XX

Dans cette condition, non acceptée, mais forcée, que l'existence ténébreuse et misérable fait à l'homme, dans cette vie de supplice ou d'épreuve, l'homme n'a le choix qu'entre deux philosophies:

La philosophie de la révolte, comme celle du Satan biblique ou de Job au commencement de son dialogue avec Dieu: c'est le crime et la démence de la volonté de l'homme substituée à celle de Dieu.

Ou la philosophie de la résignation, de la foi, de l'acceptation, du repentir et de l'immortelle certitude.—Scio quod Redemptor meus vivit.—Je sais qu'il y a une justice et une réhabilitation dans le ciel! C'est la philosophie de la raison, car Dieu, comme dit Élihu à Job, est plus grand que nous; c'est la philosophie de la nécessité, car Dieu, comme ses œuvres le disent à Job, est plus fort que nous; c'est la philosophie de la sainteté, car, comme dit l'Évangile, c'est la conformité de la misérable, fragile et perverse volonté de l'homme à la volonté parfaite, sainte et divine de Dieu; c'est la divinisation de la volonté humaine, car notre volonté devient Dieu en s'assimilant contre elle-même à Dieu!

Toute autre philosophie ne sert qu'à verser un poison de plus dans ce calice humain déjà si amer et si salé de nos larmes.

Je comprends, comme Job, que l'âme, irritée et indignée au commencement de son supplice, sans savoir pourquoi elle l'a mérité, appelle son Créateur en jugement devant l'éternelle équité révoltée en elle, et qu'elle lui dise: «Maudit soit la nuit où un homme a été conçu.»

Le blasphème contre l'existence est un péché, mais c'est le plus noble des péchés, car c'est le plus courageux et le plus fier; c'est le cri du supplicié interpellant et défiant son bourreau dans le supplice; c'est le péché des braves, et non des lâches: il a sa grandeur au moins dans sa folie. Hélas! hélas! qui de nous ne l'a commis mille fois dans la vie, s'il a ces fibres fortes et sensibles auxquelles les tortures de la vie et de la mort font rendre des gémissements et des hurlements qui vont du suicide du corps jusqu'au blasphème, ce suicide de l'âme? Quant à moi, j'avoue avec honte et douleur que c'est le crime qui m'a le plus tenté dans ma vie; mais je dis depuis longtemps comme Job: J'ai péché et je me repens. Ce sont les deux mots de tout ce qui vit, de tout ce qui pense et de tout ce qui pèche ici-bas.

L'homme n'a qu'une véritable gloire: s'humilier! L'humilité est le plus beau mot de Job et le plus saint mot de l'Évangile. Celui qui a inventé ce prosternement intérieur de l'âme a inventé le seul rapport de l'âme à Dieu.

XXI

Nous l'écrivions, il y a peu de jours, à propos d'un poëte moderne qui a eu à la bouche les blasphèmes sublimes de Job, mais qui n'a pas eu sa plus sublime humilité; nous le répétons aujourd'hui.

Quand on a vécu un certain nombre d'années sur cette terre et qu'on a sondé jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions à tirer et deux partis extrêmes à prendre: le mépris de soi-même, de l'homme et du monde créé, ou le respect de l'œuvre divine et l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le suicide, ou la résignation et la prière. Et il ne faut pas croire que ce soient des âmes vulgaires que celles qui délibèrent un certain temps avec elles-mêmes avant de prendre le parti de l'espérance contre celui du désespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti du suicide de l'âme. Non, ce sont souvent des âmes très-grandes et très-altérées du beau idéal que leur grandeur et leur altération mêmes précipitent dans ces impiétés d'esprit.

Plus un homme est doué par la nature d'une puissante faculté d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froissé, dans son intelligence et dans sa sensibilité, par ce milieu humain où rien n'est de ce qui devrait être, avant d'arriver par la mort à ce milieu divin où tout ce qui doit être sera. L'homme ainsi doué se sent une puissance de vie intérieure qui userait des milliers de corps et des milliers de siècles sans avoir émoussé seulement sa faculté d'être, et il se sent accouplé par on ne sait quelle loi à une pincée d'argile corruptible, façonnée en organes qui tombent en ruines après un petit nombre de levers et de couchers de soleil, malgré tous ses efforts pour les réparer sans cesse et pour leur donner un peu de cette immortalité qu'il sent en lui.

Le besoin de penser le dévore, et, chaque fois qu'il pense à ce qui est le plus digne d'être pensé, ses pensées, comme des aigles à qui l'oiseleur a laissé les ailes et crevé les yeux, vont se heurter, se briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystère, l'inconnu, l'inexplicable.

L'aspiration de la félicité le tourmente, et chacun des organes qui semblent avoir été créés pour lui demander et lui procurer du bonheur ne lui rapportent que des déceptions, des souffrances, des tortures de l'âme et du corps.

Il aime, et il voit périr ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait aimer à jamais ce qu'il a aimé une fois, et sa vie n'est qu'un adieu souvent sans retour.

Si son sort est tolérable ou doux, la mort est là, à deux pas de lui, qui change sa félicité même en désespoir par le sentiment de sa brièveté.

Si son sort est rude et intolérable, il ne sent l'existence que par la douleur, et regrette le néant, où il dormait du moins sans rêve.

S'il cherche par la pensée, hors de lui et de ce monde visible, son repos dans un monde meilleur, il trouve même ce monde, son refuge, peuplé de terreurs et de supplices. Entre la superstition et l'athéisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux abîmes.

S'il se désintéresse de lui-même pour se dévouer, en vue de Dieu, à l'amélioration de sa race, au progrès de la raison et des institutions humaines, il a la dérision ou le martyre pour récompense; il s'aperçoit que les hommes, formés, depuis le premier jour jusqu'au dernier, de la même fange, changent de forme sans changer de nature; qu'on peut les pétrir différemment de limon, mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrès indéfini sur cette terre est le rêve de l'argile qui veut être Dieu et qui ne sera jamais que poussière. Il est forcé, fût-il demi-dieu, fût-il Prométhée, fût-il plus qu'homme, de reconnaître en mourant son erreur, et de s'écrier à Dieu, comme le Christ sur sa croix: «Pourquoi m'avez-vous abandonné dans mon œuvre?» Les hommes veulent être trompés, enchaînés, immolés; ils divinisent leurs meurtriers, ils bafouent ou ils tuent leurs libérateurs. Cela est juste: le mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un véritable grand homme fait trop rougir son espèce; il faut vite le retrancher du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de César, c'est le monde!

En présence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un tel destin, que reste-t-il à un homme de génie et de bonne volonté? Il ne lui reste qu'à prendre ce monde au sérieux et à vivre avec résignation, ou bien à prendre ce monde en facétie et à dire:

Ô Jupiter! tu fis en nous créant
Une froide plaisanterie!

Quand on ne peut pas combattre corps à corps un destin plus fort que nous et qui nous raille d'un bout à l'autre de l'histoire, il y a encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se faire soi-même le bouffon de cette destinée, de se moquer des hommes et de soi, de prendre sa part de cette risée universelle qui éclate depuis le commencement du monde jusqu'à nous, derrière le rideau de la scène humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le disait déjà de son temps: «Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout le reste est vanité!» Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré: «Je te défie de me mépriser plus que je ne me méprise moi-même, mais toi aussi je te méprise.» Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprécation et blasphème.

C'est là Cervantès, c'est là Arioste, c'est là Rabelais, c'est là Voltaire dans la Pucelle, c'est là Byron dans Don Juan. Ce sont là tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les poëtes burlesques qui, profondément impressionnés de la misère morale de l'humanité, mais pas assez généreux pour la plaindre, ont pris le parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine grandeur aussi dans ces facéties et dans ces gambades de poésie sur un sépulcre: il y a la grandeur du blasphème! C'est l'orgie des sceptiques, c'est la Danse des Morts de la poésie; c'est le blasphème héroïque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!

Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde sensibilité, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.

Certes, si les grands esprits, au lieu de s'arrêter à la surface, de se scandaliser de l'apparence ou de se décourager de la souffrance, avaient été plus logiques et plus courageux, ils n'auraient pas ri comme des fous dans leurs loges: ils auraient prié comme des sages ou combattu comme des héros; ils ne se seraient pas faits les bouffons de leur espèce: ils se seraient faits ses consolateurs. Que leur en coûtait-il de se dire, comme Job:

Ce monde, œuvre évidente d'une puissance sans bornes, ne peut pas être en même temps l'œuvre d'une puissance folle. Dieu, le sérieux et la sainteté par essence, n'est pas un mauvais plaisant; il n'a pas voué son œuvre au mépris de lui-même et des êtres émanés de lui, mais à l'admiration de lui-même et à l'adoration de ses créatures. Derrière cette apparente dérision des choses humaines il y a donc un divin mystère; ce mystère, c'est la sagesse et la bonté de Dieu. L'adorer sans le comprendre encore, c'est notre devoir et notre vertu! Si nous le comprenions, il n'y aurait plus de vertu, il y aurait évidence. Dieu veut être entrevu et non vu dans son œuvre; c'est le demi-jour qui fait travailler le regard, c'est le mystère qui fait travailler la pensée. Ce monde n'est qu'un crépuscule, la pleine lumière n'est qu'au delà du tombeau.

Ne rions donc pas de l'ouvrage de peur d'offenser l'ouvrier; le rire ne comprend pas la nature, il la dégrade; le rire ne console pas la souffrance, il l'attriste. Quand on adore, on est sérieux; quand on console, on est attendri. Amuser le monde aux dépens du monde, ce n'est pas l'édifier, c'est le corrompre. Laissons-lui au moins la dignité de ses chaînes et l'orgueil de sa douleur, et, si nous ne respectons pas l'homme dans Dieu, respectons Dieu dans l'homme.

Voilà le langage d'un poëte ou d'un philosophe véritable; voilà la philosophie de Job après qu'il a ravalé son orgueil avec ses blasphèmes et ses larmes, et qu'il a crié le grand mot: «Je m'humilie et je me repens!»

Je m'humilie et je me repens! Que ces deux mots soient aussi les nôtres, et ils nous conduiront au troisième mot, qui achève la trinité humaine: J'espère.

Ces trois mots sont la philosophie du monde, comme ils furent la philosophie du désert. Job les a dits avant nous, nous les redirons après lui.

Trouvez mieux!

Lamartine.

Paris.—Typographie de Firmin Didot frères, fils et Cie, rue Jacob, 56.