XX
Ces trois figures de Chateaubriand, de madame de Staël, de lord Byron, vues à mon premier regard sur la vie, augmentaient déjà beaucoup à mes yeux le groupe d'esprits plus ou moins immortels que chaque temps présente à la postérité. Je me sentais fier de respirer le même air dont ils vivaient sur la même minute de temps.
À mon retour en France, le hasard, que je ne cherchais déjà plus, me prodigua tout à coup l'occasion de voir et de fréquenter l'élite de l'intelligence européenne. Une femme âgée, mais charmante d'esprit, qui avait été avant la Révolution la compagne et l'amie de Madame Élisabeth, sœur et compagne d'échafaud de Louis XVI, entendit parler de moi par un de mes amis, confident de mes premiers vers. C'était madame la marquise de Raigecourt. Elle supplia mon ami de me présenter dans sa maison. Ma sauvagerie naturelle répugnait invinciblement à ces ostentations de moi-même dans un monde dont je ne voulais ni les faveurs ni les mépris. Elle dompta cette sauvagerie en venant elle-même un matin me forcer dans ma solitude.
J'habitais alors, avec mon chien pour tout compagnon et pour tout serviteur, une mansarde élevée et assez élégante du magnifique hôtel du maréchal de Richelieu, entre la rue Neuve-Saint-Augustin et de grands jardins qui s'étendaient sous ma fenêtre jusqu'aux boulevards. Elle y monta, malgré son grand âge, par un escalier de cent marches. Elle me parla de ma mère, qu'elle avait connue à la cour dans son enfance; de mes vers, qui révélaient, disait-elle, une fibre malade dans un cœur sain; du danger de la solitude absolue à mon âge, qui fausse ou qui aigrit les impressions, ces sens du génie; du bonheur qu'elle aurait à remplacer pour moi ma famille éloignée et à m'introduire dans la sienne comme un enfant de plus parmi les charmants enfants dont la Providence avait orné son foyer et consolé ses vieux jours. Je fus d'abord contrarié de cette violence d'amitié, puis touché, puis vaincu, et cette maison devint la mienne.
Toute la société aristocratique, politique et littéraire du faubourg Saint-Germain et de la cour, traversait, pendant les hivers, ce salon. Je m'y tenais dans l'ombre et dans le silence, mais madame de Raigecourt ne manquait pas une occasion de m'y faire apercevoir et d'inspirer aux hommes ou aux femmes célèbres de la société le désir de me connaître.
C'est ainsi que je fus présenté malgré moi, un à un, à tout ce qu'il y avait d'illustre, de puissant et d'aimable dans l'ancienne et dans la jeune société française. C'est ainsi que je me trouvai, sans m'en douter et toute faite, une réputation de talent bien supérieure à mon mérite; réputation de chuchotements fondée tout entière sur quelques vers inédits que les femmes et les jeunes gens se redisaient de la bouche à l'oreille. Cette célébrité à demi-voix m'était au fond plus importune qu'agréable. J'avais beau trouver le monde prévenu et accueillant pour moi, ce n'était pas mon air natal. Je m'en échappais sans cesse comme un oiseau mal apprivoisé qui revole à ses forêts, et je préférais mille ibis ma mansarde avec un ami ou le désert avec un rêve.