XV

Encore, si le jour et l'heure de cette mort étaient connus et fixés d'avance, quelque courte que fût la vie, on pourrait prendre ses mesures, on proportionnerait ses pas à l'espace qui reste, on pourrait régler ses pensées sur son horizon; on n'aurait pas de longues espérances pour un jour de durée, ni de courtes vues pour de longues années; on pourrait aimer, travailler, construire à l'heure; on pourrait resserrer ou élargir son sort à la mesure de son temps. Ce serait triste, mais on ne serait du moins ni fou, ni trompé devant la nature. L'homme pourrait faire un pacte avec son sort; il pourrait finir peut-être par s'accommoder avec son néant; il connaîtrait son ennemi, il le verrait en face; la mort serait toujours un abîme, mais elle ne serait pas un piége; en s'en rapprochant pas à pas, on pourrait s'y accoutumer; en lui enlevant son imprévu, la nature lui enlèverait la moitié de ses terreurs. Mais non, tout est achevé dans cette invention de la mort.

L'incertitude de son heure combinée avec la certitude de son avénement en fait pour l'homme qui pense non plus une mort future, mais une mort présente, une mort éternelle, une mort vivante, s'il est permis d'employer ce monstrueux accouplement de mots! Soyez jeune, soyez dans la force de l'âge, soyez dans le déclin de vos années, vous n'avez pas une chance de plus ou de moins pour être oublié par la mort. Quand vous commencez une respiration, vous n'êtes jamais sûr que la mort ne la coupera pas en deux sur vos lèvres. La mort vous défie de dire d'une seconde: Elle est à moi. Tout est à elle, aussi bien le premier que le dernier soupir. L'avenir est mort avant d'être né pour vous: voilà la perfection du supplice! Humiliez-vous, tyrans de la terre, vous ne l'auriez pas inventé!