]bonsoir!» grommelait Tartarin, furieux de sa méprise, et,
farouche, la canne haute, il s'enfonçait dans la nuit.

Arrivé dans la rue du cercle, l'intrépide Tarasconnais attendait
encore un moment en se promenant de long en large devant
la porte avant d'entrer.... A la fin, las de les attendre et certain
[15]qu'ils ne se montreraient pas, il jetait un dernier regard de
défi dans l'ombre, et murmurait avec colère:
«Rien!... rien!... jamais rien!»

Là-dessus le brave homme entrait faire son bezigue avec le
commandant.

VI

Les deux Tartarins

[20]Avec cette rage d'aventures, ce besoin d'émotions fortes, cette
folie de voyages, de courses, de diable au vert, comment diantre
se trouvait-il que Tartarin de Tarascon n'eût jamais quitté
Tarascon?

Car c'est un fait. Jusqu'à l'âge de quarante-cinq ans, l'intrépide
[25]Tarasconnais n'avait pas une fois couché hors de sa ville.
Il n'avait pas même fait ce fameux voyage à Marseille, que tout
bon Provençal se paie à sa majorité. C'est au plus s'il connaissait
Beaucaire, et cependant Beaucaire n'est pas bien loin de
Tarascon, puisqu'il n'y a que le pont à traverser Malheureusement
[30]ce diable de pont a été si souvent emporté par les coups

[Page 14]

de vent, il est si long, si frêle, et le Rhône a tant de largeur à
cet endroit que, ma foi! vous comprenez.... Tartarin de
Tarascon préférait la terre ferme.

C'est qu'il faut bien vous l'avouer, il y avait dans notre héros
[5]deux natures très distinctes. «Je sens deux hommes en moi»,
a dit je ne sais quel Père de l'Église. Il l'eût dit vrai de Tartarin
qui portait en lui l'âme de don Quichotte, les mêmes élans
chevaleresques, le même idéal héroïque, la même folie du romanesque
et du grandiose; mais malheureusement n'avait pas le
[10]corps du célèbre hidalgo, ce corps osseux et maigre, ce prétexte
de corps, sur lequel la vie matérielle manquait de prise, capable
de passer vingt nuits sans déboucler sa cuirasse et quarante-huit
heures avec une poignée de riz.... Le corps de Tartarin, au
contraire, était un brave homme de corps, très gras, très lourd,
[15]très sensuel, très douillet, très geignard, plein d'appétits
bourgeois et d'exigences domestiques, le corps ventru et court sur
pattes de l'immortel Sancho Pança.

Don Quichotte et Sancho Pança dans le même homme! vous
comprenez quel mauvais ménage ils y devaient faire! quels combats!
[20]quels déchirements!... O le beau dialogue à écrire
pour Lucien ou pour Saint-Évremond, un dialogue entre les
deux Tartarins, le Tartarin-Quichotte et le Tartarin-Sancho!
Tartarin-Quichotte s'exaltant aux récits de Gustave Aimard et
criant: «Je pars!»

[25]Tartarin-Sancho ne pensant qu'aux rhumatismes et disant:
«Je reste.»

TARTARIN-QUICHOTTE, très exalté:
Couvre-toi de gloire, Tartarin.

TARTARIN-SANCHO, très calme:
[30]Tartarin, couvre-toi de flanelle.

TARTARIN-QUICHOTTE, de plus en plus exalté:
O les bons rifles à deux coups! ô les dagues, les lazos, les
mocassins!

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TARTARIN-SANCHO, de plus en plus calme:
O les bons gilets tricotés! les bonnes genouillères bien
chaudes! ô les braves casquettes à oreillettes!

TARTARIN-QUICHOTTE, hors de lui:
[5]Une hache! qu'on me donne une hache!

TARTARIN-SANCHO, sonnant la bonne:
Jeannette, mon chocolat.

Là-dessus Jeannette apparaît avec un excellent chocolat, chaud,
moiré, parfumé, et de succulentes grillades à l'anis, qui font rire
[10]Tartarin-Sancho en étouffant les cris de Tartarin-Quichotte.

Et voilà comme il se trouvait que Tartarin de Tarascon
n'eût jamais quitté Tarascon.

VII

Les Européens à Shang-Haï.
Le Haut Commerce. Les Tartares.
Tartarin de Tarascon serait-il un imposteur?
Le mirage.

Une fois cependant Tartarin avait failli partir, partir pour
un grand voyage.

[15]Les trois frères Garcio-Camus, des Tarasconnais établis à
Shang-Haï, lui avaient offert la direction d'un de leurs comptoirs
là-bas. Ça, par exemple, c'était bien la vie qu'il lui fallait. Des
affaires considérables, tout un monde de commis à gouverner,
des relations avec la Russie, la Perse, la Turquie d'Asie, enfin
[20]le Haut Commerce.

Dans la bouche de Tartarin, ce mot de Haut Commerce vous
apparaissait d'une hauteur!...

La maison de Garcio-Camus avait en outre cet avantage
qu'on y recevait quelquefois la visite des Tartares. Alors vite
[25]on fermait les portes. Tous les commis prenaient les armes, on

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hissait le drapeau consulaire, et pan! pan! par les fenêtres sur
les Tartares.

Avec quel enthousiasme Tartarin-Quichotte sauta sur cette
proposition, je n'ai pas besoin de vous le dire; par malheur
[5]Tartarin Sancho n'entendait pas de cette oreille là, et, comme il
était le plus fort, l'affaire ne put pas s'arranger. Dans la ville
on en parla beaucoup. Partira-t-il? ne partira-t-il pas? Parions
que si, parions que non. Ce fut un événement.... En fin de
compte, Tartarin ne partit pas, mais toutefois cette histoire lui
[10]fit beaucoup d'honneur. Avoir failli aller à Shang-Hai ou y être
allé, pour Tarascon, c'était tout comme. A force de parler du
voyage de Tartarin, on finit par croire qu'il en revenait, et le
soir, au cercle, tous ces messieurs lui demandaient des renseignements
sur la vie à Shang-Haï, sur les moeurs, le climat, l'opium,
[15]le Haut Commerce.

Tartarin, très bien renseigné, donnait de bonne grâce les
détails qu'on voulait, et, à la longue, le brave homme n'était pas
bien sûr lui même de n'être pas allé à Shang-Haï, si bien qu'en
racontant pour la centième fois la descente des Tartares, il en
[20]arrivait à dire très naturellement «Alors, je fais armer mes
commis, je hisse le pavillon consulaire, et pan! pan! par les
fenêtres, sur les tartares.» En entendant cela, tout le cercle
frémissait....

--Mais alors, votre Tartarin n'était qu'un affreux menteur.

[25]--Non! mille fois non! Tartarin n'était pas un menteur....

--Pourtant, il devait bien savoir qu'il n'était pas allé à
Shang-Haï!

--Eh! sans doute, il le savait. Seulement....

Seulement, écoutez bien ceci. Il est temps de s'entendre une
[30]fois pour toutes sur cette réputation de menteurs que les gens
du Nord ont faite aux Méridionaux. Il n'y a pas de menteurs
dans le Midi, pas plus à Marseille qu'à Nîmes, qu'à Toulouse
qu'à Tarascon. L'homme du Midi ne ment pas, il se trompe.

[Page 17]

Il ne dit pas toujours la vérité, mais il croit la dire.... Son
mensonge à lui, ce n'est pas du mensonge, c'est une espèce de
mirage....

Oui, du mirage!... Et pour bien me comprendre, allez-vous-en
[5]dans le Midi, et vous verrez. Vous verrez ce diable de pays où
le soleil transfigure tout, et fait tout plus grand que nature. Vous
verrez ces petites collines de Provence pas plus hautes que la
butte Montmartre et qui vous paraîtront gigantesques, vous
verrez la Maison carrée de Nîmes,--un petit bijou d'étagère,
[10]--qui vous semblera aussi grande que Notre-Dame. Vous verrez.
Ah! le seul menteur du Midi, s'il y en a un, c'est le
Soleil.... Tout ce qu'il touche, il l'exagère!... Qu'est-ce que
c'était que Sparte aux temps de sa splendeur? Une bourgade.
Qu'est ce que c'était qu'Athènes? Tout au plus une
[15]sous-préfecture ... et pourtant dans l'histoire elles nous
apparaissent comme des villes énormes. Voilà ce que le soleil en
a fait....

Vous étonnerez-vous après cela que le même soleil, tombant
sur Tarascon, ait pu faire d'un ancien capitaine d'habillement
[20]comme Bravida, le brave commandant Bravida, d'un navet un
baobab, et d'un homme qui avait failli aller à Shang-Hai un
homme qui y était allé?

VIII

La ménagerie Mitaine.
Un lion de l'Atlas à Tarascon.
Terrible et solennelle entrevue

Et maintenant que nous avons montré Tartarin de Tarascon
comme il était en son privé, avant que la gloire l'eût baisé au
[25]front et coiffé du laurier séculaire, maintenant que nous avons
raconté cette vie héroïque dans un milieu modeste, ses joies, ses
douleurs, ses rêves, ses espérances, hâtons-nous d'arriver aux

[Page 18]

grandes pages de son histoire et au singulier événement qui
devait donner l'essor à cette incomparable destinée.

C'était un soir, chez l'armurier Costecalde. Tartarin de
Tarascon était en train de démontrer à quelques amateurs le
[5]maniement du fusil à aiguille, alors dans toute sa nouveauté....
Soudain la porte s'ouvre, et un chasseur de casquettes se précipite
effaré dans la boutique, en criant: «Un lion!... un
lion!...» Stupeur générale, effroi, tumulte, bousculade. Tartarin
croise la baïonnette, Costecalde court fermer la porte. On
[10]entoure le chasseur, on l'interroge, on le presse, et voici ce
qu'on apprend: la ménagerie Mitaine, revenant de la foire de
Beaucaire, avait consenti à faire une halte de quelques jours à
Tarascon et venait de s'installer sur la place du château avec un
tas de boas, de phoques, de crocodiles et un magnifique lion
[15]de l'Atlas.

Un lion de l'Atlas à Tarascon! Jamais, de mémoire d'homme,
pareille chose ne s'était vue. Aussi comme nos braves chasseurs
de casquettes se regardaient fièrement! quel rayonnement sur
leurs mâles visages, et, dans tous les coins de la boutique Costecalde,
[20]quelles bonnes poignées de mains silencieusement échangées!
L'émotion était si grande, si imprévue, que personne ne
trouvait un mot à dire....

Pas même Tartarin. Pâle et frémissant, le fusil à aiguille
encore entre les mains, il songeait debout devant le comptoir....

[25]Un lion de l'Atlas, là, tout près, à deux pas! Un lion! c'est-à-dire
la bête héroïque et féroce par excellence, le roi des fauves,
le gibier de ses rêves, quelque chose comme le premier sujet de
cette troupe idéale qui lui jouait de si beaux drames dans son
imagination....

[30]Un lion, mille dieux!...

Et de l'Atlas encore!!! C'était plus que le grand Tartarin
n'en pouvait supporter....

Tout à coup un paquet de sang lui monta au visage.

[Page 19]

Ses yeux flambèrent. D'un geste convulsif il jeta le fusil à
aiguille sur son épaule, et, se tournant vers le brave commandant
Bravida, ancien capitaine d'habillement, il lui dit d'une voix
de tonnerre: «Allons voir ça, commandant.»

[5]--«Hé! bé ... hé! bé ... Et mon fusil!... mon fusil
à aiguille que vous emportez!...» hasarda timidement le
prudent Costecalde; mais Tartarin avait tourné la rue, et derrière
lui tous les chasseurs de casquettes emboîtant fièrement
le pas.

[10]Quand ils arrivèrent à la ménagerie, il y avait déjà beaucoup
de monde. Tarascon, race héroïque, mais trop longtemps privée
de spectacles à sensations, s'était rué sur la baraque Mitaine
et l'avait prise d'assaut. Aussi la grosse madame Mitaine était
bien contente.... En costume kabyle, les bras nus jusqu'au
[15]coude, des bracelets de fer aux chevilles, une cravache dans une
main, dans l'autre un poulet vivant, quoique plumé, l'illustre
dame faisait les honneurs de la baraque aux Tarasconnais, et
comme elle avait doubles muscles, elle aussi, son succès était
presque aussi grand que celui de ses pensionnaires.

[20]L'entrée de Tartarin, le fusil sur l'épaule, jeta un froid.

Tous ces braves Tarasconnais, qui se promenaient bien tranquillement
devant les cages, sans armes, sans méfiance, sans
même aucune idée de danger, eurent un mouvement de terreur assez
naturel en voyant leur grand Tartarin entrer dans la baraque avec son
[25]formidable engin de guerre. Il y avait donc
quelque chose à craindre, puisque lui, ce héros.... En un clin
d'oeil, tout le devant des cages se trouva dégarni. Les enfants
criaient de peur, les dames regardaient la porte. Le pharmacien
Bézuquet s'esquiva, en disant qu'il allait chercher son fusil....

[30]Peu à peu cependant, l'attitude de Tartarin rassura les courages.
Calme, la tête haute, l'intrépide Tarasconnais fit lentement
le tour de la baraque, passa sans s'arrêter devant la baignoire du
phoque, regarda d'un oeil dédaigneux la longue caisse pleine de

[Page 20]

son où le boa digérait son poulet cru, et vint enfin se planter
devant la cage du lion....

Terrible et solennelle entrevue! le lion de Tarascon et le lion
de l'Atlas en face l'un de l'autre.... D'un côté, Tartarin,
[5]debout, le jarret tendu, les deux bras appuyés sur son rifle; de
l'autre, le lion, un lion gigantesque, vautré dans la paille, l'oeil
clignotant, l'air abruti, avec son énorme mufle à perruque jaune
posé sur les pattes de devant.... Tous deux calmes et se
regardant.

[10]Chose singulière! soit que le fusil à aiguille lui eût donné de
l'humeur, soit qu'il eût flairé un ennemi de sa race, le lion, qui
jusque-là avait regardé les Tarasconnais d'un air de souverain
mépris en leur bâillant au nez à tous, le lion eut tout à coup un
mouvement de colère. D'abord il renifla, gronda sourdement,
[15]écarta ses griffes, étira ses pattes; puis il se leva, dressa la
tête, secoua sa crinière, ouvrit une gueule immense et poussa vers
Tartarin un formidable rugissement.

Un cri de terreur lui répondit. Tarascon, affolé, se précipita
vers les portes. Tous, femmes, enfants, portefaix, chasseurs de
[20]casquettes, le brave commandant Bravida lui-même.... Seul,
Tartarin de Tarascon ne bougea pas.... Il était là, ferme et
résolu, devant la cage, des éclairs dans les yeux et cette terrible
moue que toute la ville connaissait.... Au bout d'un moment,
quand les chasseurs de casquettes, un peu rassurés par son attitude
[25]et la solidité des barreaux, se rapprochèrent de leur chef,
ils entendirent qu'il murmurait, en regardant le lion: «Ça, oui,
c'est une chasse.»

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage....

IX

Singuliers effets du mirage

[Page 21]

Ce jour-là, Tartarin de Tarascon n'en dit pas davantage; mais
le malheureux en avait déjà trop dit....

Le lendemain, il n'était bruit dans la ville que du prochain
départ de Tartarin pour l'Algérie et la chasse aux lions. Vous
[5]êtes tous témoins, chers lecteurs, que le brave homme n'avait
pas soufflé mot de cela; mais vous savez, le mirage....

Bref, tout Tarascon ne parlait que de ce départ.

Sur le cours, au cercle, chez Costecalde, les gens s'abordaient
d'un air effaré:

[10]«Et autrement, vous savez la nouvelle, au moins?

--Et autrement, quoi donc?... le départ de Tartarin, au moins?»

Car à Tarascon toutes les phrases commencent par et autrement,
qu'on prononce autremain, et finissent par au moins, qu'on
[15]prononce au mouain. Or, ce jour-là, plus que tous les autres,
les au mouain et les autremain sonnaient à faire trembler
les vitres.

L'homme le plus surpris de la ville, en apprenant qu'il allait
partir pour l'Afrique, ce fut Tartarin. Mais voyez ce que c'est
[20]que la vanité! Au lieu de répondre simplement qu'il ne partait
pas du tout, qu'il n'avait jamais eu l'intention de partir, le pauvre
Tartarin--la première fois qu'on lui parla de ce voyage--fit
d'un petit air évasif: «Hé!... hé!... peut-être ... je ne
dis pas.» La seconde fois, un peu plus familiarisé avec cette
[25]idée, il répondit: «C'est probable.» La troisième fois: «C'est
certain!»

Enfin, le soir, au cercle et chez les Costecalde, entraîné par
le punch aux oeufs, les bravos, les lumières; grisé par le succès

[Page 22]

que l'annonce de son départ avait eu dans la ville, le malheureux
déclara formellement qu'il était las de chasser la casquette et
qu'il allait, avant peu, se mettre à la poursuite des grands lions
de l'Atlas.

Un hourra formidable accueillit cette déclaration. Là-dessus,
nouveau punch aux oeufs, poignées de mains, accolades et sérénade
aux flambeaux jusqu'à minuit devant la petite maison du
baobab.

C'est Tartarin-Sancho qui n'était pas content! Cette idée de
[10]voyage en Afrique et de chasse au lion lui donnait le frisson par
avance, et, en rentrant au logis, pendant que la sérénade d'honneur
sonnait sous leurs fenêtres, il fit à Tartarin-Quichotte une
scène effroyable, l'appelant toqué, visionnaire, imprudent, triple
fou, lui détaillant par le menu toutes les catastrophes qui l'attendaient
[15]dans cette expédition, naufrages, rhumatismes, fièvres
chaudes, dysenteries, peste noire, éléphantiasis, et le reste....

En vain Tartarin-Quichotte jurait-il de ne pas faire d'imprudences,
qu'il se couvrirait bien, qu'il emporterait tout ce qu'il
faudrait, Tartarin-Sancho ne voulait rien entendre. Le pauvre
[20]homme se voyait déjà déchiqueté par les lions, englouti dans les
sables du désert comme feu Cambyse, et l'autre Tartarin ne
parvint à l'apaiser un peu qu'en lui expliquant que ce n'était
pas pour tout de suite, que rien ne pressait et qu'en fin de
compte ils n'étaient pas encore partis.

[25]Il est bien clair, en effet, que l'on ne s'embarque pas pour
une expédition semblable sans prendre quelques précautions
Il faut savoir où l'on va, que diable! et ne pas partir comme
un oiseau....

Avant toutes choses, le Tarasconnais voulut lire les récits des
[30]grands touristes africains, les relations de Mungo-Park, de Caillé,
du docteur Livingstone, d'Henri Duveyrier.

Là, il vit que ces intrépides voyageurs, avant de chausser leurs
sandales pour les excursions lointaines, s'étaient préparés de

[Page 23]

longue main à supporter la faim, la soif, les marches forcées,
les privations de toutes sortes. Tartarin voulut faire comme eux,
et, à partir de ce jour-là, ne se nourrit plus que d'eau bouillie.
--Ce qu'on appelle eau bouillie, à Tarascon, c'est quelques tranches
[5]de pain noyées dans de l'eau chaude, avec une gousse d'ail, un
peu de thym, un brin de laurier.--Le régime était sévère, et
vous pensez si le pauvre Sancho fit la grimace....

A l'entraînement par l'eau bouillie Tartarin de Tarascon joignit
d'autres sages pratiques. Ainsi, pour prendre l'habitude des
[10]longues marches, il s'astreignit à faire chaque matin son tour de
ville sept ou huit fois de suite, tantôt au pas accéléré, tantôt au
pas gymnastique, les coudes au corps et deux petits cailloux blancs
dans la bouche, selon la mode antique.

Puis, pour se faire aux fraîcheurs nocturnes, aux brouillards,
[15]à la rosée, il descendait tous les soirs dans son jardin et restait
là jusqu'à des dix et onze heures, seul avec son fusil, à l'affût
derrière le baobab....

Enfin, tant que la ménagerie Mitaine resta à Tarascon,
les chasseurs de casquettes attardés chez Costecalde purent
[20]voir dans l'ombre, en passant sur la place du Château, un
homme mystérieux se promenant de long en large derrière la
baraque.

C'était Tartarin de Tarascon, qui s'habituait à entendre sans
frémir les rugissements du lion dans la nuit sombre.

X

Avant le départ

[25]Pendant que Tartarin s'entraînait ainsi par toute sorte de
moyens héroïques, tout Tarascon avait les yeux sur lui; on ne
s'occupait plus d'autre chose. La chasse à la casquette ne battait
plus que d'une aile, les romances chômaient. Dans la pharmacie
Bézuquet le piano languissait sous une housse verte, et

[Page 24]

les mouches cantharides séchaient dessus, le ventre en l'air....
L'expédition de Tartarin avait arrêté tout.

Il fallait voir le succès du Tarasconnais dans les salons. On
se l'arrachait, on se le disputait, on se l'empruntait, on se le
[5]volait. Il n'y avait pas de plus grand honneur pour les dames
que d'aller à la ménagerie Mitaine au bras de Tartarin, et de se
faire expliquer devant la cage du lion comment on s'y prenait
pour chasser ces grandes bêtes, où il fallait viser, à combien de
pas, si les accidents étaient nombreux, etc., etc.

[10]Tartarin donnait toutes les explications qu'on voulait. Il avait
lu Jules Gérard et connaissait la chasse au lion sur le bout du
doigt, comme s'il l'avait faite. Aussi parlait-il de ces choses avec
une grande éloquence.

Mais où il était le plus beau, c'était le soir à dîner chez le
[15]président Ladevèze ou le brave commandant Bravida, ancien
capitaine d'habillement, quand on apportait le café et que, toutes
les chaises se rapprochant, on le faisait parler de ses chasses
futures....

Alors, le coude sur la nappe, le nez dans son moka, le héros
[20]racontait d'une voix émue tous les dangers qui l'attendaient
là-has. Il disait les longs affûts sans lune, les marais pestilentiels,
les rivières empoisonnées par la feuille du laurier-rosé, les
neiges, les soleils ardents, les scorpions, les pluies de sauterelles;
il disait aussi les moeurs des grands lions de l'Atlas, leur façon
[25]de combattre, leur vigueur phénoménale et leur férocité au
temps du rut....

Puis, s'exaltant à son propre récit, il se levait de table, bondissait
au milieu de la salle à manger, imitant le cri du lion, le
bruit d'une carabine, pan! pan! le sifflement d'une balle explosible,
[30]pfft! pfft! gesticulait, rugissait, renversait les chaises....

Autour de la table, tout le monde était pâle. Les hommes se
regardaient en hochant la tête, les dames fermaient les yeux avec
de petitis cris d'effroi, les vieillards brandissaient leurs longues

[Page 25]

cannes belliqueusement, et, dans la chambre à côté, les petits
garçonnets qu'on couche de bonne heure, éveillés en sursaut
par les rugissements et les coups de feu, avaient grand'peur et
demandaient de la lumière.

[5]En attendant, Tartarin ne partait pas.

XI

Des coups d'épée, Messieurs, des coups d'épée....
Mais pas de coups d'épingle!

Avait-il bien réellement l'intention de partir?... Question
délicate, et à laquelle l'historien de Tartarin serait fort embarrassé
de répondre.

Toujours est-il que la ménagerie Mitaine avait quitté Tarascon
[10]depuis plus de trois mois, et le tueur de lions ne bougeait pas....
Après tout, peut-être le candide héros, aveuglé par un nouveau
mirage, se figurait-il de bonne foi qu'il était allé en Algérie.
Peut-être qu'à force de raconter ses futures chasses, il s'imaginait
les avoir faites, aussi sincèrement qu'il s'imaginait avoir
[15]hissé le drapeau consulaire et tiré sur les Tartares, pan! pan! à
Shang-Hai.

Malheureusement, si cette fois encore Tartarin de Tarascon
fut victime du mirage, les Tarasconnais ne le furent pas. Lorsqu'au
bout de trois mois d'attente, on s'aperçut que le chasseur
[20]n'avait pas encore fait une malle, on commença à murmurer.

«Ce sera comme pour Shang-Hai!» disait Costecalde en souriant.
Et le mot de l'armurier fit fureur dans la ville; car personne
ne croyait plus en Tartarin.

Les naïfs, les poltrons, des gens comme Bézuquet, qu'une
[25]puce aurait mis en fuite et qui ne pouvaient pas tirer un coup
de fusil sans fermer les yeux, ceux-là surtout étaient impitoyables.
Au cercle, sur l'esplanade, ils abordaient le pauvre Tartarin avec
de petits airs goguenards.

[Page 26]

«Et autremain, pour quand ce voyage?» Dans la boutique
Costecalde, son opinion ne faisait plus foi. Les chasseurs de
casquettes reniaient leur chef!

Puis les épigrammes s'en mêlèrent. Le président Ladevèze,
[5]qui faisait volontiers en ses heures de loisir deux doigts de cour
à la muse provençale, composa dans la langue du cru une chanson
qui eut beaucoup de succès. Il était question d'un certain
grand chasseur appelé maître Gervais, dont le fusil redoutable
devait exterminer jusqu'au dernier tous les lions d'Afrique. Par
[10]malheur ce diable de fusil était de complexion singulière: on le
chargeait toujours, il ne partait jamais
.

Il ne partait jamais! vous comprenez l'allusion....

En un tour de main, cette chanson devint populaire; et quand
Tartarin passait, les portefaix du quai, les petits décrotteurs de
[15]devant sa porte chantaient en choeur:

Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, toujou lou cargon,
Lou fùsioù de mestre Gervaï
Toujou lou cargon, part jamaï
.

[20]Seulement cela se chantait de loin, à cause des doubles muscles.
O fragilité des engouements de Tarascon!...
Le grand homme, lui, feignait de ne rien voir, de ne rien entendre;
mais au fond cette petite guerre sourde et venimeuse
l'affligeait beaucoup; il sentait Tarascon lui glisser dans la main,
[25]la faveur populaire aller à d'autres, et cela le faisait horriblement
souffrir.

Ah! la grande gamelle de la popularité, il fait bon s'asseoir
devant, mais quel échaudement quand elle se renverse!...

En dépit de sa souffrance, Tartarin souriait et menait paisiblement
[30]sa même vie, comme si de rien n'était.

Quelquefois cependant ce masque de joyeuse insouciance,
qu'il s'était par fierté collé sur le visage, se détachait subitement.
Alors, au lieu du rire, on voyait l'indignation et la douleur....

[Page 27]

C'est ainsi qu'un matin que les petits décrotteurs chantaient
sous ses fenêtres: Lou fùsioù de mestre Gervaï, les voix de ces
misérables arrivèrent jusqu'à la chambre du pauvre grand homme
en train de se raser devant sa glace. (Tartarin portait toute sa
[5]barbe, mais, comme elle venait trop forte, il était obligé de la
surveiller.)

Tout à coup la fenêtre s'ouvrit violemment et Tartarin apparut
en chemise, en serre-tête, barbouillé de bon savon blanc,
brandissant son rasoir et sa savonnette, et criant d'une voix
[10]formidable:

«Des coups d'épée, messieurs, des coups d'épée!... Mais
pas de coups d'épingle!»

Belles paroles dignes de l'histoire, qui n'avaient que le tort de
s'adresser à ces petits fouchtras, hauts comme leurs boîtes à
[15]cirage, et gentilhommes tout à fait incapables de tenir une épée!

XII

De ce qui fut dit dans la petite maison du baobab

Au milieu de la défection générale, l'armée seule tenait bon
pour Tartarin.

Le brave commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement,
continuait à lui marquer la même estime: «C'est un lapin!»
[20]s'entêtait-il à dire, et cette affirmation valait bien, j'imagine,
Celle du pharmacien Bézuquet.... Pas une fois le brave commandant
n'avait fait allusion au voyage en Afrique; pourtant, quand
la clameur publique devint trop forte, il se décida à parler.

Un soir, le malheureux Tartarin était seul dans son cabinet,
[25]pensant à des choses tristes, quand il vit entrer le commandant,
grave, ganté de noir, boutonné jusqu'aux oreilles.

«Tartarin,» fit l'ancien capitaine avec autorité, «Tartarin, il
faut partir!» Et il restait debout dans l'encadrement de la porte,
--rigide et grand comme le devoir.

[Page 28]

Tout ce qu'il y avait dans ce «Tartarin, il faut partir!» Tartarin
de Tarascon le comprit

Très pâle, il se leva, regarda autour de lui d'un oeil attendri ce
joli cabinet, bien clos, plein de chaleur et de lumière douce, ce
[5]large fauteuil si commode, ses livres, son tapis, les grands stores
blancs de ses fenêtres, derrière lesquels tremblaient les branches
grêles du petit jardin, puis, s'avançant vers le brave commandant,
il lui prit la main, la serra avec énergie, et d'une voix où roulaient
des larmes, stoïque cependant, il lui dit «Je partirai, Bravida!»

[10]Et il partit comme il l'avait dit. Seulement pas encore tout
de suite ... il lui fallut le temps de s'outiller.

D'abord il commanda chez Bompard deux grandes malles doublées
de cuivre, avec une longue plaque portant cette inscription

TARTARIN DE TARASCON
CAISSE D'ARMES

Le doublage et la gravure prirent beaucoup de temps. Il
[15]commanda aussi chez Tastavin un magnifique album de voyage
pour écrire son journal, ses impressions, car enfin on a beau
chasser le lion, on pense tout de même en route.

Puis il fit venir de Marseille toute une cargaison de conserves
alimentaires, du pemmican en tablettes pour faire du bouillon,
[20]une tente-abri d'un nouveau modèle, se montant et se démontant
à la minute, des bottes de marin, deux parapluies, un waterproof,
des lunettes bleues pour prévenir les ophtalmies. Enfin
le pharmacien Bézuquet lui confectionna une petite pharmacie
portative bourrée de sparadrap, d'arnica, de camphre, de vinaigre
[25]des quatre-voleurs.

Pauvre Tartarin! ce qu'il en faisait, ce n'était pas pour lui;
mais il espérait, à force de précautions et d'attentions délicates,
apaiser la fureur de Tartarin-Sancho, qui, depuis que le départ
était décidé, ne décolérait ni de jour ni de nuit.

XIII

Le départ.

[Page 29]

Enfin il arriva, le jour solennel, le grand jour.

Dès l'aube, tout Tarascon était sur pied, encombrant le chemin
d'Avignon et les abords de la petite maison du baobab.

Du monde aux fenêtres, sur les toits, sur les arbres; des
[5]mariniers du Rhône, des portefaix, des décrotteurs, des bourgeois,
des ourdisseuses, des taffetassières, le cercle, enfin toute
la ville; puis aussi des gens de Beaucaire qui avaient passé le
pont, des maraîchers de la banlieue, des charrettes à grandes
bâches, des vignerons hissés sur de belles mules attifées de
[10]rubans, de flots, de grelots, de noeuds, de sonnettes, et même,
de loin en loin, quelques jolies filles d'Arles venues en croupe
de leur galant, le ruban d'azur autour de la tête, sur de petits
chevaux de Camargue gris de fer.

Toute cette foule se pressait, se bousculait devant la porte
[15]de Tartarin, ce bon M. Tartarin, qui s'en allait tuer des lions
chez les Teurs.

Pour Tarascon, l'Algérie, l'Afrique, la Grèce, la Perse, la
Turquie, la Mésopotamie, tout cela forme un grand pays très
vague, presque mythologique, et cela s'appelle les Teurs (les
[20]Turcs).

Au milieu de cette cohue, les chasseurs de casquettes allaient
et venaient, fiers du triomphe de leur chef, et traçant sur leur
passage comme des sillons glorieux.

Devant la maison du baobab, deux grandes brouettes. De
[25]temps en temps, la porte s'ouvrait, laissant voir quelques personnes
qui se promenaient gravement dans le petit jardin. Des
hommes apportaient des malles, des caisses, des sacs de nuit,
qu'ils empilaient sur les brouettes.

A chaque nouveau colis, la foule frémissait. On se nommait
[30]les objets à haute voix. «Ça, c'est la tente-abri.... Ça, ce

[Page 30]

sont les conserves ... la pharmacie ... les caisses d'armes....»
Et les chasseurs de casquettes donnaient des explications.

Tout à coup, vers dix heures, il se fit un grand mouvement
dans la foule. La porte du jardin tourna sur ses gonds
[5]violemment.

«C'est lui! ... c'est lui!» criait-on.

C'était lui....

Quand il parut sur le seuil, deux cris de stupeur partirent de
la foule:

[10]«C'est un Teur!...

--Il a des lunettes!»

Tartarin de Tarascon, en effet, avait cru de son devoir, allant
en Algérie, de prendre le costume algérien. Large pantalon
bouffant en toile blanche, petite veste collante à boutons de
[15]métal, deux pieds de ceinture rouge autour de l'estomac,
le cou nu, le front rasé, sur sa tête une gigantesque chechia (bonnet
rouge) et un flot bleu d'une longueur!... Avec cela, deux
lourds fusils, un sur chaque épaule, un grand couteau de chasse
à la ceinture, sur le ventre une cartouchière, sur la hanche un
[20]revolver se balançant dans sa poche de cuir. C'est tout....

Ah! pardon, j'oubliais les lunettes, une énorme paire de lunettes
bleues qui venaient là bien à propos pour corriger ce qu'il
y avait d'un pen trop farouche dans la tournure de notre héros!

«Vive Tartarin! ... vive Tartarin!» hurla le peuple. Le
[25]grand homme sourit, mais ne salua pas, à cause de ses fusils
qui le gênaient. Du reste, il savait maintenant à quoi s'en tenir
sur la faveur populaire; peut-être même qu'au fond de son âme
il maudissait ses terribles compatriotes, qui l'obligeaient à partir,
à quitter son joli petit chez lui aux murs blancs, aux persiennes
[30]vertes.... Mais cela ne se voyait pas.

Calme et fier, quoiqu'un peu pâle, il s'avança sur la chaussée,
regarda ses brouettes, et, voyant que tout était bien, prit gaillardement
le chemin de la gare, sans même se retourner une

[Page 31]

fois vers la maison du baobab. Derrière lui marchaient le brave
commandant Bravida, ancien capitaine d'habillement, le président
Ladevèze, puis l'armurier Costecalde et tous les chasseurs de
casquettes, puis les brouettes, puis le peuple.

[5]Devant l'embarcadère, le chef de gare l'attendait,--un vieil
Africain de 1830, qui lui serra la main plusieurs fois avec chaleur.

L'express Paris-Marseille n'était pas encore arrivé. Tartarin
et son état-major entrèrent dans les salles d'attente. Pour éviter
l'encombrement, derrière eux le chef de gare fit fermer les grilles.

[10]Pendant un quart d'heure, Tartarin se promena de long en
large dans les salles, au milieu des chasseurs de casquettes. Il
leur parlait de son voyage, de sa chasse, promettant d'envoyer
des peaux. On s'inscrivait sur son carnet pour une peau comme
pour une contredanse.

[15]Tranquille et doux comme Socrate au moment de boire la
ciguë, l'intrépide Tarasconnais avait un mot pour chacun, un
sourire pour tout le monde. Il parlait simplement, d'un air
affable; on aurait dit qu'avant de partir, il voulait laisser derrière
lui comme une traînée de charme, de regrets, de bons souvenirs.
[20]D'entendre leur chef parler ainsi, tous les chasseurs de casquettes
avaient des larmes, quelques-uns même des remords, comme le
président Ladevèze et le pharmacien Bézuquet.

Des hommes d'équipe pleuraient dans des coins. Dehors, le
peuple regardait à travers les grilles, et criait: «Vive Tartarin!»

[25]Enfin la cloche sonna. Un roulement sourd, un sifflet déchirant
ébranla, les voûtes.... En voiture! en voiture!

«Adieu, Tartarin!... adieu, Tartarin!...

--Adieu, tous!...» murmura le grand homme, et sur les
joues du brave commandant Bravida il embrassa son cher
[30]Tarascon.

Puis il s'élança sur la voie, et monta dans un wagon plein de
Parisiennes, qui pensèrent mourir de peur en voyant arriver cet
homme étrange avec tant de carabines et de revolvers.

XIV

Le port de Marseille. Embarque! Embarque!

[Page 32]

Le 1er décembre 186..., à l'heure de midi, par un soleil d'hiver
provençal, un temps clair, luisant, splendide, les Marseillais
effarés virent déboucher sur la Canebière un Teur, oh mais, un
Teur!... Jamais ils n'en avaient vu un comme celui-là; et
[5]pourtant, Dieu sait s'il en manque à Marseille, des Teurs!

Le Teur en question,--ai-je besoin de vous le dire?--c'était
Tartarin, le grand Tartarin de Tarascon, qui s'en allait le long
des quais, suivi de ses caisses d'armes, de sa pharmacie, de ses
conserves, rejoindre l'embarcadère de la compagnie Touache, et
[10]le paquebot le Zouave, qui devait l'emporter là-bas.

L'oreille encore pleine des applaudissements tarasconnais,
grisé par la lumière du ciel, l'odeur de la mer, Tartarin rayonnant
marchait, ses fusils sur l'épaule, la tête haute, regardant de
tous ses yeux ce merveilleux port de Marseille qu'il voyait pour
[15]la première fois, et qui l'éblouissait.... Le pauvre homme
croyait rêver. Il lui semblait qu'il s'appelait Sinbad le Marin, et
qu'il errait dans une de ces villes fantastiques comme il y en a
dans les Mille et une nuits.

C'était à perte de vue un fouillis de mâts, de vergues, se
[20]croisant dans tous les sens. Pavillons de tous les pays, russes,
grecs, suédois, tunisiens, américains.... Les navires au ras du
quai, les beauprés arrivant sur la berge comme des rangées de
baïonnettes. Au-dessous les naïades, les déesses, les saintes
vierges et autres sculptures de bois peint qui donnent le nom au
[25]vaisseau; tout cela mangé par l'eau de mer, dévoré, ruisselant,
moisi.... De temps en temps, entre les navires, un morceau
de mer, comme une grande moire tachée d'huile.... Dans
l'enchevêtrement des vergues, des nuées de mouettes faisant de
jolies taches sur le ciel bleu, des mousses qui s'appelaient dans
[30]toutes les langues.

[Page 33]

Sur le quai, au milieu des ruisseaux qui venaient des savonneries,
verts, épais, noirâtres, chargés d'huile et de soude, tout
un peuple de douaniers, de commissionnaires, de portefaix avec
leurs bogheys attelés de petits chevaux corses.

[5]Des magasins de confections bizarres, des baraques enfumées
où les matelots faisaient leur cuisine, des marchands de pipes,
des marchands de singes, de perroquets, de cordes, de toiles à
voiles, des bric-à-brac fantastiques où s'étalaient pêle-mêle de
vieilles coulevrines, de grosses lanternes dorées, de vieux palans,
[10]de vieilles ancres édentées, vieux cordages, vieilles poulies, vieux
portevoix, lunettes marines du temps de Jean Bart et de Duguay-Trouin.
Des vendeuses de moules et de clovisses accroupies et
piaillant à côté de leurs coquillages. Des matelots passant avec
des pots de goudron, des marmites fumantes, de grands paniers
[15]pleins de poulpes qu'ils allaient laver dans l'eau blanchâtre des
fontaines.

Partout, un encombrement prodigieux de marchandises de
toute espèce: soieries, minerais, trains de bois, saumons de
plomb, draps, sucres, caroubes, colzas, réglisses, cannes à sucre.
[20]L'Orient et l'Occident pêle-mêle. De grands tas de fromages de
Hollande que les Génoises teignaient en rouge avec leurs mains.

Là-has, le quai au blé; les portefaix déchargeant leurs sacs
sur la berge du haut de grands échafaudages. Le blé, torrent
d'or, qui roulait au milieu d'une fumée blonde. Des hommes en
[25]fez rouge, le criblant à mesure dans de grands tamis de peau
d'âne, et le chargeant sur des charrettes qui s'éloignaient suivies
d'un régiment de femmes et d'enfants avec des balayettes
et des paniers à glanes.... Plus loin, le bassin de carénage,
les grands vaisseaux couchés sur le flanc et qu'on flambait avec
[30]des broussailles pour les débarrasser des herbes de la mer, les
vergues trempant dans l'eau, l'odeur de la résine, le bruit
assourdissant des charpentiers doublant la coque des navires avec
de grandes plaques de cuivre.

[Page 34]

Parfois, entre les mâts, une éclaircie. Alors Tartarin voyait
l'entrée du port, le grand va-et-vient des navires, une frégate
anglaise partant pour Malte, pimpante et bien lavée, avec des
officiers en gants jaunes, ou bien un grand brick marseillais
[5]démarrant au milieu des cris, des jurons, et à l'arrière un gros
capitaine en redingote et chapeau de soie, commandant la manoeuvre
en provençal. Des navires qui s'en allaient en courant,
toutes voiles dehors. D'autres là-has, bien loin, qui arrivaient
lentement, dans le soleil, comme en l'air.

[10]Et puis tout le temps un tapage effroyable, roulement de
charrettes, ce «oh! hisse!» des matelots, jurons, chants, sifflets de
bateaux à vapeur, les tambours et les clairons du fort Saint-Jean,
du fort Saint-Nicolas, les cloches de la Major, des Accoules,
de Saint-Victor; par là-dessus le mistral qui prenait tous ces
[15]bruits, toutes ces clameurs, les roulait, les secouait, les
confondait avec sa propre voix et en faisait une musique folle, sauvage,
héroïque comme la grande fanfare du voyage, fanfare qui donnait
envie de partir, d'aller loin, d'avoir des ailes.

C'est au son de cette belle fanfare que l'intrépide Tartarin de
[20]Tarascon s'embarqua pour le pays des lions!...