XIII

À vingt ans l'homme n'a pas encore vécu, et le tiers de sa vie est écoulé. À l'exception du petit nombre qui trouve, comme dit le peuple, son pain tout cuit, l'homme passe le reste de son existence active à gagner très-péniblement ce pain; et par quels métiers? et avec quelles sueurs?

Demandez-le au laboureur qui creuse sous le soleil et sous la pluie le même sillon sur la même colline, pour y déposer, pendant soixante ans, le même grain d'herbe ou la même racine qui contient sa pauvre vie!

Demandez-le au matelot qui creuse d'un bout de l'Océan à l'autre éternellement les mêmes vagues, et qui passe sa vie à orienter sans cesse la même toile et à poursuivre le même vent pour rapporter, au prix de son éternelle absence, à sa famille, une pincée d'or convertie en quelques bouchées de pain!

Demandez-le au soldat qui consume les plus belles années de sa jeunesse à passer la même arme de son bras droit à son bras gauche, à mesurer son pas en cadence sur le pas d'un autre automate pensant, à tuer sans haine, à être tué sans que la gloire même sache son nom, ou à traîner ses membres mutilés sur un champ de bataille pour une ration de pain trempée de son sang!

Demandez-le au mineur qui renonce même au soleil des cieux et à l'air des vivants pour creuser éternellement, comme la taupe, ses galeries souterraines dans les flancs de fer, de cuivre ou de houille des montagnes, et pour extraire chaque soir une poignée de métal monnayé convertie en pain sur la table de sa femme et de ses enfants!

Demandez-le au tisseur d'étoffes qui use sa vie, dans une cave humide, à passer éternellement le même fil à côté du même fil sur le métier qui est à la fois son gagne-pain et son supplice!

Demandez-le à tous les métiers manuels par lesquels l'immense multitude humaine change sa sueur quotidienne contre son aliment quotidien!

Hélas! demandez-le même à toutes les professions libérales qui vous semblent plus douces parce que la poitrine du travailleur intellectuel est moins haletante que celle du forgeron, mais qui ne sont, au fond, que le même travail changé de nom, sueur d'esprit au lieu de sueur de corps!

Demandez-le au magistrat sans repos dans la conscience, au médecin sans sommeil sur son oreiller, à l'ambitieux sans limite dans sa soif de domination et de primauté sur ses semblables, à l'orateur, à l'écrivain, au poëte, dévorés de l'insatiable désir de surpasser leurs rivaux ou de se surpasser eux-mêmes, hommes tellement affamés de renommée, dont ils font du pain pour leurs enfants, que, s'ils croyaient trouver une nouvelle veine de talent dans leur propre sang, ils se saigneraient eux-mêmes aux quatre membres pour jeter leur vie au public en retour d'un peu de gloire ou d'un peu de pain!

Voilà pourtant les conditions universelles de la vie physique. Non, je ne crains pas d'affirmer, après les avoir étudiées dans tous les états et dans tous les pays, que la vie ne vaut pas le prix de travail, de misère, de peines, de supplices par lequel on achète la vie, et que, si on mettait, au dernier jour, dans les deux bassins d'une balance, d'un côté la vie physique, et de l'autre ce que coûte le pain qui a alimenté la vie physique, le prix que l'existence physique coûte ne parût supérieur à ce qu'elle vaut, et qu'à fin de compte ce ne fût la peine qui fût redevable à la vie!...

Et propter vitam vivendi perdere causas!... dit le poëte, c'est-à-dire: «Perdre, pour gagner sa vie, tout ce qui peut faire désirer de vivre!» Tel est le sort de l'homme de travail. Or, qui est-ce qui ne travaille pas, excepté quelques misérables qui sont bien autrement travaillés par leur oisiveté et par leurs vices que nous ne le sommes par nos rudes métiers de corps ou d'esprit!

En d'autres termes, pesez le grain de blé que contient la vie, contre la goutte de sueur que contient la peine; c'est la goutte de sueur qui pèse le plus!... Horreur!...

XIV

Mais ce n'est pas tout; les conditions que l'inévitabilité et la présence perpétuelle de la mort font à la vie suffiraient seules pour empoisonner mille vies si on les réunissait dans une. La condition du bienfait serait pire que le bienfait.

À peine avez-vous respiré quelques vagues d'air respirable qu'on appelle vie, à peine avez-vous pris l'habitude de cet inexplicable mystère appelé l'existence, à peine vous êtes-vous attaché, par l'habitude, à cette existence, comme le malade finit par s'attacher même à son lit de douleur en s'y retournant, qu'il faut penser à en sortir. Le principe de destruction que vous portez en vous, comme le fruit porte le ver, ou comme le temps porte la mort, ou comme le commencement porte la fin, commence à vous disputer, pied à pied, avec douleur, cette petite pincée de matière organisée, ce petit point d'espace, et ce petit éclair de durée que la nature a donnés à une âme, assez grande pour contenir des éternités, et assez vivante pour user des mondes. Vos sens s'émoussent un à un comme de mauvais outils incapables de creuser même vos propres pensées. De ce jour vous portez en vous, dans vos rêves, dans vos ambitions, dans vos plans, dans vos joies, dans vos amours, dans vos vertus même (si vous avez des vertus), je ne sais quel pressentiment de la brièveté et de l'inanité de toute chose et de vous-même, qui s'appelle mélancolie, dégoût de vivre, et qui n'est que l'ombre portée de la mort sur la vie. Cette ombre s'accroît et s'épaissit tous les jours avec la rapidité d'un crépuscule des tropiques qui tombe sur le jour sans lui laisser à peine la dégradation des heures du soir. À quoi bon tenir à quelque chose quand tout va vous être arraché à la fois?