XII

Toute poésie qui ne se résume pas en philosophie n'est qu'un hochet, toute philosophie qui ne se transforme pas en sainteté n'est qu'un sophisme. Examinons la philosophie de ce poëme, et voyons si, après tant et tant de siècles de réflexions, de discussions, de prétendus progrès dans la voie de Dieu, nous avons fait un seul pas de plus dans cette philosophie évidemment innée, révélée ou inspirée à l'homme des anciens jours, et que nous appelions au commencement de cet entretien la tradition antédiluvienne ou la philosophie du Jardin (de l'Éden). Pour nous en rendre bien compte, résumons-nous, en nous-même, notre propre philosophie naturelle, abstraction faite de ce que nos croyances, nos dogmes, nos cultes divers peuvent y ajouter de symboles de vérités ou de ténèbres.

Quant à moi, voici la mienne. Vous verrez, en rentrant un moment dans vos consciences, si cette philosophie est plus ou moins conforme à la vôtre, et si elle n'est pas surtout parfaitement conforme à la philosophie du philosophe du désert, Job!

MA PHILOSOPHIE PERSONNELLE.
XIII

Ce que je vais faire ici est très-hardi: c'est pour ainsi dire la confession générale, non de ma vie, mais de mon âme. Mais à quoi sert la parole écrite, si ce n'est à révéler sa pensée? À quoi sert d'avoir vécu, si ce n'est à recueillir une philosophie pour ce monde et pour l'autre? Je dis donc comme Job: Je parlerai!

Mon âme est, comme la vôtre, une mystérieuse trinité, composée de trois facultés distinctes et évidemment immatérielles, l'INTELLIGENCE, le SENTIMENT et la CONSCIENCE.

L'intelligence comprend et pense.

Le sentiment aime ou abhorre.

La conscience juge et gouverne.

L'intelligence seule est une faculté froide, qui, semblable au regard de notre œil matériel, voit le feu sans s'embraser. Il n'y a point de mérite dans l'intelligence seule; il n'y a qu'un don: elle n'est pas libre de voir ou de ne pas voir, elle est pour ainsi dire fatale; elle est un miroir, elle réfléchit forcément la création que Dieu lui présente à regarder. L'intelligence est de sa nature immobile; elle resterait pendant l'éternité tout entière à contempler l'infini sans faire un mouvement, si une autre faculté ne lui imprimait pas ce mouvement ou cette activité.

Le sentiment est une faculté motrice de l'âme. Par son attrait instinctif et forcé vers le beau, par son aversion également instinctive et forcée du laid, elle imprime une impulsion en tout sens à l'âme; elle la contraint à haïr ou à aimer, à rechercher ou à fuir; elle lui donne ces impulsions sublimes sans lesquelles l'âme n'aurait ni sentiment de sa vie, ni action sur elle-même, que nous appelons les passions. Sans la victoire de l'âme sur ses passions, ou sans sa défaite, l'âme serait privée de ce qui fait sa principale grandeur: la MORALITÉ.

La conscience est une faculté innée, chargée par le Créateur de juger et de gouverner l'âme. C'est de cet équilibre entre l'intelligence et le sentiment, équilibre rompu sans cesse par la passion, rétabli sans cesse par la conscience, que résulte la moralité ou l'immoralité, la force ou la faiblesse, le crime ou la vertu, en d'autres termes le mérite ou le péché de l'âme.