V

Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:

«Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'était un homme juste.» Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse, de la considération, du bonheur domestique de cet homme puissant et heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'écroulement d'une maison ou d'une tente qui s'abîme coup sur coup sur Job, ses bergers et ses troupeaux sont enlevés par les ennemis de sa race; la foudre tombe et brûle ses récoltes; les Chaldéens tuent ses chamelles; le Simoun, le vent du désert, renverse sa tente sur ses fils et ses filles et les étouffe sous ses débris pendant un festin. Il déchire ses habits, il se rase la tête en signe de deuil; mais il n'accuse pas le Maître du bien et du mal; il se prosterne et il adore.

«Nu je suis sorti du sein de ma mère la terre, dit-il, nu j'y rentrerai. Dieu m'a donné, Dieu m'a repris. Que sa volonté soit faite, et que son nom soit toujours loué!»

Voilà le sage, voilà l'homme de raison et de piété! L'homme d'argile, de chair et de sang, ne tarde pas à reparaître. Ce n'est pas au moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut du temps à tout, même au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe malade et languit sur sa litière comme un animal immonde, objet de dégoût même pour sa femme. «Mourez donc!» lui dit-elle. Mais son pieux stoïcisme survit encore à cet outrage.

«Vous êtes des insensés,» dit-il; «pourquoi mourir? Si nous avons reçu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas avec le même respect les maux?»

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies, arrivent plutôt pour contempler ce grand débris de la fortune que pour le consoler et le relever. Ils se rangent à la manière des Arabes en cercle autour de lui, et, frappés d'horreur à la vue de ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le morne silence de leur visite. Apparemment que leur présence, leur silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses propres misères se réfléchissent et lui paraissent plus terribles à contempler qu'en lui-même. Il n'y résiste plus, il éclate en un premier gémissement qui semble emporter les digues de son âme. Ce n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-même ces premières larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien indignes du modèle; mais il faut considérer, indépendamment de la distance de temps, la faiblesse de l'écrivain surajoutée à la faiblesse de la langue.

Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!
Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu,
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui m'ont reçu!
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface!
Que, toujours obscurci des ombres du trépas,
Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place!
Qu'il soit comme s'il n'était pas!

Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil
Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore,
Avec ces conquérants que la terre dévore,
Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
Et qui n'a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l'ombre;
Je voudrais les précipiter.
Ô mon Dieu! retranchez le nombre
Des soleils que je dois compter!
L'aspect de ma longue infortune
Éloigne, repousse, importune
Mes frères lassés de mes maux.
En vain je m'adresse à leur foule:
Leur pitié m'échappe, et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu'un nuage qui passe
Mon printemps s'est évanoui;
Mes yeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère,
Hélas! arraché de la terre,
Je vais d'où l'on ne revient pas.
Mes vallons, ma propre demeure,
Et cet œil même qui me pleure,
Ne reverront jamais mes pas!

L'homme vit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur;
Rassasié de sa misère,
Il tombe enfin comme la fleur.
Il tombe! Au moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir;
Mais l'homme, hélas! après la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie;
On le cherche; il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige
Au souffle du courroux divin;
Mon espérance, qu'il abrége,
S'enfuit comme l'eau de ma main.
Ouvrez-moi mon dernier asile;
Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs.
Ô tombeau, vous êtes mon père!
Et je dis aux vers de la terre:
Vous êtes ma mère et mes sœurs.

Mais les jours heureux de l'impie
Ne s'éclipsent pas au matin;
Tranquille, il prolonge sa vie
Avec le sang de l'orphelin.
Il étend au loin ses racines;
Comme un troupeau sur les collines
Sa famille couvre Ségor:
Puis dans un riche mausolée
Il est couché dans la vallée,
Et l'on dirait qu'il vit encor.

C'est le secret de Dieu: je me tais et j'adore.
C'est sa main qui traça les sentiers de l'aurore,
Qui pesa l'Océan, qui suspendit les cieux;
Pour lui l'abîme est nu, l'enfer même est sans voiles.
Il a fondé la terre et semé les étoiles;
Et qui suis-je à ses yeux?

Les amis de Job, provoqués par ce long sanglot du patient, lui donnent quelques-unes de ces consolations qui sont des reproches et qui humilient l'homme malheureux, au lieu de pleurer avec lui.

Job sent l'outrage sous la feinte pitié. Il commence à se revendiquer avec un sentiment un peu orgueilleux de son innocence, et de la disproportion entre ses fautes, s'il en a commises, et son châtiment. On sent les premières représailles de l'homme contre Dieu. «Oui,» dit-il, «j'ai péché peut-être; mais plût à Dieu que les fautes qui m'ont attiré la colère de mon juge fussent pesées dans une juste balance avec ce que je souffre! Le poids de mes infortunes surpasserait celui des sables de la mer! Voilà pourquoi mes paroles sont grosses de gémissements. Croyez-vous donc que je me plaigne pour le plaisir de me plaindre? Est-ce que l'âne du désert rugit de privation au milieu de l'herbe des collines? Est-ce que le taureau mugit de faim quand il a les pieds plongés jusqu'aux genoux dans l'épaisseur des pâturages? Ah! pourquoi Dieu ne m'accorde-t-il pas ce que je souhaite? Mais, puisqu'il a commencé à me briser, qu'il achève! Qu'il étende sa main, et qu'il m'arrache comme l'herbe!»

Sa patience lui échappe, et il le sent. «Suis-je donc de pierre?» s'écrie-t-il, «et ma chair est-elle donc d'airain?»

Il reproche à son tour en images sublimes leur dureté de cœur et leur commisération accusatrice à ses faux amis: «Vous ai-je priés de venir?» Il s'attendrit de nouveau sur son propre supplice; il amollit son discours; il a pitié de lui-même, il essaye d'apitoyer ses accusateurs.

Ils répliquent par des banalités de sagesse vulgaire qui leur donnent la supériorité facile de l'homme heureux sur le misérable. Le dialogue s'anime et s'irrite. «Tu parles comme la tempête,» lui disent-ils. Job lui-même essaye de se modérer et de parler leur langage, afin qu'on ne puisse pas le prendre par ses paroles. Sa philosophie est irréprochable, mais elle est froide. On comprend qu'il ne dit pas le dernier mot, qu'il dissimule le dernier cri, qu'il comprime son cœur entre ses mains. Il soupire une élégie touchante sur les misères et les instabilités humaines.

«L'homme né de la femme vit un petit nombre de jours et il est rassasié de peines. Il surgit comme la fleur de l'herbe et il est foulé aux pieds; il fuit comme l'eau, il glisse comme l'ombre. Est-il digne de vous, Seigneur, de regarder ce je ne sais quoi qu'on appelle un homme, et de vous mesurer avec lui dans un jugement entre lui et vous? Retirez-vous au moins un peu de moi jusqu'à ce que mon heure vienne comme l'heure où le mercenaire reçoit son salaire! Hélas! l'arbre qu'on a coupé n'est pas encore sans espérance; il peut reverdir, il peut végéter de nouveau; lors même que ses racines auraient été desséchées sous la poussière, l'humidité de l'eau lui rendrait la séve, et ses feuilles renaîtront comme au jour où il fut planté. Mais quand l'homme est mort et dissous, où est l'homme? Il est comme l'eau écoulée d'un lac, comme le fleuve tari; il ne revient plus. L'homme une fois mort, pensez-vous qu'il revive?»

On sent à cette interrogation terrible le doute suprême qui commence à blasphémer, l'immortalité qui échappe, l'athéisme qui rôde autour du désespoir. Les amis interrompent et crient à l'impiété, au scandale. Ils gourmandent sévèrement le blasphémateur. Job ne les écoute plus qu'avec ce mépris que l'excès de la souffrance donne comme la dernière supériorité de l'homme sur le malheur.

«Et moi aussi j'ai déjà entendu souvent ces paroles!» leur dit-il. «Allez, vos consolations me pèsent! Et moi aussi je pourrais parler comme vous si vous étiez à ma place et moi à la vôtre!»

La fureur l'emporte. «Terre! ne couvre pas mon sang, n'étouffe pas mon cri!» Il veut prendre Dieu corps à corps. «Pourquoi l'homme ne peut-il pas entrer en jugement avec Dieu comme avec son égal?» s'écrie-t-il. «Pourquoi donc les impies vivent-ils dans l'opulence? Leurs troupeaux sont multipliés; leurs petits enfants sortent de leurs tentes comme un troupeau, et leurs enfants se réjouissent en voyant leurs jeux. Parmi les hommes, les uns meurent pleins de jours, riches et heureux, les autres dans l'amertume de leur âme, sans avoir goûté aucun bien; et cependant tous dorment ensuite également dans la poussière, et les vers rampent également sur leurs cadavres!»

Le délire monte. Il oppose à ses amis la prospérité du méchant; il n'ose en conclure, mais il laisse conclure l'indifférence ou l'iniquité de Dieu, par conséquent l'athéisme. Sa satire sanglante contre l'humanité s'élève jusqu'au Créateur de l'humanité, complice de ce qu'il ne punit pas en ce monde.

Mais, tout à coup, comme pour se faire pardonner par Dieu et par ses amis ces blasphèmes, il change de note, et il exhale l'hymne le plus inspiré et le plus majestueux que la bouche de l'homme ait jamais balbutié au Tout-Puissant.

«Eh quoi!» dit-il, «qui prétendez-vous donc gourmander? Est-ce Celui qui vous a donné la vie et la parole? Devant la pensée, les ténèbres de la mort palpitent, la mer frémit avec tous les habitants de ses abîmes. Il fait porter et il étend la voûte des cieux sur le vide, il fait flotter la terre sur le néant. Il condense les eaux dans les nuées, et les nuées soutiennent leur propre poids, etc.»

Puis, comme se repentant aussi d'avoir trop dégradé l'homme, il entonne l'hymne de ses grandeurs, il les énumère dans ses innombrables industries, dont l'énumération à cette époque atteste que le travail humain avait déjà transformé le globe. Il divinise l'intelligence ou ce qu'il appelle la sagesse de l'homme.

«Il est un lieu où se forme l'argent; il est une retraite où se trouve l'or.

«Le fer est tiré du sein de la terre, l'airain est arraché à la pierre.

«L'homme recule les confins des ténèbres; il a découvert jusqu'à ces pierres ténébreuses qui avoisinent les ombres de la mort.

«Il creuse dans les montagnes des vallées qui n'ont jamais porté l'empreinte de ses pas; il s'enfonce dans les entrailles de la terre.

«Cette terre, où s'élèvent les moissons, est déchirée intérieurement par un incendie.

«Là croît le saphir; là se forme l'or.

«Aucun oiseau n'a connu ces sentiers; l'œil du vautour ne les a pas aperçus.

«Ils sont ignorés des bêtes sauvages; les lions n'y pénètrent jamais.

«L'homme brise les rochers, renverse les montagnes jusqu'à leurs racines.

«Il ouvre un passage aux fleuves à travers la pierre et découvre leurs trésors les plus cachés.

«Il arrête leur cours et montre leur profondeur à la lumière.

«Mais où trouver la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«L'homme ignore son prix; elle n'habite pas la terre des vivants.

«L'abîme dit: Elle n'est pas en moi; et la mer: Je ne la connais pas.

«On ne l'achète pas au poids de l'or, on ne l'obtient pas pour l'argent le plus pur.

«L'or d'Ophir n'en égale pas le prix; elle surpasse l'onyx et le saphir.

«Le cristal, l'émeraude ne sont rien auprès d'elle, ni les ornements les plus beaux.

«Le corail et le béril s'effacent à sa présence; elle l'emporte sur les perles de la mer.

«On ne la compare pas à la topaze d'Éthiopie; on ne l'échange pas pour les tissus les plus précieux.

«D'où vient donc la sagesse? où est le séjour de l'intelligence?

«Elle est cachée aux yeux des mortels, elle est inconnue aux oiseaux de l'air.

«L'enfer et la mort ont dit: Nous en avons ouï parler.

«Dieu connaît ses voies, et seul il sait où elle habite,

«Lui qui voit jusqu'aux extrémités de la terre, qui contemple tout ce qui est sous les cieux.

«Quand il pesait la force des vents et qu'il mesurait les eaux de l'abîme,

«Quand il donnait des lois à la pluie et qu'il marquait leur route à la foudre et aux tempêtes,

«Alors il vit la sagesse, alors il la montra; il la renfermait en lui, il en sondait les profondeurs.

«Et il a dit à l'homme: Craindre le Seigneur, voilà la sagesse; fuir le mal, voilà l'intelligence.»

Par une réminiscence naturelle, un retour sur lui-même le ramène à la contemplation de sa jeunesse et de son bonheur, dont il fait un tableau embelli par le lointain et par le regret. «Et maintenant je suis le jouet et la risée des fils dont les pères mendiaient une place parmi les gardiens de mes troupeaux.» Scandalisé de sa dégradation et perverti par sa misère, il s'enfle du souvenir de sa propre vertu. «Qu'on ose m'accuser!» dit-il avec orgueil; «que le Tout-Puissant me réponde!»

«Ô Job! arrête-toi!» s'écrient ses amis épouvantés de son blasphème; mais leurs discours ne suffiraient pas à lui fermer les lèvres, quand le souverain interlocuteur, Dieu lui-même, sous la forme d'une inspiration sacrée et irrésistible, intervient dans le dialogue et écrase tout, amis, ennemis, orgueil, murmure, doute, plainte, blasphème, et le poëte lui-même, sous la majesté foudroyante de la parole intérieure qui gronde dans le sein de Job. Les hommes, en effet, n'ont plus de tels accents: Platon, Socrate, Cicéron sont pâles et énervés auprès de ce poëte du désert et des vieux jours.

«Quel est celui qui obscurcit la sagesse par des discours insensés?

«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.

«Où étais-tu quand je jetais les fondements de la terre? Dis-le-moi, si tu as l'intelligence.

«Qui en a établi les mesures? le sais-tu? qui a étendu le cordeau sur elle?

«Sur quoi ses bases sont-elles affermies? qui en a posé la pierre angulaire,

«Lorsque tous les astres du matin me louaient et que tous les fils de Dieu étaient ravis de joie?

«Qui a renfermé la mer en ses digues, quand elle rompait ses liens comme l'enfant qui sort du sein de sa mère,

«Lorsque je l'enveloppai des nuées comme d'un vêtement, et que je l'entourai des ténèbres comme des langes de l'enfance?

«Je lui ai marqué ses limites, je lui ai opposé des portes et des barrières;

«Et j'ai dit: Tu viendras jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. Ici tu briseras l'orgueil de tes flots.

«Est-ce toi qui depuis tes jours commandes à l'étoile du matin, qui montres à l'aurore le lieu où elle se lève?

«Qui éclaires les extrémités de l'univers et dissipes les impies par la lumière?

«La terre, comme une molle argile, prend une face nouvelle; elle se pare d'un nouveau vêtement.

«Ôteras-tu la lumière aux méchants? briseras-tu leurs bras déjà levés?

«As-tu pénétré dans la profondeur des mers? as-tu marché dans le sein de l'abîme?

«Les portes de la mort se sont-elles ouvertes devant toi? as-tu vu l'entrée des ténèbres?

«As-tu considéré l'étendue de la terre? Parle! Dis-moi si tu sais

«Quel est le sentier de la lumière et le lieu des ténèbres,

«En sorte que tu puisses les conduire à leur terme et comprendre la voix de leur demeure?

«Sans doute tu savais que tu devais naître, tu connaissais le nombre de tes jours?

«Es-tu entré dans les réservoirs de la neige? As-tu vu les trésors de la grêle,

«Que j'ai préparés pour le temps de la désolation, pour le jour de la guerre et du combat?

«Par quelle voie se répand la lumière? par quel chemin l'Aquilon fond-il sur la terre?

«Qui a ouvert un passage aux torrents des nuées? qui a tracé les sillons de la foudre?

«Qui verse la pluie sur les champs arides, sur le désert où nul mortel n'habite,

«Pour désaltérer les terres désolées et y faire germer l'herbe de la prairie?

«Qui a créé la pluie? qui a formé les gouttes de la rosée?

«D'où est sortie la glace? et les frimas du ciel, qui les produit?

«Les eaux se durcissent comme la pierre, et la surface de l'abîme s'affermit.

«Pourras-tu rapprocher les Pléiades, ou disperser les étoiles d'Orion?

«Appelleras-tu en leur temps des signes dans les cieux, l'Ourse et sa brillante race?

«Connais-tu l'ordre du ciel et son influence sur la terre?

«Élèveras-tu ta voix jusqu'aux nuées? et des torrents d'eaux descendront-ils sur toi?

«Enverras-tu la foudre, et elle ira? et, revenant, te dira-t-elle: Me voici?

«Qui a prescrit des lois à sa marche irrégulière? qui donne l'intelligence à des météores?

«Qui peut compter les nuées et faire descendre les eaux du ciel

«Quand la terre est durcie comme l'airain et que ses glèbes ne peuvent se diviser?

«Est-ce toi qui présentes sa pâture à la lionne et qui rassasies les lionceaux,

«Lorsque, couchés dans leurs antres, ils épient leur proie du fond de leurs tanières?

«Est-ce toi qui prépares au corbeau sa nourriture, quand ses petits errent çà et là, et que, pressés par la faim, ils crient vers le Seigneur?

. . . . . . . . .

«Est-ce toi qui as donné au paon son plumage, au héron son aigrette, à l'autruche ses ailes?

«Elle abandonne sur la terre ses œufs que le sable doit réchauffer;

«Elle oublie qu'ils seront peut-être foulés aux pieds ou brisés par les animaux.

«Insensible pour ses petits, comme s'ils n'étaient pas les siens, elle ne craint pas de voir son enfantement inutile;

«Car Dieu l'a privée de la sagesse et ne lui a pas donné l'intelligence.

«Mais, lorsqu'il en est temps, quand elle élève ses ailes, elle se rit du cheval et du cavalier.

«Est-ce toi qui as donné la force au cheval, qui as hérissé son cou d'une crinière mouvante?

«Le feras-tu bondir comme la sauterelle? Son souffle répand la terreur;

«Il creuse du pied la terre, il s'élance avec orgueil, il court au-devant des armes.

«Il se rit de la peur, il affronte le glaive.

«Sur lui le bruit du carquois retentit, la flamme de la lance et du javelot étincelle.

«Il bouillonne, il frémit, il dévore la terre.

«A-t-il entendu la trompette, il dit: Allons! et de loin il respire le combat, la voix tonnante des chefs et le fracas des armes.

«Est-ce à ton ordre que l'épervier s'élance dans les airs et qu'il étend ses ailes vers le midi?

«À ta voix l'aigle s'élèvera-t-il jusqu'aux nues? et placera-t-il son nid sur le sommet des rochers inaccessibles?

. . . . . . . . .

Alors Job, répondant au Seigneur, dit:

«Que puis-je répondre au Seigneur, moi, faible créature? J'adore et je me tais.

«Je n'ai que trop parlé; je ne dirai plus rien; je ne veux pas ajouter à ma faute.»

Alors le Seigneur parla encore à Job du milieu d'un tourbillon:

«Ceins tes reins comme un guerrier; je t'interrogerai: réponds-moi.

«Oseras-tu anéantir ma justice, et me condamneras-tu pour te justifier?

«Ton bras est-il comme celui de Dieu, et ta voix tonne-t-elle comme ma voix?

«Environne-toi de grandeur et de magnificence, revêts-toi de gloire et de majesté.

«Répands les flots de ta colère sur l'orgueilleux; qu'un seul de tes regards renverse le superbe.

«Jette les yeux sur les impies, et qu'ils soient confondus; foule-les aux pieds dans le lieu de leur gloire.

«Cache-les dans la poussière, défigure leurs corps dans le sépulcre.

«J'avouerai alors que ton bras a le pouvoir de sauver.

. . . . . . . . .

«Vois Léviathan (la baleine), sa force et la merveilleuse structure de son corps.

«Qui le dépouillera de l'armure qui le couvre? qui lui donnera un double frein?

«Qui ouvrira les portes de sa gueule? La terreur habite autour de ses dents.

«Son dos est couvert d'écailles comme des boucliers étroitement scellés...

«Ses frémissements font jaillir la lumière, ses yeux brillent comme les rayons de l'aurore.

«Des flammes sortent de sa gueule, et des étincelles volent autour de lui.

«La fumée sort de ses narines comme d'un vase rempli d'eau bouillante.

«Son souffle est semblable à des charbons brûlants; le feu sort de sa gueule.

«La force est dans son cou, et la terreur s'élance devant lui.

«Les muscles de sa chair sont tellement unis que rien ne peut les ébranler.

«Son cœur est dur comme le rocher, comme la meule qui écrase le grain.

«Quand il se lève, les forts sont dans la crainte; dans leur terreur ils chancellent.

«En vain on l'attaque avec l'épée et la lance, les dards et les javelots;

«Le fer est comme la paille légère; l'airain n'est qu'un bois aride.

«Les flèches ne le mettent pas en fuite; les pierres de la fronde sont pour lui comme l'herbe des champs.

«La massue est comme la paille légère; il se rit de la lance.

«Il repose sur les cailloux les plus durs; un lit de dards est pour lui comme le limon.

«Sous lui l'abîme bouillonne comme l'eau sur le brasier; la mer s'élève en vapeurs comme l'encens d'un vase d'or.

«L'onde blanchit derrière lui comme la chevelure d'un vieillard.

«Nul sur la terre n'a sa puissance; il a été créé pour ne rien craindre.

«Il envisage tout ce qu'il y a de superbe; il est le roi de tous les enfants d'orgueil.»

Job, répondant alors au Seigneur, dit:

«Je sais que vous pouvez tout, et aucune pensée ne vous est cachée.

«Quel est ce mortel qui obscurcit la sagesse par des discours insensés? Oui, j'ai voulu expliquer des merveilles que je ne comprenais pas, des prodiges qui surpassaient mon intelligence. Inspirez-moi, et j'oserai parler! Laissez-moi vous interroger, et je comprendrai la sagesse!

«Mes oreilles avaient entendu parler de vous, mais maintenant les yeux de mon âme vous voient!

«Oui, je m'accuse, je m'anéantis moi-même. Je vais expier mon ignorance et mon audace dans la poussière et dans la cendre . . . . . . . . .

Ainsi tout rentre dans le silence, tout reprend sa place dans l'esprit du poëte arabe, à la voix de Dieu dont sa propre parole est l'écho. La douleur crie, l'orgueil murmure, le désespoir doute, l'impiété argumente, le délire blasphème, l'amitié fausse ou impuissante raisonne, l'homme condamne et nie son Dieu; Dieu nié, mais indestructible, se lève de lui-même et fait parler la conscience par sa propre voix; la création tout entière se lève en témoignage, la toute-puissance visible atteste la justice invisible, l'homme se confond et rentre à la fois dans son néant et dans son immortelle espérance. Le poëme, commencé par un récit, poursuivi comme un drame, dialogué comme une argumentation, chanté comme un hymne, pleuré comme une élégie, vociféré comme un blasphème, foudroyé par un éclat de lumière surnaturelle, finit par une adoration, comme tout doit finir entre l'homme et Dieu.

Cette lecture laisse dans l'âme le long retentissement de l'airain sonore suspendu entre le ciel et la terre, sur lequel le marteau divin aurait frappé la gamme entière des grandeurs, des petitesses, des peines d'esprit, des misères de corps, des félicités, des tristesses, des espérances, des doutes, des murmures, des blasphèmes, des désespoirs, des consolations humaines, retentissement dont les vibrations, répandues dans l'air immobile longtemps après le coup, se confondent à jamais avec la respiration et avec la pensée. C'est une page déchirée de quelque poëme surhumain, écrite par quelque géant de la pensée à l'époque où tout était gigantesque dans le monde. C'est une pierre de Baalbeck, dont on se demande, en la mesurant, quelle main d'homme a pu remuer de telles masses de pierre et de telles masses d'idées... Mystère!