XVI
Le lendemain, nous reprîmes à pied la route de la Vallée aux loups, et nos postes sur les grands chênes.
La moitié du jour s'écoula dans le même silence et dans la même déception que la veille. Enfin, au soleil couchant, la porte de la maisonnette tourna lentement et sans bruit sur ses gonds, un petit homme en habit noir, à fortes épaules, à jambes grêles, à noble tête, sortit suivi d'un chat auquel il jetait des pelotes de pain pour le faire gambader sur l'herbe; l'homme et le chat s'enfoncèrent bientôt dans l'ombre d'une allée. Les arbustes nous les dérobèrent. Un moment après, l'habit noir reparut sur le seuil de la maison, et referma la porte. Nous n'avions eu que cette apparition de l'auteur de René; mais c'était assez pour notre superstition poétique. Nous rentrâmes à Paris avec un éblouissement de gloire littéraire dans les yeux.
Depuis, j'ai revu peu, mais j'ai revu quelquefois, M. de Chateaubriand de près dans ses salons de ministre ou d'ambassadeur à Paris, à Londres, à Rome. Mais le Chateaubriand de la Vallée aux loups a toujours été pour moi le véritable Chateaubriand. L'un était un rôle, l'autre était un homme. Je n'aime les acteurs que hors de la scène. Le costume annule pour moi le personnage; la nature est nue.
Du reste, nous n'avons jamais eu d'attraits l'un pour l'autre. Il a toujours été cérémonieux, contraint, muet ou affecté avec moi. De ce Rubens de style je n'ai jamais moi-même estimé très-haut que la palette. Il n'était pas assez simple de cœur et de génie pour moi. Il semblait toujours avoir des planches sous les pieds; la nature pour lui était un théâtre; la mort même, comme on le voit dans ses Mémoires, ne fut qu'un rideau tiré sur la pièce; mais c'était une grande sensibilité littéraire, et le plus grand style qu'un homme puisse avoir en dehors du naturel, le génie des ignorants.