I
Interrompons-nous un instant pour répondre à ce sourd dénigrement du siècle, qui s'élève dans tous les siècles, du sein des médiocrités, pour accuser le temps et la nation de stérilité ou de décadence. Certes nous avons assez prouvé jusqu'ici notre admiration presque filiale pour l'antiquité, nous la prouverons bientôt à propos de la littérature de la Chine; nous allons nous confirmer dans ce culte de la littérature antique à propos de la Perse, de la Grèce et de Rome: qu'on nous permette de confesser aussi ce même culte de l'immortalité de l'intelligence dans le présent et dans l'avenir.
II
L'esprit humain n'a point une marche éternellement progressive et ascensionnelle, comme le soutient contre moi, hélas! et contre l'évidence, un ami littéraire dans ses belles Lettres à un homme tombé (il aurait mieux fait peut être de dire à un homme sorti).
Mais l'esprit humain, comme toute chose humaine, n'a pas non plus d'éclipse permanente. Comme l'astre de la lumière matérielle, qui est son image, l'esprit humain a des crépuscules, des aurores, des midis, des déclins, des heures, en un mot des jours et des nuits; mais il n'a ni jours éternels ni nuits éternelles. Il est toujours vieux et il est toujours jeune. Cette caducité l'empêche de se confondre avec la Divinité, dont il n'est que l'œuvre et l'ouvrier, mais jamais l'égal. C'est là l'erreur de ces Guèbres modernes du feu intellectuel, inextinguible et toujours croissant en lumière. Que ces anciens amis me le pardonnent: en bonne amitié, on est obligé d'avoir tous les jours le même cœur que ses amis; mais on n'est pas tenu d'avoir toutes les nuits le même rêve.
III
D'un autre côté, cette jeunesse éternelle de l'esprit humain, renouvelée de génération en génération et de race en race, l'empêche de tomber dans ce découragement de lui-même et dans ce dénigrement de son temps, qui est une erreur aussi commune mais moins noble que le rêve du progrès continu, illimité et indéfini sur la terre. Celui qui a fait le jour et la nuit pour le globe terrestre a fait aussi le jour et la nuit pour l'esprit humain. Il y a eu un commencement de l'humanité; M. Pelletan et ses amis le confessent. Le monde a-t-il commencé par un jour? a-t-il commencé par une nuit? Nous croyons qu'il a commencé par une aurore. Ces philosophes croient qu'il a commencé par les ténèbres. Question insoluble et puérile!..... L'esprit humain a-t-il commencé par l'imbécillité et la barbarie? a-t-il commencé par l'intelligence? Nous croyons, sans l'affirmer, qu'il a commencé par l'intelligence. Question de goût, d'imagination et de préférence!... Mais l'esprit humain a-t-il marché sans discontinuité, sans décadence, sans vicissitude, sans chute et rechute, sans éclipse, de progrès illimités en progrès illimités, jusqu'à son progrès suprême, sa divinisation sur la terre?... Question de nature, d'histoire, d'évidence, que la nature, l'histoire, l'évidence, résolvent malheureusement par l'écroulement perpétuel et par la renaissance perpétuelle de toutes les choses humaines, et qu'elles résolvent contre ce beau rêve de ces philosophes de l'ascension continue. L'échelle de Jacob était un beau rêve aussi, mais on n'y montait qu'endormi; et de plus, à l'échelle de Jacob, il manquait malheureusement un échelon: c'est celui qui montait du fini à l'infini. Heureux les hommes qui croient l'avoir retrouvé! Quant à nous, nous restons tristement au pied de l'échelle, bien convaincu qu'elle porte à faux, et que son sommet n'est qu'un vertige.