XVIII

L'été suivant, des circonstances qui n'ont rien de littéraire me forcèrent à chercher une solitude ignorée dans les montagnes et dans les vallées les plus ombreuses de la Savoie pastorale. À la fin d'octobre, j'en redescendis sous le costume d'un étudiant allemand, un sac sur l'épaule, des guêtres de cuir aux pieds, un livre à la main, pour me rapprocher de Genève. Je demandai l'hospitalité à un chalet abandonné du Chablais, situé au bord des grands bois, sur la grève la plus déserte du lac Léman. Le foin parfumé de l'odeur enivrante des simples de ces montagnes était ma couche. Qu'on juge de mes songes dans une telle atmosphère et dans un si hermétique isolement! J.-J. Rousseau, aux Charmettes, avait un écho vivant de ses rêves auprès de lui, mais moi je n'avais qu'une ombre!

J'allais prendre mon seul et frugal repas du jour à plus d'une demi-heure de marche, dans un cabaret de village, sur la grande route de Genève, en Valais, de l'autre côté des bois. Le repas ne consistait qu'en laitage, en œufs, en salade, et quelquefois le dimanche en quelques poissons frits des torrents du Chablais.

En sortant de table, à deux heures après midi, j'allais faire seul, pour abréger les jours, de longues promenades solitaires sur la grève mouillée du lac. Je suivais toutes les sinuosités des anses, je doublais tous les caps, je marquais du creux de mes pas le sable fin et allongé de tous les promontoires. Il ne m'est jamais arrivé de rencontrer personne sur ces grèves désertes qui correspondaient aux steppes les plus inhabités de ce littoral de la Savoie. Je ne m'entretenais qu'avec les flots et les brises du lac qui n'avaient à me dire que ce que leur disaient les vagues et les mélancolies de la nature, moins vagues et moins mélancoliques que mon cœur où ils résonnaient.

Un soir je fus surpris par un grand orage mêlé de tonnerre et de vent. Il éclata tout à coup sur les hauteurs de Thonon et d'Évian: il souleva en quelques minutes sur le lac des lames plus courtes, mais aussi creuses et aussi écumantes que celles de l'Océan. Je cherchai un abri contre les premières ondées de pluie sous un petit rocher qui s'avançait en demi-voûte le long du rivage; deux petits bergers du pays, et un vieux mendiant de Genève qui regagnait la ville, sa besace pleine de châtaignes et de morceaux de pain, s'y étaient abrités avant moi. Ils se rangèrent pour me faire un peu de place. Nous nous assîmes sur nos talons pour attendre la fin de l'orage. La mince voûte de rocher tremblait au coup du tonnerre, et les lames pulvérisées en brouillards par le vent montaient jusqu'à nous et nous mouillaient presque autant que la pluie de leur écume.

Tout à coup j'entendis, à très-peu de distance du cap, les voix sonores et confuses de quelques hommes auxquels un danger donnait l'accent grave de l'émotion contenue, puis le bruit sec d'une rame ou d'un gouvernail qui se rompt et dont on jette le manche sur les planches sonores d'une embarcation en détresse. La poudre des lames nous dérobait tout, excepté les voix. Mais au même instant un immense éclair, qui sembla entr'ouvrir le ciel derrière nous sur la dent de Jaman, perça la brume et vint se répercuter sur l'écoute blanche d'un petit yacht qui cinglait à travers ces montagnes d'écumes, la proue sur Genève, comme un goëland, une aile dans la lame, l'autre dans le nuage.

Un beau jeune homme, d'une figure étrangère et d'un costume un peu bizarre, était assis sur le banc du yacht. Il tenait d'une main la corde de la voile d'écoute, de l'autre le manche du gouvernail; quatre rameurs, ruisselants d'écume, étaient courbés sur les rames.

Le jeune homme, quoique pâle et les cheveux fouettés par le vent, semblait plus attentif à la majesté de la scène qu'au danger de sa barque.

L'éclair prolongé qui me l'avait montré le déroba, en s'éteignant, à ma vue. Nous n'entendîmes que le bouillonnement frémissant du sillage, qui creusait les lames avec la rapidité du vent.

Quelques secondes après, tout avait disparu, et la moitié d'une rame brisée vint s'échouer et clapoter à quelques pas de nous sur la grève.

—«Qui donc ose affronter le lac et le ciel dans une telle tourmente?» m'écriai-je tout haut, sans songer aux paysans qui se collaient au rocher à côté de moi.

—«Je le sais bien, moi,» dit alors le mendiant qui n'avait pas encore pris la parole; «c'est un lord anglais qui fait des livres, et dont les Anglais, résidant ou passant à Genève, vont visiter la maison de campagne près de la ville, sans jamais y entrer. On en parle en bien et en mal dans son pays, comme de tout le monde. Quant à moi, je n'ai que du bien à en dire, car il me jette une pièce blanche et quelquefois même une pièce jaune toutes les fois qu'il me rencontre sous les pieds de son cheval.»

—«Savez-vous son nom?» dis-je au mendiant.

—«Je ne le sais pas bien,» reprit-il; «nous autres, nous ne savons jamais comment se nomment les étrangers qui viennent dépenser leur temps et leur argent à Genève; nous savons seulement s'ils sont de bon cœur ou de mauvais cœur pour les pauvres; les bons ont toujours la main ouverte; les mauvais, toujours la main fermée. Celui-là est bon, je vous le garantis, et je serais bien fâché qu'il lui arrivât malheur dans cette bourrasque.»

Puis le mendiant essaya d'articuler un nom anglais inintelligible, mais qui ressemblait à un nom historique français. Je lus quelques jours après, dans le Journal de Genève, que c'était un jeune et grand poëte, du nom de Byron, qui avait couru un grand danger pendant cette soirée de tempête.