XIV
Il nous est impossible de ne pas augurer une troisième renaissance littéraire pour une contrée aussi inépuisable en fécondité intellectuelle qu'en fécondité matérielle. Le génie italien n'a pas baissé d'une idée ou d'une image de Virgile à Dante, d'Horace à Pétrarque, de Sénèque à Machiavel, de Lucain au Tasse. Il est évident pour quiconque a habité une partie de sa vie cette terre et fréquenté ses esprits supérieurs, que ce niveau n'a pas baissé non plus de Dante, de Machiavel, de Pétrarque, de Tasse à aujourd'hui. L'Italie est pleine d'hommes de la même trempe de cœur et d'esprit, auxquels il ne manque que la voix. L'unité est brisée, mais l'énergie individuelle subsiste. Que l'unité fédérale, la seule unité possible aujourd'hui en Italie, vienne à se renouer, et le monde sera étonné de la supériorité intellectuelle dans tous les genres de culture d'esprit dont la nature a doué les Italiens modernes. Mais cette unité fédérale de l'Italie ne se renouera jamais que sous la pression d'un grand danger commun à toutes les nationalités morcelées dont la Péninsule se compose. Cela ne suffit pas; il y faudra encore la tutelle au moins décennale d'une puissance armée, désintéressée de territoire et médiatrice. C'est-à-dire que l'unité ne se renouera que dans le sang pendant une grande collision, lutte européenne dont les plaines de la Lombardie et du Piémont seront une centième fois le champ de bataille. Ce n'est pas tout encore: il y faudra la magnanimité généreuse de la puissance libératrice et médiatrice. L'âme d'un Washington européen pourra seule accomplir ce miracle. Avoir l'héroïsme de protéger sans avoir l'ambition de conquérir, voilà la condition prodigieusement rare du libérateur futur de l'Italie!
DIGRESSION HISTORIQUE.
XV
Ici, permettez-moi une digression involontaire, mais que l'occasion amène sans que je l'aie cherchée sous ma plume.
On me dit quelquefois, avec un reproche que je trouve plus mal informé qu'injuste: Tu es ille vir! Tu étais cet homme! ou plutôt, «Pourquoi, en 1848, n'as-tu pas su être cet homme?»
Pour comprendre pourquoi je n'ai pas été cet homme, il faudrait être au fond de mes pensées les plus intimes à cette époque, et connaître en même temps les mystères de la situation vraiment étrange où la France elle-même était haletante pendant la révolution soudaine, imprévue et cernée de périls du commencement de la république. Je vais, en peu de mots, vous introduire au fond de mes pensées les plus secrètes, comme au fond de la situation qu'une révolution si soudaine faisait à la France, dont je dirigeais la politique extérieure. Vous jugerez après si j'étais dans les conditions voulues pour soulever, garantir et médiatiser l'Italie, à moi tout seul. L'Italie elle-même saura si elle doit me condamner ou m'absoudre. Je confesserai tout pour moi et contre moi. Les réticences sont des mensonges en histoire. Qui ne sait pas tout ne sait rien. Je vais tout dire.