XI
L'Amérique du Nord, jusqu'ici absorbée par la conquête et le défrichement du nouveau monde, n'était pas parvenue encore à son âge littéraire. C'est l'âge de la maturité et du loisir qui succède à l'âge de croissance chez les peuples neufs. Mais voilà l'Amérique du Nord qui y touche par la science, par l'histoire, par la poésie, par le roman, cette poésie domestique. Les noms de ses publicistes, de ses orateurs, de ses hommes d'État, de ses poëtes, de ses romanciers naissants, et déjà rivaux de leurs modèles dans le vieux monde, traversent déjà l'Atlantique; ils nous apportent les échos d'un grand siècle de pensée après un grand siècle d'action. Ce pays en est à son ère fabuleuse d'indépendance, de liberté, d'institutions, de créations; les âmes y ont la vigueur du sol, la grandeur des fleuves, la profondeur des solitudes, la hauteur démesurée des montagnes, l'infini des horizons. Qui peut dire, si elle ne se déchire pas dans l'enfantement, ce qu'enfantera en Amérique cette poésie de la raison et de la liberté, après la poésie des traditions?
Y a-t-il moins de littérature dans la liberté et dans la vérité que dans la servitude et dans les routines d'esprit? Attendons, pour le dire, le poëme épique de la raison humaine et le drame de la vérité qui se préparent à naître dans ce nouveau monde.
Il ne chante pas encore, il agit, mais son action est plus poétique que nos poëmes.