XIX

Maintenant, pour la pratique, que pouvons-nous présumer philosophiquement dans ces ténèbres et dans ce lointain des volontés divines du Créateur sur l'âme humaine condamnée par lui à ce supplice et à cette demi-nuit de notre existence?

Nous pouvons et nous devons conjecturer d'abord qu'il l'a voulu ainsi, puisque cela est ainsi, et que, puisqu'il l'a voulu ainsi, c'est que cela est nécessaire et parfait; car rien que de nécessaire et de parfait ne peut émaner de la volonté et de la perfection suprêmes.

Une fois cette conviction acquise (et cela n'est pas discutable), nous pouvons faire philosophiquement les autres conjectures les plus vraisemblables et les plus saintes, pour nous expliquer, autant que possible, à nous-mêmes, cette inexplicable existence de brièveté de misères, de mort et de ténèbres, à laquelle Dieu nous a appelés à son heure sur ce point imperceptible de ses univers.

Quelles sont ces conjectures, selon la raison, selon la foi de tous les grands esprits, depuis Job jusqu'à nos jours, les plus vraisemblables et les plus saintes? Les voici:

L'homme est une créature qui paraît déchue de sa perfection primitive par quelque grande catastrophe physique, ou par quelque grande faute morale qui n'a laissé subsister que des débris de la première humanité. Le péché est entré dans le monde, selon la tradition chrétienne; avec le péché, la douleur et la mort. Peut-être aussi n'est-ce qu'une épreuve. Par la raison seule, nous n'en savons rien.

Dans les deux cas cette vie est un supplice; il n'y faut pas chercher autre chose que la douleur.

Mais ce supplice est une réhabilitation après la mort, s'il est bien accepté; nous en avons pour gage la justice de Dieu, une de ses perfections, qui ne mentent pas.

Pour que cette réhabilitation fût possible, il fallait que l'homme fût libre de mériter sa réhabilitation et son immortalité dans une autre vie.

Pour qu'il fût libre, il fallait qu'il y eût combat méritoire et à armes égales entre son intelligence et ses passions; il fallait que sa conscience fût en lui-même le juge de la victoire ou de la défaite.

Pour que ce combat, dont l'immortalité est le prix, fût possible, il fallait qu'il y eût assez de ténèbres sur notre âme pour autoriser le doute, assez de lueurs pour éclairer la foi.

Sans ces ténèbres, l'évidence de Dieu aurait foudroyé l'âme de vérité et de vertu, contraint l'équilibre entre le bien et le mal, entre la lumière et les ténèbres. N'existant plus dans l'homme, le péché aurait cessé d'être possible, et la sainteté aurait cessé d'être méritoire. L'homme n'aurait plus eu sa part d'action propre dans sa propre destinée; en cessant d'être libre il aurait cessé d'être homme; sa vertu forcée l'aurait dégradé de sa vertu volontaire. La volonté eût péri avec la liberté. Or, qu'est-ce que la création sans volonté? C'est la matière.

Voilà, non pas sans doute le mot, mais l'ombre du mot divin de l'énigme de nos misères et de nos ténèbres dans notre condition humaine. Le mot est dur et lourd, mais il est divin. Le soulever depuis le berceau jusqu'à la tombe, c'est le fardeau et l'effort de l'homme. Un jour ce mystère nous sera révélé dans sa vérité et dans sa plénitude. Il nous est permis de le déplorer jusque-là, mais alors nous n'aurons qu'à le bénir et à l'adorer!