I
Revenons à l'Europe littéraire actuelle:
On dit:—Mais l'Europe moderne a cette infériorité évidente devant l'antiquité, qu'il n'y a point eu de véritable poëme épique depuis Homère ou depuis les grandes épopées indiennes.—Je l'accorde; l'Énéide de Virgile lui-même n'est qu'un poëme historique; la Divine Comédie de Dante n'est qu'une fantaisie de génie, un poëme moitié théologique, moitié populaire; la Jérusalem délivrée du Tasse n'est qu'un poëme de chevalerie, un roman d'aventures en strophes touchantes; le Paradis perdu de Milton n'est qu'une paraphrase poétique de la Bible; la Henriade n'est qu'une chronique rimée sur Henri IV; le Roland furieux d'Arioste n'est qu'une délicieuse facétie en vers inimités et inimitables. Tout cela est de la poésie, mais ce n'est pas le poëme. On en fera encore des milliers sans parvenir, quel que soit le talent des poëtes, à élever ce monument auquel aspirent vainement toutes les langues et qu'on appelle un poëme épique. Homère lui-même, s'il renaissait de nos jours, ne pourrait plus faire pour les nations modernes ce qu'il a fait pour les Grecs de son époque.