VII
Analysez d'un seul regard la profondeur de cette combinaison vraiment surhumaine, qui faisait invectiver Job et délirer Pascal, et qui m'inspirait à moi-même, dès ma jeunesse, les vers suivants, dans la méditation du désespoir.
Lorsque du Créateur la parole féconde
Dans une heure fatale eut enfanté le monde
Des germes du chaos,
De son œuvre imparfaite il détourna sa face,
Et, d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espace,
Rentra dans son repos.
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Le mal dès lors règna dans son immense empire;
Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respire
Commença de souffrir;
Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière,
Tout gémit; et la voix de la nature entière
Ne fut qu'un long soupir.
Levez donc vos regards vers les célestes plaines,
Cherchez Dieu dans son œuvre, invoquez dans vos peines
Ce grand consolateur.
Malheureux! Sa bonté de son œuvre est absente;
Vous cherchez votre appui: l'univers vous présente
Votre persécuteur.
De quel nom te nommer? Ô fatale puissance!
Qu'on t'appelle Destin, Nature, Providence,
Inconcevable loi,
Qu'on tremble sous ta main, ou bien qu'on la blasphème,
Soumis ou révolté, qu'on te craigne ou qu'on t'aime;
Toujours, c'est toujours toi!
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Si du moins au hasard il décimait les hommes,
Ou si sa main tombait sur tous tant que nous sommes
Avec d'égales lois!
Mais les siècles ont vu les âmes magnanimes,
La beauté, le génie, on les vertus sublimes
Victimes de son choix.
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Créateur tout-puissant, principe de tout être!
Toi pour qui le possible existe avant de naître!
Roi de l'immensité!
Tu pouvais cependant, au gré de ton envie,
Puiser pour tes enfants le bonheur et la vie
Dans ton éternité!
Sans t'épuiser jamais, sur toute la nature
Tu pouvais à longs flots répandre sans mesure
Un bonheur absolu.
L'espace, le pouvoir, le temps, rien ne te coûte.
Ah! ma raison frémit: tu le pouvais, sans doute;
Tu ne l'as pas voulu.
Quel crime avons-nous fait pour mériter de naître?
L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.
Ou l'a-t-il accepté?
Sommes-nous, ô hasard! l'œuvre de tes caprices?
Ou plutôt, Dieu cruel, fallait-il nos supplices
Pour ta félicité?
Montez donc vers le ciel, montez, encens qu'il aime,
Soupirs, gémissements, larmes, sanglots, blasphème,
Plaisirs, concerts divins!
Cris du sang, voix des morts, plaintes inextinguibles.
Montez! allez frapper les voûtes insensibles
Du palais des destins.
Terre, élève ta voix; cieux, répondez; abîmes,
Noir séjour où la Mort entasse ses victimes,
Ne formez qu'un soupir!
Qu'une plainte éternelle accuse la nature,
Et que la douleur donne à toute créature
Une voix pour gémir!
Du jour où la nature, au néant arrachée,
S'échappa de tes mains, comme une œuvre ébauchée,
Qu'as-tu vu cependant?
Aux désordres du mal la matière asservie,
Toute chair gémissant, hélas! et toute vie
Jalouse du néant!
Des éléments rivaux les luttes intestines,
Le temps qui flétrit tout, assis sur les ruines
Qu'entassèrent ses mains,
Attendant sur le seuil tes œuvres éphémères,
Et la mort étouffant, dès le sein de leurs mères,
Les germes des humains!
La vertu succombant sous l'audace impunie,
L'imposture en honneur, et la vertu bannie;
L'errante liberté
Aux dieux vivants du monde offerte en sacrifice;
Et la force partout fondant de l'injustice
Le règne illimité!
La valeur sans les dieux décidant les batailles!
Un Caton libre encor déchirant ses entrailles
Sur la foi de Platon;
Un Brutus qui, mourant pour la vertu qu'il aime,
Doute, au dernier moment, de cette vertu même.
Et dit: Tu n'es qu'un nom!...
La fortune toujours du parti des grands crimes!
Les forfaits couronnés devenus légitimes!
La gloire au prix du sang!
Les enfants héritant l'iniquité des pères!
Et le siècle qui meurt racontant ses misères
Au siècle renaissant!
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Héritiers des douleurs, victimes de la vie,
Non, non, n'espérez pas que sa rage assouvie
Endorme le malheur,
Jusqu'à ce que la Mort, ouvrant son aile immense,
Engloutisse à jamais dans l'éternel silence
L'éternelle douleur!