X
Après que Job a épuisé toute sa colère et défié Dieu lui-même de le convaincre d'une seule faute dont le châtiment puisse justifier son malheur, ce jeune Élihu se lève avec la modestie touchante qui convient à ses années.
«Je suis plus jeune que vous,» dit-il aux deux interlocuteurs de Job, «et vous avez sur moi l'autorité des jours avancés.
«C'est pourquoi, la tête inclinée devant vous, j'ai craint de proférer jusqu'ici devant vous ma pensée;
«Car j'espérais que l'âge, qui a le droit d'être prolixe de paroles, parlerait à ma place, et que le grand nombre des années multipliait et enseignait la vraie philosophie (la sagesse).
«Mais, hélas! je le vois, l'esprit de l'homme n'est que du vent, et c'est la seule inspiration de Dieu qui donne l'intelligence . . . . . . . . .
«Je dirai donc à regret: Écoutez-moi à mon tour; je vous manifesterai ma philosophie . . . . . . . . .
«Car je vois qu'aucun de vous n'est capable de discuter avec Job et de le confondre.
«Mais je me sens plein de réponses, et l'inspiration qui m'oppresse soulève mes flancs.
«Je vais donc parler un peu et respirer un peu tour à tour; j'ouvrirai mes lèvres, puis j'attendrai la réponse.
«Mais je ne prendrai pas le rôle de l'homme qui interpelle son Créateur, je n'égalerai pas l'homme à Dieu;
«Car je ne sais pas même combien j'ai de moments à respirer, et si, après un court moment de vie, celui qui m'a fait ne me détruira pas ou ne m'enlèvera pas ailleurs.»
Puis, ménageant avec une touchante compassion la douleur et la vanité de Job:
«Cependant, ô Job!» lui dit-il, «que mon inspiration ne t'écrase pas dans ta poudre et que mon éloquence ne t'humilie pas.
«Mes discours couleront de la simplicité de mon cœur, et mes pensées seront pures de toute intention de t'affliger.
«Mais Dieu m'a créé comme il t'a créé, et toi et moi nous avons été pétris du même limon.»
Entrant ensuite dans le cœur de sa réplique:
«Tu as dit: Je suis juste et sans péché, et il n'y a en moi aucune tache,» etc . . . . . . . . .
«Je te répondrai par un seul mot: Dieu est plus grand que l'homme.
«Tu te plains de ce qu'il ne réplique pas à toutes tes paroles:
«Sache que Dieu ne parle qu'une fois, et qu'il ne répète pas deux fois ce qu'il a dit.
«Il parle aux hommes dans des entretiens nocturnes, à l'heure où le sommeil se répand sur eux et qu'ils se couchent sur leur lit pour sommeiller.
«C'est dans ce silence et dans ce recueillement qu'il ouvre leurs oreilles à ses paroles, et qu'il leur enseigne ses lois dans la conscience,
«Afin de les détourner du mal qu'ils sont tentés de faire, et de leur déconseiller lorsqu'ils écoutent qui les égare.
«Il les adjure aussi souvent par la douleur dans leur lit, et il y dessèche leurs os par la maladie.
«Le goût du pain leur devient amer, et ils cessent de désirer leur nourriture.
«Leur substance se fond, et leurs os se dénudent de la chair qui les recouvrait.
«Mais s'il revient, en pensées, aux jours de son adolescence, il dira: J'ai péché!... et le Seigneur m'a rendu la vie!...
«Tu devais donc, ô Job! dire au Seigneur: Je me suis égaré; redressez-moi! Si j'ai mal parlé, je n'ajouterai pas une parole à ma faute!
«Lève les yeux au ciel et regarde, et vois que les firmaments sont au-dessus de ta portée.
«Crois-moi, ne persévère pas dans le blasphème où le désespoir de tes misères t'a précipité.»
XI
Et Dieu lui-même, par la voix d'Élihu et par la voix intérieure de Job (on ne discerne pas bien ici l'intention du poëte), Dieu adresse à Job cette foudroyante interpellation, ce défi divin d'égaler ou de comprendre ses œuvres, interpellation qui est l'hymne le plus sublime que la Toute-Puissance puisse s'adresser à elle-même!
Job, atterré et anéanti par cette énumération lyrique des œuvres de Dieu, cesse toute vaine discussion avec lui-même ou avec l'éloquence vivante de la création parlant en œuvres sous ses yeux.
«C'en est fait! dit-il; jusqu'à présent je n'avais entendu ta voix que par les oreilles, maintenant mes yeux te voient par tes œuvres!
«C'est pourquoi je me repens, et je vais expier dans la poussière et dans la cendre ce que j'ai dit.
«Je te vois dans tes ouvrages: je me repens et j'expie.» Voilà toute la philosophie de Job, et, selon nous, toute la philosophie humaine.
La conclusion de ce chant sublime se résume ainsi, non en vain cliquetis de strophes, mais en sagesse et en sainteté. Le spectateur de ce drame humain-divin ne sort pas ému seulement, il sort converti et transformé, le dernier but de toute œuvre d'art! Si l'art n'est pas le prophète de Dieu, qu'est il donc? le comédien de l'homme?