II
Un pauvre jeune conscrit de 1813, cueilli avant sa fleur, c'est-à-dire avant vingt ans, quoique boiteux, par ce hasard barbare de la conscription, pour remplacer les 500,000 hommes que nous venons de perdre sans rime ni raison nationale dans les glaces de Moscou, est amoureux d'une de ses cousines. Il se fie en son infirmité; il est apprenti horloger chez un brave vieillard, nommé le père Goulden; il va le dimanche dîner chez la veuve, mère de sa cousine, la journée se passe à parler de choses et d'autres et à s'asseoir innocemment sur la même chaise, pendant que la mère prépare la bouillie de maïs doré et le pruneau cuit qui la parfume. Le soir, il revient chez le père Goulden, excellent homme qui l'aime comme un père, et qui lui donne de bons conseils comme à un fils. Docile, laborieux, reconnaissant, Goulden habite Phalsbourg, petite ville de l'Alsace; la tante habite à deux lieues de là, le hameau des Quatre-Vents, avec sa fille, Catherine. La conscription menace, mais Joseph ne la craint pas. Goulden, qui monte les horloges du maire et du commandant de place de Phalsbourg, lui répond de leur protection pour faire valoir son infirmité. Goulden se trompe, Joseph est déclaré valide, il part pour la campagne de Leipzig, il est blessé, il revient à Phalsbourg, il retrouve sa cousine, il l'épouse; Goulden les reçoit, eux et leur tante. La France est inondée de ce reflux trop naturel d'ennemis que Bonaparte est allé provoquer partout pendant quinze ans. Voilà tout le roman, ou plutôt c'est l'histoire; une légende du bas peuple, pour lui apprendre à détester la guerre et à aimer la justice, la paix, le travail et l'honnête contentement. Mais les détails de ce simple roman sont vrais comme l'histoire et mille fois plus vrais que les histoires de l'Empire, dont des hommes de grand talent flattent la gloire pour grandir leur héros.
Une chose même m'étonne profondément en lisant et en relisant cette légende du vrai peuple de 1813, c'est que ces jeunes gens (car on m'assure que MM. Erckmann et Chatrian sont très-jeunes), c'est que ces jeunes gens, dis-je, aient pu avoir, à distance, une connaissance si vraie, si précise et si complète, et pour ainsi dire l'impression photographiée et toute vivante d'un souvenir personnel de ces événements. J'avoue même que moi, qui vivais, qui pensais et qui sentais déjà en ce temps-là, moi qui partageais les angoisses du peuple pauvre et sacrifié à la noblesse des barons d'empire, je retrouve dans ce livre la mémoire minutieuse de cette époque de la grandeur d'un homme de guerre et de la servitude d'un peuple ébloui de ses chaînes: il n'y a pas de plus grande leçon de dédain pour l'opinion de l'humanité que celle que l'humanité donne elle-même en divinisant quarante ans après le maître qui faisait de l'héroïsme avec le sang inutilement versé de quelques millions de ses pareils. Toutes les fois que je passe sur la place Vendôme et que je vois ces couronnes d'immortelles déposées là comme des trophées d'amour par les enfants de ce peuple à contre-sens, je détourne les yeux et je me dis tout bas: «Grand homme, si tu es aussi grand que cette colonne te fait, combien tu dois avoir pitié de ceux qui t'élèvent.»
J'ai souvent senti aussi que cette fidélité de mémoire et cette exactitude de détails n'étaient pas possibles à d'autres qu'à des témoins oculaires et que les pères de MM. Erckmann et Chatrian étaient, en effet, les véritables auteurs de ce récit. Dieu sait si j'ai tort ou raison dans mon opinion; mais en tout cas, elle est le plus sincère hommage à ce duo de talent des fils qui les grandit par leurs pères.