XXI

Quand l'Europe, d'abord si passionnée sous l'Assemblée Constituante pour notre philosophie, notre littérature, notre langue, notre révolution, vit la France, saisie tout à coup comme d'une démence d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine étrangère, ses orateurs, ses philosophes, ses poëtes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards, et jusqu'à ces jeunes vierges traînées en groupe à l'échafaud, comme pour composer à la mort des bouquets de cadavres, l'Europe détourna la tête, elle retira son intérêt à une cause si belle mais si honteusement profanée; elle crut à une démence de la nation; elle la prit en pitié, puis en terreur, puis en horreur. Elle répudia du cœur la langue, les idées, la littérature d'un peuple dont le gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.

Mais cependant cette tragédie même avait par sa nature pathétique, pour le cœur humain, l'intérêt palpitant et passionné qui attache l'âme aux combats du cirque, aux grands crimes, comme aux grandes vertus sur la scène où les peuples jouent les drames de Dieu. La France était la tragédienne en action du monde moderne: on frémissait, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder. Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans l'imagination fascinée de l'Europe. Il y a de la fascination dans les calamités même du peuple, quand ces calamités dépassent les proportions ordinaires du crime et s'élèvent jusqu'à l'impossible du forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla sont atroces, mais ces proscriptions mêmes font partie de l'histoire de Rome et défient la mémoire d'oublier le nom de cette tragédienne du vieux monde. Il en fut ainsi de la France sous la Convention; elle donna quinze mois le frisson de l'horreur à l'Europe, et défia l'imagination de l'Europe de se détacher du spectacle de sang qu'elle donnait aux nations.