XIX
Je n'avais fait que l'entrevoir à une lueur de la foudre, mais cette lueur me l'avait imprimé dans les yeux. Il me parut beau comme la jeunesse jouant sa vie avec la mort, ou comme la sibylle évoquant les éléments en fureur pour leur arracher l'inspiration. Je n'oserais pas néanmoins écrire son portrait sur un simple coup d'œil, mais voici quelques lignes inédites de ce portrait. Ces lignes nous ont été communiquées récemment par une personne qui lui fut chère, et qui revoit sa physionomie à travers le temps, à travers la mort. Lisez-les.
«Je crois que Dieu a créé des êtres d'une beauté tellement harmonieuse et idéale qu'ils échappent à toute analyse et à toute description. De ce nombre privilégié était lord Byron, dont la beauté absolue, dans les limites d'une beauté créée, n'a jamais pu être saisie ni par le pinceau ni par le ciseau de l'artiste. Elle résumait dans un type parfait tous les genres de beauté. Si son génie et son grand cœur avaient pu se choisir une forme, il n'aurait pas pu en choisir une qui le satisfît davantage. On y voyait resplendir son génie, sa grande âme et son cœur bon et sensible. Cette beauté réunissait en elle tous les contrastes; ses regards traduisaient tous les sentiments qui l'animaient avec une rapidité et une transparence qui avaient fait dire à sir Walter Scott que «sa belle tête ressemblait à un vase d'albâtre éclairé par une lampe intérieure.» Aussi il suffisait de le voir pour sentir la fausseté des bruits répandus sur sa vie. La foule s'était composé un lord Byron factice, d'après quelques excentricités de sa jeunesse, d'après quelques audaces de pensée et d'expression, mais surtout par son obstination à identifier le poëte avec les personnages imaginaires de ses poëmes, types qui ne ressemblaient en rien au Byron que j'ai connu. Des calomnies, qu'il avait malheureusement couvertes de son dédaigneux silence, ont circulé comme des vérités acceptées; le temps a déjà fait justice de plusieurs de ces calomnies. Lord Byron se taisait, parce qu'il comptait sur le temps. J'en appelle à tous ceux qui l'ont vu; car tous ont dû subir le charme qui l'enveloppait comme d'une atmosphère sympathique qui lui gagnait tous les cœurs.»
Voici ce qu'en dit le poëte Moore:
«La beauté de lord Byron était du premier ordre, réunissant la régularité des formes avec l'expression la plus variée et la plus intéressante. Ses yeux étaient susceptibles de toutes les expressions les plus extrêmes, depuis la gaieté la plus enjouée jusqu'à la tristesse la plus profonde, depuis la bienveillance la plus radieuse jusqu'au mépris et à la colère la plus concentrée, et c'est alors qu'on pouvait dire de ses yeux ce qu'on avait dit de ceux de Chatterton, que «le feu roulait au fond de leurs orbites.» Mais c'était surtout dans la bouche et dans le menton que résidait sa plus grande beauté, ainsi que la plus puissante expression de sa belle physionomie. L'extrême beauté de ses lèvres a toujours échappé à tous les peintres et à tous les sculpteurs. Dans leur mobilité, elles représentaient toutes les émotions, soit que la colère les fît pâlir, que le dédain les resserrât, que le triomphe les fît sourire, ou que la tendresse et l'amour les élevât en un arc gracieux. Sa tête était remarquablement petite; son front, plus haut que large, le paraissait d'autant plus qu'il rasait ses cheveux vers les tempes, les laissant se jouer sur le sommet de la tête en une profusion de boucles naturelles brillantes, soyeuses, du plus beau châtain foncé; ses dents étaient d'une parfaite régularité et d'une grande blancheur. Sa peau avait cette pâleur mate particulière aux personnes pensives. Sa taille était moyenne; mais il paraissait grand, tant ses membres étaient bien proportionnés. Ses mains étaient d'une extrême blancheur et de la forme délicate qui indique (selon ses propres idées) la naissance aristocratique.»
Bayle écrit de lui:
«Je rencontrai lord Byron au théâtre de la Scala, en 1816. Je fus frappé de ses yeux pendant qu'il écoutait un sestetto de l'opéra d'Elena, de Mayer. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît tout à coup devant moi.» Et dans une autre occasion: «J'eus un instant d'enthousiasme. Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits; c'était l'air serein de la puissance et du génie.»