IV
Mais, si nous ne croyons pas le moins du monde à un progrès continu, illimité et indéfini pour une créature si précaire, si limitée et si finie que l'homme ici-bas, nous ne croyons pas davantage à ces décadences irrémédiables, à ces ténèbres croissantes, à cet épuisement organique de l'esprit humain avant le temps.
On nous dit et on nous écrit tous les jours: «Comment entreprenez-vous une œuvre de haute critique littéraire dans un siècle et dans un pays qui n'ont plus de littérature; dans une nation qui s'est épuisée de grands esprits pendant deux grands siècles, le dix-septième et le dix-huitième, siècle français par excellence? dans un temps où la décadence intellectuelle et morale marche en sens inverse du progrès matériel et industriel? dans une époque où tout se fait matière et se pétrifie à force de regarder la pierre, le fer, le tissu, et de se désintéresser des idées? Ne voyez-vous pas que le niveau de l'intelligence de l'Europe baisse à proportion que cette intelligence se répand sur la multitude et se concentre moins sur les sommités? Les vallées sont plus éclairées, mais les hauteurs ont moins de lumière. La démocratie, si sainte en morale parce qu'elle est la justice, est ignoble en littérature parce qu'elle est la médiocrité; elle a le sens de l'utile; elle n'a pas formé ni exercé encore en elle le sens du beau. Laissez la poésie, laissez la parole, laissez la philosophie! Ainsi que vous l'avez dit vous-même dans un vers désespéré:
«Abandonnez ce monde à son courant de boue!»
«Le jour baisse en Europe, et surtout en France. Ramenez votre manteau sur vos yeux, comme César mourant, pour ne pas voir mourir la littérature française. Nous sommes en impuissance et en décadence: l'esprit humain s'en va, comme on a dit des rois et des dieux. N'y pensons plus!»