XVI
Premièrement, il faut bien m'apprécier moi-même, et bien entrer dans ma nature personnelle et dans l'esprit de mon rôle au moment à la fois terrible et grandiose où la république sortit du nuage avec la promptitude et l'éblouissement de l'éclair.
Un gouvernement dont je n'estimais pas l'origine, mais contre lequel je ne conspirais pas, venait de s'abîmer et de disparaître en trois heures, sans défense. Une heure après, surpris comme tout le monde, je crus (comme je crois encore) que le seul moyen de raffermir d'un mot le sol fondamental était de proclamer sur les ruines de cette monarchie disparue une république de nécessité et de salut, pour l'interposer entre tout le monde et pour donner au peuple la patience d'attendre une assemblée nationale souveraine, seule puissance toujours légale qu'on pût évoquer pour imposer l'ordre et le respect d'elle-même à la France.
Je n'étais pas un républicain radical, un républicain subversif, un républicain chimérique rêvant de bouleverser les fondements de la politique et de la société civile, pour faire éclore du sang ou du feu un monde nouveau éclos en trois heures.
Les mondes nouveaux ne naissent que de la gestation lente et de l'enfantement laborieux des siècles. J'étais un républicain improvisé, un républicain politique, un républicain conservateur de tout ce qui doit être conservé sous peine de mort dans une société, ordre, vies, religion libre, fortunes, industrie, liberté légale, respect de toutes les classes de citoyens les unes envers les autres, paix des nations entre elles dans leur indépendance réciproque et dans l'esprit de leurs traités, droit public de l'Europe.
XVII
Ai-je eu tort d'être républicain conservateur? les républicains d'un autre tempérament le disent; mais enfin j'étais ce que j'étais. On ne se fait ni sa nature, ni sa conviction, ni sa conscience: à tort ou à raison, j'étais républicain conservateur.
Si j'avais été autre chose, il n'y avait rien de si rationnel et de si aisé que de laisser le feu de la France prendre, par le seul courant du vent qui soufflait, à l'univers. D'une combustion générale il serait sorti ce qui pouvait, un monceau de cendre étouffé sous une pluie de sang, et foulé bientôt après aux pieds par une tyrannie militaire. Les républicains auraient été, aux yeux de l'avenir, les incendiaires du vieux monde. Triste titre à l'estime et à l'amour des peuples incendiés, et livrés, après l'œuvre des Érostrates, à la merci des Marius du Nord ou du Midi!
Dans ce système, le premier cri de la république devait être: Aux armes! Deux couplets ajoutés à la Marseillaise, l'un contre les classes supérieures, l'autre contre les propriétés, auraient fait l'affaire. La France soulevée de son lit aurait débordé de ses frontières comme de ses lois, et malheur au monde!