X
Et que dire des conditions de la vie physique?
Je ne veux la juger et je ne la juge que par le trait dominant général, universel, qui la caractérise, c'est-à-dire par la condition du meurtre et de la dévoration d'une créature animée par une autre créature animée, sous peine de mort, pour soutenir et alimenter la vie de l'une par la mort de l'autre.
La mort nourrissant la vie, et la vie nourrissant la mort! La guerre éternelle entre tout ce qui respire, pour se disputer un atome d'espace, un instant de vie! comme si celui qui possède toutes les durées et tous les espaces s'était complu à accumuler des myriades d'êtres animés et aimants dans un cirque étroit et muré de ses éternités et de ses mondes, afin de jouir de cette affreuse mêlée de sang, de ce combat sans trêve et sans fin de gladiateurs acharnés tous armés d'une arme mortelle pour tuer, tous pourvus du sentiment de leur conservation et de l'horreur de la mort pour bien savourer la douleur et l'agonie de la mort!... Le lion dévorant le taureau, l'aigle le faucon, le faucon l'hirondelle, l'hirondelle la mouche, la mouche l'insecte, l'insecte poursuivant lui-même sa victime dans un rayon de soleil; la vipère élaborant sous l'herbe son venin et épiant, comme l'empoisonneur, le nid de la colombe pour se préparer des cadavres à dévorer! Des piéges d'un génie infernal creusés ou tendus sur la route de tous les êtres de la terre et de la mer par les brigands de la création pour y faire tomber leurs victimes, depuis les filets de l'araignée jusqu'au puits en entonnoir de la fourmi-lion, et jusqu'au miaulement du chat tigre imitant le vagissement des mères pour appeler les petits sous sa griffe! L'homme, enfin, le boucher ou le bourreau universel, faisant de ses cités un vaste abattoir, où le sang coule avec la vie dans des égoûts trop étroits, pour aller rougir ses fleuves; l'homme, cet impitoyable consommateur de vies, saignant la colombe qui se penche apprivoisée sur son épaule, l'agneau caressant que ses enfants ont élevé pour jouer avec eux sur l'herbe, la poule qui chante sur son seuil, l'hirondelle qui aime cet hôte ingrat et qui lui confie ses petits, le bœuf qui a aidé le laboureur pendant dix ans à creuser son sillon! et bientôt (car tel est le progrès de barbarie dont les pourvoyeurs de sang nous menacent depuis quelques mois) le cheval, son compagnon de guerre, qui piaffe à sa voix, qui pleure sur son corps, qui combat pour lui, qui meurt pour son salut ou pour sa gloire! et bientôt, sans doute aussi, le chien, cette incarnation de l'amitié, qui donnerait mille fois son sang de lui-même si on le lui demandait; le chien, qui se réjouirait de mourir pour nourrir les enfants de son maître, comme il n'hésite jamais à mourir pour le défendre.
Parlez-nous de lois d'amour, et chantez-nous les bergeries de la nature et les maternités de la Providence! Ô poëtes! ô naturalistes! ô philanthropes! en face de cette anthropophagie mutuelle qui est le crime irrémissible de toutes les races de la création, où il y a un Caïn dans toutes les familles, dites-moi si cette anthropophagie mutuelle n'est pas la fatalité de l'être, la rançon de toute heure de vie par un crime, l'exemple et le conseil du meurtre donné par la puissance créatrice à ses créatures?
Quant à moi (toujours toute religion à part), cette condition de la vie physique, cette anthropophagie de toute la nature aurait suffi à elle seule pour me faire rejeter l'existence à un tel prix, et si jamais un doute impie effleura mon âme sur l'existence ou sur la nature du premier principe, c'est en réfléchissant à cette dépravation véritablement surhumaine, à cette méchanceté préméditée et sanguinaire de la nature; c'est en me demandant avec une horreur éperdue, mais logique: Qui a donc inventé cette loi suprême de destruction? Est-ce une bonté divine? est-ce une satanique perversité? Est-ce qu'il y a une lutte là-haut entre la divinité du bien et la divinité du mal? Est-ce qu'il y a un Dieu qui crée et un Dieu qui tue, un Dieu de l'amour et un Dieu de la rage? Et si cela est ainsi, qui l'emportera?...
Le combat serait-il éternel? ou bien n'y a-t-il rien qu'un mauvais rêve? et sommes-nous destinés à être les obsédés sans réveil de ce cauchemar du néant?
Dans ce cas le néant sans rêve valait mieux, comme dit encore Job, et périsse la nuit où j'ai rêvé pour la première fois dans les entrailles d'une femme!
Oh! que les Indiens sont sages de s'être refusés seuls à être les complices de cette anthropophagie, et de dire: Nous mourrons, ou nous soutiendrons notre vie par des aliments innocents. Il n'y aura pas de sang volontaire sur notre pain quotidien.
XI
Voilà pour les conditions de la naissance. Voici pour les conditions de la mort.
Nous vivons très-peu de temps, aucun temps même, si nous comparons ce clignement d'œil appelé une vie à l'incommensurable durée des éternités sans premier et sans dernier jour.
Vivre veut dire, pour les hommes qui sont le mieux partagés en durée de leur existence, respirer un certain nombre infiniment petit de souffles avec un soufflet appelé poumon, qui fait battre un organe appelé cœur, et circuler une séve rouge appelée sang, puisée dans ce réservoir commun appelé air.
Vivre veut dire, si vous l'aimez mieux, voir environ quarante mille huit cents fois (si vous vivez quatre-vingts ans) se lever et se coucher un grand globe lumineux appelé soleil sur un globe ténébreux appelé terre. Ôtez-en les nuits, qui en forment la moitié; vivre veut donc dire vingt mille quatre cents jours. Mais ôtez-en encore la moitié pour ceux qui ne vivent pas quatre-vingts ans, c'est tout au plus, dix mille deux cents jours pour chacun dans ce décompte des éternités! Une goutte d'existence évaporée à un rayon de soleil de cet océan de vie!... Il y a de quoi faire rire les êtres éternels, ou pleurer de pitié même les rochers.