XXXIX

Mais descendons plus bas si vous voulez, et voyons, par un seul exemple, à quel point le fond même de la nation avait été en peu d'années policé, adouci et lettré par cette littérature universelle des classes même illettrées! Voyons si, de la tête de la nation, quelque chose de supérieur aux peuples antiques n'était pas descendu jusque dans les membres inférieurs!

Il y a quelques jours qu'en parcourant des textes épars d'histoire romaine, je lisais dans Lampride une grande convulsion de la soldatesque et de la populace romaines après la mort tragique de Commode et le couronnement de Pertinax. L'historien semble avoir recueilli en une seule clameur les tumultes confus, sourds et stridents qui sortent d'une foule à mille voix comme l'entre-choquement des vagues dont chacune a son explosion en frappant la rive, et dont toutes ensemble ne forment qu'un mugissement. Ce morceau est la musique terrible d'une émeute notée en cris de mort par un historien. Il n'y en a pas deux dans l'histoire. La férocité brutale et sanguinaire du peuple romain, abrutie par le Cirque, y éclate tout entière. Écoutez, voilà Lampride:

«Qu'on arrache les signes de sa dignité à l'ennemi de la patrie... l'ennemi de la patrie! le parricide! le gladiateur! qu'on prenne le parricide!... qu'on le jette à la voirie... qu'il soit déchiré... l'ennemi des dieux, l'ennemi du sénat, aux égouts!... aux égouts!... qu'il soit mutilé à coups de croc! il avait médité notre mort, qu'on le déchire!...

«Tu as partagé nos dangers, ô Jupiter! conserve-nous Pertinax... Gloire aux prétoriens!... gloire au sénat! gloire aux soldats! Pertinax, nous te le demandons, que le cadavre du parricide soit traîné... qu'il soit traîné aux égouts... Dis comme nous... dis avec nous: Que les délateurs soient exposés aux lions... Dis avec nous, dis comme nous, dis avec nous: Aux bêtes le parricide! victoire à jamais au peuple romain! qu'on abatte le parricide, le gladiateur!... qu'on brise ses statues!... partout! partout!... Tu vis! tu vis! tu nous commandes! nous sommes heureux!... que les délateurs tremblent!... notre salut le veut!... à la hache!... aux verges les délateurs!... aux bêtes les délateurs!... à la hache les délateurs!... aux égouts!... aux égouts les gladiateurs!... César, ordonne le supplice des crocs!... qu'il soit déchiré!... qu'il soit traîné!... qu'il soit traîné!... il a mis le poignard dans le sein de tous, qu'il soit traîné!... il n'a épargné ni âge, ni sexe, ni parents, ni amis, qu'il soit traîné!... il a dépouillé les temples, qu'il soit traîné!... il a violé les testaments, qu'il soit traîné!... il a mis les têtes à prix, qu'il soit traîné!... hors du sénat ses espions!... aux lions les délateurs!... Répare les maux qu'on nous a faits!... Nous avons tremblé pour toi!... nous avons rampé sous nos esclaves!... ordonne, ordonne le supplice du parricide!... viens! montre-toi! nous t'attendons!... Hélas! les innocents sont encore sans sépulture!... Que le cadavre du parricide soit traîné aux égouts!... il a ouvert les tombeaux, il en a fait arracher les morts!... à la voirie, à la voirie le parricide!... que son cadavre soit traîné!...»