VI
Voilà ce que je pensais de Job avant l'heure où une étude plus sérieuse, plus philosophique et plus développée, devait redoubler mon étonnement et mon enthousiasme pour ce drame unique.
Je dis unique, et les commentaires du docteur Lowth ne me feront pas revenir sur cette expression. Comment, en effet, mettre, comme il le fait, en parallèle avec ce drame, ceux de Sophocle ou d'Eschyle que le docteur Lowth semble même préférer au drame de Job comme une œuvre d'art?
Il y regrette ce qu'Aristote appelle la fable d'un drame, c'est-à-dire le mécanisme presque puéril qui excite la curiosité du spectateur ou du lecteur par l'artifice des situations dans lesquelles le poëte place ses personnages.
Mais le chef-d'œuvre du drame de Job, selon nous, c'est précisément de n'avoir point de fable. Quoi! est-ce que cette sublime et foudroyante vérité de la situation de l'homme qui doute et de Dieu qui apparaît dans ses œuvres, de l'homme qui murmure et de Dieu qui console, de l'homme qui blasphème et de Dieu qui foudroie, enfin de l'homme qui se résigne et de Dieu qui pardonne;
Est-ce que cette situation, qui est celle de l'humanité tout entière depuis le commencement des siècles jusqu'au dernier jour du globe, n'est pas la fable des fables, le drame des drames, l'intérêt des intérêts, la curiosité des curiosités?
N'est-ce pas la fable de Dieu lui-même, la fable qu'il a conçue, qu'il a ourdie, qu'il a variée pendant des milliers de jours sur des myriades de créatures?
Est-ce que Dieu, dans cette fable, n'est pas un aussi grand poëte, un aussi grand dramatiste que l'Eschyle ou le Sophocle de ce commentateur?
Est-ce que l'homme n'est pas un personnage aussi intéressant que l'Œdipe roi?
Est-ce qu'il y a une scène et un dialogue au monde comparables, en majesté tragique, en intérêt personnel, en pathétique universel, à cette scène et à ce dialogue entre le Créateur et sa créature?
Est-ce que ce n'est pas là cette Divine Comédie dont Dante a donné le titre à son poëme du Ciel, du Purgatoire et de l'Enfer, mais poëme et drame que Job avait réalisés bien avant lui?
Est-ce que cette exclamation tragique de l'Œdipe roi, dans Sophocle: «Ô Cithéron, Cithéron! pourquoi m'as-tu reçu dans ton sein? pourquoi, misérable que je suis, n'ai-je pas trouvé la mort?» est-ce que cette exclamation désespérée du poëte grec peut être mise en parallèle avec ce flux blasphématoire du cœur de Job, quand il s'écrie, dans une apostrophe aussi intarissable que les douleurs de l'humanité:
«Périsse le jour où il a été dit: Un homme a été conçu!» etc., etc.?
Est-ce que rien, dans Œdipe, est égal, en amertume et en souvenir de sa grandeur et de sa félicité passées, qui remontent de son cœur comme des bourreaux successifs, chargés de lui renouveler, par la comparaison, le sentiment de ses humiliations présentes?
«Quand je m'avançais vers la porte de la ville, on me dressait un trône au milieu des chefs du peuple.
«Les jeunes gens me voyaient et se retiraient par déférence; les vieillards se tenaient debout devant moi.
«Les orateurs suspendaient leur discours et se mettaient le doigt sur la bouche!
«Les principaux du peuple retenaient leurs paroles, et leur langue adhérait à leur palais!»