VIII

Mais, s'il ne nous est pas permis de substituer nos calculs au calcul divin, et de dire avec certitude: «Voici le soir, car la lumière baisse dans les esprits,» il nous est permis de faire usage de notre raison, de notre expérience historique, et de conjecturer avec plus ou moins de vraisemblance si nous sommes au lever ou au coucher d'une époque,

«L'HEURE QU'IL EST AU CADRAN DES ÂGES.»

Eh bien! plus je considère les pas de cette aiguille de l'esprit humain sur ce cadran, moins je puis comprendre ces prophètes de malheur qui menacent l'Europe littéraire de vieillesse, de décrépitude, de silence et de stérilité.

Où donc voient-ils ces symptômes de décadence?—Dans les révolutions intellectuelles, disent-ils, ces grandes perturbations du monde.—Mais les révolutions intellectuelles, au contraire, ne sont-elles pas les secousses que l'esprit humain se donne à lui-même pour enfanter dans le travail et dans la douleur ce qu'il porte en lui? J'aimerais autant appeler décrépitude et stérilité les secousses que donne au sein de sa mère féconde le fruit qu'elle va enfanter et qui demande à naître. Tout le monde sent que l'Europe est en travail d'enfantement; nul ne sait ce que sera le fruit: les uns disent prodige, les autres monstre. Quant à nous, nous ne croyons nullement au monstre, car l'Europe est grosse de l'esprit divin.

Sans dire ici (ce n'est pas la place) ce que nous croyons entrevoir sur le résultat de cet enfantement de plusieurs siècles, nous sommes convaincu que l'Europe souffre pour mettre au monde, quoi? Ce qui y est déjà, c'est-à-dire l'éternel nouveau-né de l'esprit humain, la raison: la raison un peu plus développée dans les choses divines, la raison un peu plus expliquée dans les choses humaines, la raison un peu plus associée à la loi dans la politique, en un mot, une révélation par le sens commun. Ni plus, ni moins, comme disait un oracle de tribune il y a quelques années; mais ce plus sera une époque d'accroissement de jour dans le ciel et sur la terre, et ce moins serait une époque d'accroissement de ténèbres. Mais, encore une fois, pourquoi marcherions-nous aux ténèbres? Il y a un nuage, j'en conviens, et le jour baisse; mais ce n'est pas le soir, et un nuage n'est pas la nuit!

Or, plus le règne de la raison s'accroîtra, plus la littérature véritable, qui est l'expression de la pensée humaine, s'accroîtra en œuvres de tout genre, et dans ces œuvres il y aura des chefs-d'œuvre. La philosophie n'a pas dit son dernier axiome, la poésie n'a pas chanté son dernier hymne.

IX

Considérez d'un coup d'œil rapide, et sans rien détailler aujourd'hui, tout ce qui proteste depuis un siècle seulement en Europe contre cette prétendue décrépitude de l'esprit humain. Tâtez le pouls du monde intellectuel, et dites s'il est prêt à mourir.

Il n'y a pas un siècle que Gœthe, l'Orphée et l'Horace allemand réunis dans un même homme, a attiré vers l'Allemagne, muette depuis les Niebelungen, l'attention et l'enthousiasme de toute l'Europe. Nous l'avons vu de nos jours vieillir sans faiblir, comme les dieux de l'Olympe vieillissaient; puis se transformer dans sa sérénité en gloire nationale plutôt que mourir, tellement divinisé par ses compatriotes, qu'on est tenté de chercher son sépulcre parmi les étoiles du firmament plutôt que sous les cyprès de Weimar.

Klopstock et Schiller, l'un l'Homère de la Messiade, l'autre l'Euripide de la scène allemande, lui faisaient cortége; ils vivaient encore quand nous sommes nés. De tels génies fraternels, groupés dans quelques lieues carrées de l'Allemagne du nord, sont-ils un symptôme d'épuisement sur cette terre où toute petite bourgade est une Athènes?

Il n'y a pas trente ans que lord Byron, en Angleterre, aussi grand à lui seul que toute la littérature de son pays, à l'exception de Shakspeare, trop grand pour être mesuré; il n'y a pas trente ans que lord Byron donnait le frisson et le vertige à l'imagination de l'Europe entière, par chacun de ses vers qui traversaient l'Océan comme des langues de feu répercutées sur les murs de craie de son île.

Il n'y a pas vingt-cinq ans que Walter Scott, ce trouvère posthume de notre siècle, ce Boccace sérieux et épique de notre âge, composait ses cent nouvelles, puisées dans l'histoire d'Écosse, et devenait ainsi, par le roman, le prosateur épique de la Grande-Bretagne.

Dickens et Thackeray, ses émules, vivent et produisent encore tous les jours de nouveaux chefs-d'œuvre de peintures de mœurs et de sensibilité. L'esprit humoriste de Sterne et le pathétique de Richardson se mêlent en eux pour faire sourire ou pleurer toute l'Europe. Dans un autre genre, plus monumental, l'histoire, Macaulay rédige plutôt qu'il ne grave les annales de son pays. Historien trop parlementaire, selon moi, Macaulay, semblable en cela à l'école dogmatique de la France, discute plus qu'il ne raconte, et instruit plus qu'il n'émeut; il fait des systèmes dans l'histoire, au lieu de faire des drames; il s'adresse à l'esprit plus qu'au cœur; il veut prouver au lieu de témoigner. Cette histoire raisonneuse et systématique n'aura que le second rang dans le récit des choses humaines; elle passera avec les systèmes, les sectes, les théories qu'elle représente. La nature seule est éternelle; l'histoire est un récit, et non une polémique descendue de la tribune dans la bibliothèque. Macaulay écrit l'histoire pour ses amis de telle ou telle coterie politique, au lieu de l'écrire pour le genre humain; mais son livre n'en est pas moins un grand signe de vie dans la littérature contemporaine de la Grande-Bretagne. L'Angleterre est digne d'avoir un jour son Shakspeare dans l'histoire comme elle l'a eu dans le drame.

X

En Espagne, l'héroïsme et la poésie se touchent par le grandiose du caractère et par l'orientalisme de l'imagination. L'Espagne n'a plus depuis longtemps ses chantres du Cid, ses Cervantès, ses Caldéron et ses Lopé de Véga. Le quiétisme somnolent de sa cour et de ses monastères avait assoupi son génie naturel; mais l'invasion révoltante de son territoire, en 1810, par Napoléon, lui a rendu le patriotisme par l'indignation. Ses cortès lui ont rendu la liberté; ses secousses révolutionnaires de 1820, et les contre-coups prolongés de ces secousses jusqu'à ce jour, lui ont rendu ce qui se réveille avant tout dans un peuple en ébullition, l'éloquence. Les orateurs précèdent les poëtes; l'âge de la poésie commence à renaître; la liberté, une fois conquise et une fois régularisée, féconde le génie. Le génie n'était pas mort en Espagne, il sommeillait. Voilà le réveil! Attendons-nous à de grandes choses, non-seulement dans l'Espagne continentale, mais dans les Amériques espagnoles. Ces Amériques espagnoles ressemblent à ces colonies grecques de l'Asie, devenues libres par la distance, mais restées grecques par la vigueur des caractères et par l'élégance du génie natal.

Il en est de même du Portugal et du Brésil. Là, une imagination plus latine et une langue plus belle encore que l'espagnol, la langue des Lusiades, attend d'autres Camoëns, dont les chants seront répétés par deux mondes, de Cintra à Rio-Janeiro.