XXXIII
J'étais resté, comme on le pense bien, à l'écart, enveloppé du silence et de la modestie qui convenaient à mon âge, pendant cette longue et éloquente excursion à travers tous les âges, tous les noms, toutes les œuvres de l'Italie littéraire moderne. Il me semblait assister à une de ces causeries classiques du Décaméron, à l'ombre d'un des cyprès de Fiesole, entre les grands esprits et les femmes lettrées de son temps. Les fenêtres ouvertes et la lune resplendissante qui semblait rouler dans le courant bleuâtre de l'Arno ajoutaient à l'illusion. Le toit d'Alfieri sous lequel cette scène se passait à quelques marches de sa chambre encore sacrée, la présence de celle qui avait été la vie unique de son cœur, et qui maintenant vivait elle-même de sa gloire, me remplirent d'une espèce de superstition de célébrité et d'un respect qui ne s'altéra jamais depuis pour l'Italie. Je sentis que l'air même de cette contrée était littéraire, et qu'on pouvait lui enlever la liberté, mais jamais le génie.
Je rentrai silencieux et recueilli, en suivant les bords du fleuve resplendissant sous les palais qui se reflétaient dans ses ondes, résolu à étudier sérieusement les chefs-d'œuvre de cette belle littérature dont je venais d'entendre pendant cinq heures, chez la comtesse d'Albany, une si riche nomenclature et de si éloquents commentaires.
Dix ans après cette soirée, j'ai revu souvent la veuve du dernier des Stuarts et d'Alfieri, et j'ai connu intimement tous les hommes distingués d'Italie qui m'avaient aperçu, dans mon obscurité, sans prévoir mon nom futur.