IV

Je ne suis pas un homme de l'école larmoyante des Nuits d'Young ou des lamentations de Jérémie. Ce parti pris de gémissement sempiternel sur les choses humaines n'est bon à rien. Ces poésies toujours trempées de larmes me font l'effet de ces pleureuses gagées des obsèques des anciens et des Orientaux d'aujourd'hui, qui ne savent qu'un métier, et qui meurent de faim si personne ne les loue à tant le sanglot pour pleurer à l'heure. Les larmes sont pardonnables deux ou trois fois dans la vie, le reste du temps elles efféminent; il faut les respecter quand elles coulent, car elles ont été données à l'homme par la nature comme elle a donné la rosée aux nuits des climats trop chauds pour amollir la dureté d'un ciel de feu. Elles sont l'égouttement de la pitié par l'éponge du cœur; mais elles ne sont pas l'organe du courage. Or, si l'homme n'est pas courageux contre l'adversité, il n'est plus l'homme. Donnez-lui une quenouille et un lacrymatoire! Qu'il file son linceul, et qu'il compte combien il y a de larmes dans l'œil d'un lâche pendant soixante ou quatre-vingts ans de pleurnichement.

V

J'ai été doué, comme tous les poëtes, d'une fibre très-sensible, qui doit par conséquent frissonner plus vite et vibrer plus profondément au toucher le plus délicat ou le plus rude des choses humaines. Peu d'hommes vivants, je pense, ont plus souffert que moi dans une vie où la souffrance ne m'a pas encore dit son dernier mot!... Mais, j'en rends grâce à cette même nature, cette fibre très-sensible à la douleur l'est aussi aux impressions douces et enivrantes de la vie. Cette fibre plie jusqu'à la mélancolie, jamais jusqu'à la prostration; elle se redresse facilement, comme un ressort d'acier bien trempé que son élasticité même empêche de se rompre. Son équilibre, sans cesse troublé, sans cesse rétabli, donne à mon âme une certaine sérénité gaie sur un fond triste. C'est la température vraie de ce globe où l'on meurt, mais aussi de ce globe où l'on vit; de ce globe où l'on souffre, mais aussi de ce globe où l'on aime!...

Aussi personne n'est plus flexible que moi aux vents tièdes et alizés de cette terre qui soufflent quelquefois au printemps, et même en automne, sur l'épiderme du cœur. Personne n'a puisé plus d'ivresse dans un regard, plus de miel dans un sourire, plus d'enchantement dans un soleil, plus de rêverie dans une nuit d'été, plus d'enthousiasme heureux ou pieux dans le spectacle d'une montagne, d'une vallée, d'une mer, et, faut-il le dire, plus de gaîté oublieuse quelquefois dans l'épanchement communicatif d'une table d'amis laissant déborder la saillie de leur esprit comme l'écume de leurs verres, et remettant les tristesses de la vie ou de la mort à demain. Personne aussi, j'en suis sûr, n'a autant joui de ses amis, famille adoptive, parenté de l'âme, public intime, qui ne sont ni si perfides, ni si indifférents que le disent les cœurs tristes, et que je n'ai jamais, au contraire, trouvés si fidèles et si consolateurs que dans l'infortune.

Oui, oui, soyons justes, il y a du mal, mais il y a du bien dans la vie, et l'on peut dire de l'existence ce que j'ai dit moi-même de notre patrie il y a peu d'années: La France a de beaux moments et de vilaines années.—Ni à sa patrie, ni à Dieu, ni aux hommes, il ne faut nier les beaux moments! L'ingratitude n'est jamais justice, et sans justice où serait la philosophie de la vie?