II
Or, pourquoi l'Europe moderne n'a-t-elle point de poëme épique? Nous sommes étonné que tant de critiques éminents, qui ont écrit des volumes sur cette question, ne se soient point fait la réponse que le simple bon sens suggérerait à un enfant réfléchi sur cette matière:
L'Europe moderne n'a point de poëme épique et n'en aura jamais. Pourquoi?—Parce qu'elle a la Bible.
Analysons un peu cet axiome:
Qu'est-ce que le poëme épique? Il faut faire à cette interrogation la réponse que le Tasse fit à un de ses amis, lorsque, voyageant à pied dans le royaume de Naples et parvenu au faîte d'une haute montagne des Abruzzes, il montra du doigt, à cet ami, la terre, la mer, le ciel, les cités, les campagnes, les fleuves qui se déroulaient dans leur immensité sous ses yeux, et lui dit:—Voila mon poëme! Cela voulait dire: Un poëme épique, c'est le monde! Mais ce n'est pas assez dire; un poëme épique, ce sont les deux mondes, c'est-à-dire le monde matériel et le monde surnaturel, le fini et l'infini.
Il est convenu en effet, dans tous les siècles et chez tous les peuples, que le poëme épique se compose non-seulement de ce qui est dans la nature, mais de ce qui est au-dessus de la nature, ou du surnaturel, de ce que les critiques appellent le merveilleux.
Or pourquoi encore le merveilleux ou le surnaturel fait-il partie essentielle et nécessaire du poëme épique? Nous allons essayer de le dire en quelques lignes, et ici nous serons obligé d'entrer un moment dans la métaphysique. Nous vous en demandons mille fois pardon; mais tranquillisez-vous; notre métaphysique n'empruntera point ces termes d'école et de pédagogie qui ne servent qu'à cacher le vide des idées sous le prestige des mots, et à obscurcir ce qu'il faut éclaircir; notre métaphysique n'est que du bon sens exprimé en langue vulgaire. Vous nous accuserez peut-être de vous porter un peu plus haut que terre, mais ce qui s'élève dans le ciel n'est-il pas aussi clair que ce qui rampe?
Voici donc notre réponse à cette question: Pourquoi le merveilleux ou le surnaturel fait-il partie essentielle du poëme épique?