XXXV
Mais voici une date pour moi:
Un jour, c'était quelques mois avant la révolution de 1830, un de mes amis, dont j'ai parlé au commencement de cette revue, Auguste Bernard, qui revenait riche et élevé en dignité des Antilles, me dit:—«Je voudrais rapprocher une fois les deux hommes que j'ai le plus aimés et dont j'ai le mieux espéré dans ma vie, c'est toi et M. Thiers. Il écrit dans le National et tu sers la cause des Bourbons, mais nous ne prendrons pas une nappe pour un drapeau, et nous laisserons la politique sous la table. Ce ne sont pas deux opinions, ce sont deux natures que je veux rapprocher.»
J'avais du goût pour M. Thiers comme on a des préférences dans le camp ennemi. J'acceptai.
Nous dînâmes tous trois dans un salon neutre du restaurateur Véry, au Palais-Royal. Je vis un petit homme taillé en force par la nature, dispos, d'aplomb sur tous ses membres comme s'il eût été toujours prêt à l'action, la tête bien en équilibre sur le cou, le front pétri d'aptitudes diverses, les yeux doux, la bouche ferme, le sourire fin, la main courte mais bien tendue et bien ouverte comme ceux qui, selon l'expression plébéienne, ont le cœur sur la main. Les hommes vulgaires auraient pu prendre cette physionomie pour de la laideur. Mais je ne m'y trompai pas un instant. C'était la beauté intellectuelle triomphant des traits et forçant un corps rebelle à exprimer une splendeur d'esprit.
Cet esprit était, comme ce corps, d'aplomb sur toutes ses faces, robuste et dispos. Peut-être, comme un homme du Midi, avait-il seulement un sentiment un peu trop en saillie de ses forces. La modestie est une vertu du Nord ou un fruit exquis de l'éducation. Il parlait le premier, il parlait le dernier, il écoutait peu les répliques: mais il parlait avec une justesse, une audace, une fécondité d'idées qui lui faisaient pardonner la volubilité de ses lèvres. On voyait qu'il avait été accoutumé de bonne heure par ses condisciples à être écouté. Cette parole, parfaitement familière et appropriée à l'abandon de l'heure et du lieu, n'avait du reste ni prétention ni éloquence. C'était l'esprit et le cœur qui coulaient. Nous avions en vain exclu la politique de l'entretien; elle rentrait avec l'air par la fenêtre ouverte. Il s'abandonna au courant du jour; il jugea sans haine, mais avec une sévérité tempérée seulement par ses égards pour moi, la situation de Charles X et celle du duc d'Orléans, dont il me montrait de la main les fenêtres de l'autre côté du jardin. On voyait qu'en secouant le vieux tronc il tenait déjà une monarchie dynastique en réserve dans ce palais des révolutions. Il semblait l'évoquer du geste, dans la certitude anticipée de la gouverner, mais sans prévoir qu'il contribuerait également à la perdre! Quant à moi, j'avoue que je prévis également l'un et l'autre; il y avait assez de salpêtre dans cette nature pour faire sauter dix gouvernements. Mais ce qui me frappa surtout et, oserai-je le dire, ce qui me convainquit de la supériorité immense de ce jeune homme sur toutes les médiocrités de l'opposition aux Bourbons, c'est ce mépris de son propre parti, vertu de vieillesse à laquelle on arrive ordinairement avec les années, mais qu'il professait hautement avant l'âge par la seule justesse et par la seule fierté de son esprit.
Je sortis plus convaincu de la perte de la Restauration que jamais, puisque la Providence lui avait suscité un tel ennemi! Mais je sortis en même temps charmé d'avoir rencontré enfin un ennemi digne d'être combattu, un esprit brave et résolu dans une légion d'hommes de parti médiocres.
Je ne doutai pas un instant de sa grande fortune; il y a des hommes qui se prophétisent au premier regard; c'est l'évidence de la supériorité. Jamais elle ne fut écrite pour moi en traits plus lisibles, et j'ajoute franchement en traits plus séduisants; car le courage et la franchise d'esprit sont pour moi la première des séductions.
XXXVI
Tout s'écroula, et je retrouvai, en revenant à Paris quelques mois après, M. Thiers s'agitant au milieu des ruines et des reconstructions. Il essayait la tribune; on désespérait de lui aux premiers essais. La nature ne lui avait pas donné de voix, mais une volonté qui se passe de la nature. Il fallait être orateur, il le fut. Je refusai de me rattacher à un gouvernement qui n'avait ni mon cœur ni mon estime. J'allai voyager en Angleterre.
C'est là que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de Mirabeau, le débris toujours imposant de dix gouvernements et de dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité de l'homme d'État.
Il m'attira un soir sur un canapé, dans un arrière-salon éclairé d'un demi-jour. «Je désire causer avec vous sans témoin,» me dit-il de sa voix la plus creuse. «Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poëte, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.
«Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manéges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome. La France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait l'équipage, si tout le monde se noyait avec le pilote? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes mémoires; je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi donc!»
Après cette prédiction, il passa au sujet du jour, et il déroula pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social de l'Europe qui éclairait la situation extérieure de 1830 d'un jour qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations. C'était une leçon de diplomatie donnée par un vieux ministre à un jeune poëte. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. «On a fait de moi un diseur de bons mots,» me dit-il à la fin de la soirée; «qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses, le mot juste!»
C'était la vérité. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie grave de sa voix. On voyait que c'était de la pensée filtrée sur ses lèvres. Cette conversation était très-littéraire, comme il convenait à un ami de Mirabeau et à un habitué des cours. Je m'y plaisais comme à la lecture d'une page de Pascal. Malgré nos différences d'âge et d'opinion, je le revis de temps en temps à Paris dans sa vieillesse. Je dînai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y avait ni altération dans son sourire, ni affaiblissement dans son esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fâché de ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de têtes plus au-dessus de la foule et de la banalité dans un siècle. C'était l'Odi profanum vulgus personnifié. Le mépris du vulgaire élevé à cette hauteur fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumière qui vient de l'esprit et une lumière qui vient de la conscience. Il n'avait que l'une des deux et ce n'était pas la meilleure.
XXXVII
L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de trouver son nom après celui de M. de Talleyrand), c'est le grand poëte Béranger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit heureusement pour moi rencontrer dans ces dernières années avant la république. Je ne parlerai point de ses œuvres de peur d'offenser mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes éloges paraîtraient des apostasies et mes blâmes des rancunes. J'ai oublié le poëte, et j'ai trouvé en lui l'homme, le politique et le philosophe supérieur encore à l'artiste.
Je n'ai éprouvé qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que me fait goûter jusqu'à l'ivresse la conversation de Béranger. Elle est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on éprouve, car on sent la conscience sous le génie et le cœur sous le mot.
On s'étonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vérité la plus démontrée pour moi: le grand poëte aurait été, s'il l'avait voulu, le politique le plus accompli de notre âge. Justesse d'idée, finesse de tact, sûreté de jugement, élévation de point de vue, largesse d'horizon, dignité de but, moralité de moyen, sang-froid dans le trouble, amour du peuple, dédain de la popularité, horreur de l'anarchie, haine des démagogues, pitié des utopistes, constance et modération dans le caractère, tout se réunissait en lui pour rendre cet homme rare digne et capable du rôle de conseiller confidentiel de la liberté. Il n'avait qu'un défaut, trop d'indifférence pour l'action, défaut opposé au mien, le trop d'impatience d'agir.
Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en spectateur relégué sur les derniers gradins du cirque au drame du monde, drame sans commencement et sans dénoûment, quand je veux me donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent dans les champs Élysées du Dante en causant des choses de la terre avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine vers l'extrémité presque suburbaine de la ville, et je monte l'escalier de bois qui mène à la petite chambre du philosophe. Nous causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur de Paul et Virginie accompagnait l'auteur du Contrat social dans ses herborisations au delà du faubourg de Ménilmontant. Nous nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et de femmes pressés d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et redescend sans cesse à cette heure les larges trottoirs du boulevard depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine. Son chapeau de feutre gris à longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses joues, ses traits pétris d'années, de pensées, de sensibilité sous ses fins sourires, le laissent passer ignoré, s'arrêter et causer aussi librement que moi dans ce désert de la foule où l'on s'isole aussi complétement que dans le désert des bois.
Rien n'égale ma secrète volupté d'esprit, quand je pense que ces deux hommes, qui ont fait jadis tant de vain bruit dans ces murs, se glissent maintenant impunément à l'abri de tout écho et de tout regard à travers cette multitude qui ne connaît plus leurs visages et qui ne sait qu'à peine leurs noms. Il y a dans cette sensation des frissons intérieurs d'isolement posthume et de plaisir philosophique que les hommes jeunes et avides de regards ne peuvent comprendre. J'éprouve, dans ce tête-à-tête avec Béranger au milieu de Paris, quelque chose de ce qu'on éprouve en s'élevant pendant l'automne de colline en colline au-dessus du brouillard qui couvre les vallées. Sentir qu'on a la tête au-dessus du brouillard de ce triste monde, juger et plaindre la foule qui s'agite dans l'obscurité de ses préjugés, et entendre de temps en temps ce sage et compatissant misereor super turbam qui donne son cœur au monde et qui ne l'accuse que d'être le monde, c'est ce qu'on éprouve avec Béranger. Il est un de ces deux ou trois hommes par siècle qui ont les pieds sur cette fange, le cœur dans ce peuple, mais qui ont la tête au-dessus des brouillards humains!
Que Dieu me conserve encore longtemps de telles heures avec un tel homme!
XXXVIII
Dans les tristes dernières années de ce siècle, la littérature, presque sortie des livres, était entrée tout entière dans les tribunes et dans les journaux. Penser n'était plus un loisir, c'était un travail; la société en ébullition jetait toutes ses flammes dans le même foyer. Depuis Chateaubriand dans le Conservateur, jusqu'au Globe, jusqu'à M. Thiers dans le Constitutionnel, et jusqu'à Carrel et Armand Marrast dans le National, à M. Chambolle dans le Siècle, à M. de Girardin seul contre tous dans la Presse; nommer les écrivains de la presse politique, ce serait nommer tous les hommes de lettres. Tout ce qui avait une pensée, une passion et un rêve avait une plume. On ne dira rien de trop en disant qu'un recueil de tous les articles de revues ou de journaux de ces trente années serait sans contredit le plus beau livre du siècle.
Mais quel démenti plus éclatant aux dénigreurs de notre âge que la tribune de ces trente années? Toute vanité de temps ou de nation à part, voyez-vous en Europe, entrevoyez-vous dans l'antiquité, des tribunes à comparer à celle qui vit passer en un si court espace de lieu et de temps, dans l'éloquence de M. Lainé, le civisme? dans l'éloquence de M. de Serres la grande polémique? dans l'éloquence du général Foy le patriotisme? dans l'éloquence de Casimir Périer le courage? dans l'éloquence de M. Royer-Collard les oracles? dans l'éloquence de M. Guizot la volonté? dans l'éloquence de M. Dupin l'explosion? dans l'éloquence de M. Barrot l'universalité? dans l'éloquence de M. Passy la science? dans l'éloquence de M. Dufaure la dialectique? dans l'éloquence de M. Jules Favre le talent? dans l'éloquence de Michel de Bourges la révolution? dans l'éloquence de M. de Montalembert la colère civique ou l'invective sacrée? dans l'éloquence de Victor Hugo la poésie jetant ses magnifiques lambeaux de pourpre à la prose? dans l'éloquence de M. Sauzet l'abondance? dans l'éloquence de M. de Tracy, le Wilberforce de la France, la magnanimité? dans l'éloquence de M. Berryer le grandiose et le pathétique? dans l'éloquence de M. Thiers le prodige?... Oui, le prodige; car celui-là avait tout créé en lui, jusqu'à la parole et au geste, ou plutôt il se passait du geste et de la voix à force de talent. Il détaillait pendant des heures entières, et jamais longues, la pensée, le bon sens, quelquefois le sophisme, sans jamais épuiser ni son auditoire d'intérêt, ni lui-même de ressources. Il ne frappait pas les grands coups, mais il en frappait une multitude de petits avec lesquels il brisait les ministères, les majorités et les trônes. Il n'avait pas les grands gestes d'âme de Mirabeau, mais il avait sa force en détail; il avait pris la massue de Mirabeau sur la tribune, et il en avait fait des flèches. Il en perçait à droite et à gauche les assemblées; sur l'une était écrit raisonnement; sur l'autre sarcasme; sur celle-ci grâce; sur celle-là passion! C'était une nuée; on n'y échappait pas. Quant à moi, qui combattais souvent le politique, il m'était impossible de ne pas admirer le suprême artiste!
Je ne parle pas de ceux avec lesquels je combattis à une grande époque. Nous fûmes solidaires. Les nommer paraîtrait me désigner moi-même. Le même silence doit nous envelopper un moment.
De ces hommes, quelques-uns sont à peine morts, et leur cendre est à peine refroidie dans nos cimetières; le plus grand nombre vit encore, vieillit ou plutôt mûrit dans ce travail des lettres, qui est l'éternelle jeunesse de l'esprit, parce qu'il est son éternelle reproduction par l'étude. Ils sont là; une foule d'autres plus jeunes croissent à leur ombre, derrière, en promettant à la France une intarissable génération de talents!... Osez parler, après de tels noms, de la décadence de la nature en France!