VIII

Ceci n'est que la poésie du malheur de notre destinée; que serait-ce si on l'analysait en prose? que serait-ce si on l'écrivait en larmes? que serait-ce si on la peignait en sang? que serait-ce si on la sanglotait en sanglots réels? Job l'a fait; nous ne le referons pas après lui. Mais trois choses ont toujours résumé pour nous l'horreur indescriptible de cette destinée de l'homme mortel ici-bas: les conditions de la naissance, les conditions de la vie physique et les conditions de la mort.

IX

Les conditions de la naissance.

Job en a senti l'iniquité apparente et véritablement atroce dans un de ses versets, et je les ai moi-même exprimées dans un seul vers:

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être.
Ou l'a-t-il accepté?

En effet, y a-t-il quelque chose de plus monstrueux que d'appeler à la vie (et quelle vie!) et de réveiller de la mort non sentie pour remourir dans les tortures d'une seconde mort sentie, un être qui ne demandait ni ce bienfait ni ce supplice, et qui dormait son sommeil de néant, comme dit Job? Vous allez voir comme ce poëte tourne et retourne ce reproche amer à la toute-puissance arbitraire, bonne ou mauvaise, qui l'a réveillé. On y sent le regret de la poussière, la passion du néant, la haine franche et blasphématoire de celui qui a changé cet heureux néant en vie, et cette insensible poussière en homme!... Jamais bouche mortelle ne porta au Créateur un défi si audacieux de répondre; jamais homme, peut-être, après Job, ne sentit l'ingratitude et l'horreur de ce don forcé de la vie plus que moi! car je n'avais pas lu Job quand j'écrivis ce vers jailli de mon cœur, et qui n'y est jamais bien rentré:

L'insensible néant t'a-t-il demandé l'être,
Ou l'a-t-il accepté?

Quel est donc, en effet, cet odieux contrat où l'on suppose le consentement d'une des deux parties qui ne peut ni refuser ni consentir, et où l'on condamne à un supplice qu'aucune langue n'exprima jamais un être innocent de sa naissance, un être qui n'était pas?... Les politiques ont parlé d'un contrat social, où le peuple n'était pas préalablement entendu; mais le contrat humain et divin, mais ce contrat entre la vie et le néant, mais ce contrat entre la victime et le supplice, qu'en dites-vous?

Pour moi (toujours l'immortalité à part), je sais trop ce que j'en pense. À l'exception de quelques jours d'ivresse dans lesquels l'homme ne raisonne pas précisément parce qu'il est ivre, il y a peu d'heures de ma vie où, si le Tout-Puissant m'eût consulté, je ne lui eusse rejeté avec horreur le don de la vie, et où je ne lui eusse dit, comme Job: Reprenez votre fatal présent; laissez-moi en paix dans mon néant! Dans votre incompréhensible création il n'y a d'heureux que ce qui dort!...