III

Le roman est l'épopée domestique, le poëme épique du foyer. À présent que l'époque semi-fabuleuse de l'épopée est passée pour les nations, le roman est devenu presque la seule littérature. Mais il y a un roman imaginaire dont les lecteurs se lassent bientôt, parce qu'il ne laisse rien dans l'esprit que des situations forcées et des combinaisons fantaisistes; il faut une triple oisiveté dans l'âme pour persévérer dans le goût de cette espèce de roman. Cela ne convient qu'aux jeunes filles et aux vieillards. C'est un jeu de poupées sérieuses qu'on place à volonté les unes en face des autres, et auxquelles on fait débiter leurs rôles sans vraisemblance et sans intérêt. Le roman théâtral n'est acceptable que sur le théâtre où on le transporte ordinairement, parce que, avant d'y aller, on est décidé d'avance à tout croire pendant une heure de crédulité convenue.

Mais il y a maintenant une autre espèce de roman qui n'invente rien, parce que le seul inventeur, c'est Dieu, mais qui raconte avec la fidélité de la vérité ce que l'histoire véridique nous a transmis par ses acteurs secondaires; qui prend ses héros non parmi les grands hommes et les héros, mais dans les rangs les plus obscurs du peuple, et qui montre l'influence de l'ambition et de ce qu'on nomme la gloire d'un seul sur le sort de tous. Le mérite de ce roman, c'est la vérité vraie des sentiments et des situations, c'est, si vous voulez, la naïveté de la vie.

Chacun se reconnaît dans son image et l'intérêt qui s'attache à l'événement n'a aucun besoin de rien feindre pour être touché. C'est de son propre cœur qu'on tire les larmes. Seulement, il faut que la simplicité des détails et la naïveté des récits forcent le lecteur à reconnaître qu'on ne le trompe pas et qu'il se dise: «Cela est si naturel que la nature ne se laisserait pas imiter à ce point; cela est si vrai qu'aucun mensonge ne pourrait se glisser dans la sincérité de ces événements, ou dans les paroles de ces personnages. C'est là le mérite singulièrement difficile de ces livres. L'auteur n'est plus un auteur, c'est un homme! Il faut, pour les écrire, autant de talent qu'il faut de génie naturel pour les concevoir. Le naturel n'est-il pas le chef-d'œuvre du talent?

Moi, j'étais en apprentissage, depuis 1801, chez le vieil horloger Melchior Goulden, à Phalsbourg. Comme je paraissais faible et que je boitais un peu, ma mère avait voulu me faire apprendre un métier plus doux que ceux de notre village; car, au Dagsberg, on ne trouve que des bûcherons, des charbonniers et des schlitteurs. M. Goulden m'aimait bien. Nous demeurions au premier étage de la grande maison qui fait le coin en face du Bœuf-Rouge, près la porte de France.

C'est là qu'il fallait voir arriver des princes, des ambassadeurs et des généraux, les uns à cheval, les autres en calèche, les autres en berline, avec des habits galonnés, des plumets, des fourrures et des décorations de tous les pays. Et sur la grande route il fallait voir passer les courriers, les estafettes, les convois de poudre, de boulets, les canons, les caissons, la cavalerie et l'infanterie! Quel temps! quel mouvement!

En cinq ou six ans l'hôtelier Georges fit fortune: il eut des prés, des vergers, des maisons et des écus en abondance, car tous ces gens arrivant d'Allemagne, de Suisse, de Russie, de Pologne ou d'ailleurs ne regardaient pas à quelques poignées d'or répandues sur les grands chemins; c'étaient tous des nobles, qui se faisaient gloire en quelque sorte de ne rien ménager.

Du matin au soir, et même pendant la nuit, l'hôtel du Bœuf-Rouge tenait table ouverte. Le long des hautes fenêtres en bas, on ne voyait que les grandes nappes blanches, étincelantes d'argenterie et couvertes du gibier, de poisson et d'autres mets rares, autour desquels ces voyageurs venaient s'asseoir côte à côte. On n'entendait dans la grande cour derrière que les hennissements des chevaux, les cris des postillons, les éclats de rire des servantes, le roulement des voitures, arrivant ou partant, sous les hautes portes cochères. Ah! l'hôtel du Bœuf-Rouge n'aura jamais un temps de prospérité pareille!

On voyait aussi descendre là des gens de la ville, qu'on avait connus dans le temps pour chercher du bois sec à la forêt, ou ramasser le fumier des chevaux sur les grandes routes. Ils étaient passés commandants, colonels, généraux, un sur mille, à force de batailler dans tous les pays du monde.

Le vieux Melchior, son bonnet de soie noire tiré sur ses larges oreilles poilues, les paupières flasques, le nez pincé dans ses grandes bésicles de corne et les lèvres serrées, ne pouvait s'empêcher de déposer sur l'établi sa loupe et son poinçon et de jeter quelquefois un regard vers l'auberge, surtout quand les grands coups de fouet des postillons à lourdes bottes, petite veste et perruque de chanvre tortillée sur la nuque, retentissaient dans les échos des remparts, annonçant quelque nouveau personnage. Alors il devenait attentif, et de temps en temps je l'entendais s'écrier:

«Tiens! c'est le fils du couvreur Jacob, de la vieille ravaudeuse Marie-Anne ou du tonnelier Franz-Sépel! Il a fait son chemin... le voilà colonel et baron de l'empire par-dessus le marché! Pourquoi donc est-ce qu'il ne descend pas chez son père, qui demeure là-bas dans la rue des Capucins?»

Mais lorsqu'il les voyait prendre le chemin de la rue, en donnant des poignées de main à droite et à gauche aux gens qui les reconnaissaient, sa figure changeait; il s'essuyait les yeux avec son gros mouchoir à carreaux en murmurant:

«C'est la pauvre vieille Annette qui va avoir du plaisir! À la bonne heure, à la bonne heure! il n'est pas fier celui-là, c'est un brave homme; pourvu qu'un boulet ne l'enlève pas de sitôt!»

Les uns passaient comme honteux de reconnaître leur nid, les autres traversaient fièrement la ville, pour aller voir leur sœur ou leur cousine. Ceux-ci, tout le monde en parlait, on aurait dit que tout Phalsbourg portait leurs croix et leurs épaulettes; les autres, on les méprisait autant et même plus que lorsqu'ils balayaient la grande route.

Souvent, au passage des régiments qui traversaient la ville,—la grande capote retroussée sur les hanches, le sac au dos, les hautes guêtres montant jusqu'aux genoux et le fusil à volonté, allongeant le pas, tantôt couverts de boue, tantôt blancs de poussière,—souvent le père Melchior, après avoir regardé ce défilé, me demandait tout rêveur:

«Dis donc, Joseph, combien penses-tu que nous en avons vu passer depuis 1801!

—Oh! je ne sais pas, monsieur Goulden, lui disais-je, au moins quatre ou cinq cent mille.

—Oui... au moins! faisait-il. Et combien en as-tu vu revenir?»

Alors je comprenais ce qu'il voulait dire, et je lui répondais:

«Peut-être qu'ils rentrent par Mayence ou par une autre route... Ça n'est pas possible autrement!»

Mais il hochait la tête et disait:

«Ceux que tu n'as pas vus revenir sont morts, comme des centaines et des centaines de mille autres mourront, si le bon Dieu n'a pas pitié de nous, car l'empereur n'aime que la guerre! Il a déjà versé plus de sang pour donner des couronnes à ses frères, que notre grande Révolution pour gagner les Droits de l'homme.»

Nous nous remettions à l'ouvrage, et les réflexions de M. Goulden me donnaient terriblement à réfléchir.

Je boitais bien un peu de la jambe gauche, mais tant d'autres avec des défauts avaient reçu leur feuille de route tout de même!

Ces idées me trottaient dans la tête, et quand j'y pensais longtemps, j'en concevais un grand chagrin. Cela me paraissait terrible, non-seulement parce que je n'aimais pas la guerre, mais encore parce que je voulais me marier avec ma cousine Catherine des Quatre-Vents. Nous avions été en quelque sorte élevés ensemble. On ne pouvait voir de fille plus fraîche, plus riante; elle était blonde, avec de beaux yeux bleus, des joues roses et des dents blanches comme du lait; elle approchait de ses dix-huit ans; moi, j'en avais dix-neuf, et la tante Margrédel paraissait contente de me voir arriver tous les dimanches de grand matin, pour déjeuner et dîner avec eux.

Catherine et moi nous allions derrière, dans le verger; nous mordions dans les mêmes pommes et dans les mêmes poires; nous étions les plus heureux du monde.

C'est moi qui conduisais Catherine à la grand'messe et aux vêpres, et, pendant la fête, elle ne quittait pas mon bras et refusait de danser avec les autres garçons du village.

Tout le monde savait que nous devions nous marier un jour; mais si j'avais le malheur de partir à la conscription, tout était fini. Je souhaitais d'être encore mille fois plus boiteux, car, dans ce temps, on avait d'abord pris les garçons, puis les hommes mariés sans enfants, ensuite les hommes mariés avec un enfant, et malgré moi je pensais: est-ce que les boiteux valent mieux que les pères de famille? Est-ce qu'on ne pourrait pas me mettre dans la cavalerie?» Rien que cette idée me rendait triste; j'aurais déjà voulu me sauver.

Mais c'est principalement en 1812, au commencement de la guerre contre les Russes, que ma peur grandit. Depuis le mois de février jusqu'à la fin de mai, tous les jours nous ne vîmes passer que des régiments et des régiments: des dragons, des cuirassiers, des carabiniers, des hussards, des lanciers de toutes les couleurs, de l'artillerie, des caissons, des ambulances, des voitures, des vivres, toujours et toujours, comme une rivière qui coule et dont on ne voit jamais la fin.

Enfin, le 10 mai de cette année 1812, de grand matin, les canons de l'arsenal annoncèrent le maître de tout. Je dormais encore lorsque le premier coup partit, en faisant grelotter mes petites vitres comme un tambour, et presque aussitôt M. Goulden, avec la chandelle allumée, ouvrit ma porte en me disant:

«Lève-toi... le voilà!»

Nous ouvrîmes la fenêtre. Au milieu de la nuit je vis s'avancer au grand trot, sous la porte de France, une centaine de dragons dont plusieurs portaient des torches; ils passèrent avec un roulement et des piétinements terribles: leurs lumières serpentaient sur la façade des maisons comme de la flamme, et de toutes les croisées on entendait partir des cris sans fin: «Vive l'empereur! vive l'Empereur!»

Je regardais la voiture, quand un cheval s'abattit sur le poteau du boucher Klein, où l'on attachait les bœufs; le dragon tomba comme une masse, les jambes écartées, le casque dans la rigole, et presque aussitôt une tête se pencha hors de la voiture pour voir ce qui se passait, une grosse tête pâle et grasse, une touffe de cheveux sur le front: c'était Napoléon: il tenait la main levée comme pour prendre une prise de tabac, et dit quelques mots brusquement. L'officier qui galopait à côté de la portière se pencha pour lui répondre. Il prit sa prise et tourna le coin, pendant que les cris redoublaient et que le canon tonnait.

Voilà tout ce que je vis.

Depuis ce jour jusqu'à la fin du mois de septembre, on chanta beaucoup de Te Deum à l'église, et l'on tirait chaque fois vingt et un coups de canon pour quelque nouvelle victoire. C'était presque toujours le matin; M. Goulden aussitôt s'écriait:

«Hé, Joseph! encore une bataille gagnée! cinquante mille hommes à terre, vingt-cinq drapeaux, cent bouches à feu!... Tout va bien... tout va bien.—Il ne reste maintenant qu'à faire une nouvelle levée, pour remplacer ceux qui sont morts!»

Il poussait ma porte, et je le voyais tout gris, tout chauve, en manches de chemise, le cou nu, qui se lavait la figure dans la cuvette.

«Est-ce que vous croyez, monsieur Goulden, lui disais-je dans un grand trouble, qu'on prendra les boiteux?

—Non, non, faisait-il avec bonté, ne crains rien, mon enfant; tu ne pourrais réellement pas servir. Nous arrangerons cela. Travaille seulement bien, et ne t'inquiète pas du reste.»

Il voyait mon inquiétude, et cela lui faisait de la peine. Je n'ai jamais rencontré d'homme meilleur. Alors il s'habillait pour aller remonter les horloges en ville, celles de M. le commandant de place, de M. le maire et d'autres personnes notables. Moi je restais à la maison. M. Goulden ne rentrait qu'après le Te Deum; il ôtait son grand habit noisette, remettait sa perruque dans la boîte et tirait de nouveau son bonnet de soie sur ses oreilles en disant:

«L'armée est à Vilna,—ou bien à Smolensk,—je viens d'apprendre ça chez M. le commandant. Dieu veuille que nous ayons le dessus cette fois.»

Cependant la fête de Catherine approchait de jour en jour, et mon bonheur augmentait en proportion. J'avais déjà les trente-cinq francs, mais je ne savais comment dire à M. Goulden que j'achetais la montre; j'aurais voulu tenir toutes ces choses secrètes: cela m'ennuyait beaucoup d'en parler.

Enfin la veille de la fête, entre six et sept heures du soir, comme nous travaillions en silence, la lampe entre nous, tout à coup je pris ma résolution et je dis:

«Vous savez, monsieur Goulden, que je vous ai parlé d'un acheteur pour la petite montre en argent.

—Oui, Joseph, fit-il sans se déranger: mais il n'est pas encore venu.

—C'est moi, monsieur Goulden, qui suis l'acheteur.»

Alors il se redressa tout étonné. Je tirai les trente-cinq francs et je les posai sur l'établi. Lui me regardait.

«Mais, fit-il, ce n'est pas une montre pour toi, cela, Joseph; ce qu'il te faut, c'est une grosse montre, qui te remplisse bien la poche et qui marque les secondes. Ces petites montres-là, c'est pour les femmes.»

Je ne savais que répondre.

M. Goulden, après avoir rêvé quelques instants, se mit à sourire.

«Ah! bon, bon, dit-il, maintenant je comprends, c'est demain la fête de Catherine! Voilà donc pourquoi tu travaillais jour et nuit! Tiens, reprends cet argent, je n'en veux pas.»

J'étais tout confus.

«Monsieur Goulden, je vous remercie bien, lui dis-je, mais cette montre est pour Catherine, et je suis content de l'avoir gagnée. Vous me feriez de la peine si vous refusiez l'argent; j'aimerais autant laisser la montre.»

Il ne dit plus rien et prit les trente-cinq francs; puis il ouvrit son tiroir et choisit une belle chaîne d'acier, avec deux petites clefs en argent doré qu'il mit à la montre. Après quoi lui-même enferma le tout dans une boîte avec une faveur rose. Il fit cela lentement, comme attendri; enfin il me donna la boîte.

«C'est un joli cadeau, Joseph, dit-il; Catherine doit s'estimer bien heureuse d'avoir un amoureux tel que toi. C'est une honnête fille. Maintenant nous pouvons souper; dresse la table, pendant que je vais lever le pot-au-feu.»

Nous fîmes cela, puis M. Goulden tira de l'armoire une bouteille de son vin de Metz, qu'il gardait pour les grandes circonstances, et nous soupâmes en quelque sorte comme deux camarades; car, durant toute la soirée, il ne cessa point de me parler du bon temps de sa jeunesse, disant qu'il avait eu jadis une amoureuse, mais qu'en l'année 92 il était parti pour la levée en masse, à cause de l'invasion des Prussiens, et qu'à son retour à Fénétrange, il avait trouvé cette personne mariée, chose naturelle, puisqu'il ne s'était jamais permis de lui déclarer son amour: cela ne l'empêchait pas de rester fidèle à ce tendre souvenir: il en parlait d'un air grave.

Moi je l'écoutais en rêvant à Catherine, et ce n'est que sur le coup de dix heures, au passage de la ronde qui relevait les postes toutes les vingt minutes, à cause du grand froid, que nous remîmes deux bonnes bûches dans le poêle, et que nous allâmes enfin nous coucher.

Le lendemain, 18 décembre, je m'éveillai vers six heures du matin. Il faisait un froid terrible; ma petite fenêtre était comme couverte d'un drap de givre.

J'avais eu soin, la veille, de déployer au dos d'une chaise mon habit bleu de ciel à queue de morue, mon pantalon, mon gilet en poil de chèvre, une chemise blanche et ma belle cravate de soie noire. Tout était prêt; mes bas et mes souliers bien cirés se trouvaient au pied du lit; je n'avais qu'à m'habiller, et, malgré cela, le froid que je sentais à la figure, la vue de ces vitres et le grand silence du dehors me donnaient le frisson d'avance. Si ce n'avait pas été la fête de Catherine, je serais resté là jusqu'à midi; mais tout à coup cette idée me fit sauter du lit et courir bien vite au grand poêle de faïence, où restaient presque toujours quelques braises de la veille au soir dans les cendres. J'en trouvai deux ou trois, je me dépêchai de les rassembler et de mettre dessus du petit bois et deux grosses bûches, après quoi je courus me renfoncer dans mon lit.

M. Goulden, sous ses grands rideaux, la couverture tirée sur le nez et le bonnet de coton sur les yeux, était éveillé depuis un instant; il m'entendit et me cria:

«Joseph, il n'a jamais fait un froid pareil depuis quarante ans... je sens ça... Quel hiver nous allons avoir!»

Moi, je ne lui répondais pas; je regardais de loin si le feu s'allumait: les braises prenaient bien; on entendait le fourneau tirer, et d'un seul coup tout s'alluma. Le bruit de la flamme vous réjouissait; mais il fallut plus d'une bonne demi-heure pour sentir un peu l'air tiède.

Enfin je me levai, je m'habillai. M. Goulden parlait toujours: moi, je ne pensais qu'à Catherine. Et comme j'avais fini vers huit heures, j'allais sortir, lorsque M. Goulden, qui me regardait aller et venir, s'écria:

«Joseph, à quoi penses-tu donc, malheureux? Est-ce avec ce petit habit que tu veux aller aux Quatre-Vents? Mais tu serais mort à moitié chemin. Entre dans mon cabinet, tu prendras le grand manteau, les moufles et les souliers à double semelle garnis de flanelle.»

Je me trouvais si beau, que je réfléchis s'il fallait suivre son conseil, et lui, voyant ça, dit:

«Écoute, on a trouvé hier un homme gelé sur la côte de Wéchem; le docteur Steinbrenner a dit qu'il résonnait comme un morceau de bois sec, quand on tapait dessus. C'était un soldat; il avait quitté le village entre six et sept heures, à huit heures on l'a ramassé; ainsi ça va vite. Si tu veux avoir le nez et les oreilles gelés, tu n'as qu'à sortir comme cela.»

Je vis bien alors qu'il avait raison; je mis ses gros souliers, je passai le cordon des moufles sur mes épaules, et je jetai le manteau par-dessus. C'est ainsi que je sortis, après avoir remercié M. Goulden, qui m'avertit de ne pas rentrer trop tard, parce que le froid augmente à la nuit, et qu'une grande quantité de loups devaient avoir passé le Rhin sur la glace.

Je n'étais pas encore devant l'église, que j'avais déjà relevé le collet de peau de renard du manteau, pour sauver mes oreilles. Le froid était si vif, qu'on sentait comme des aiguilles dans l'air, et qu'on se recoquillait malgré soi jusqu'à la plante des pieds.

Sous la porte d'Allemagne, j'aperçus le soldat de garde, dans son grand manteau gris, reculé comme un saint au fond de sa niche; il serrait le fusil avec sa manche, pour n'avoir pas les doigts gelés contre le fer, deux glaçons pendaient à ses moustaches. Personne n'était sur le pont, ni devant l'octroi. Un peu plus loin, hors de l'avancée, je vis trois voitures au milieu de la route, avec leurs grandes bâches serrées comme des bourriches, elles étincelaient de givre; on les avait dételées et abandonnées. Tout semblait mort au loin, tous les êtres se cachaient, se blottissaient dans quelque trou; on n'entendait que la glace crier sous vos pieds.

En courant à côté du cimetière, dont les croix et les tombes reluisaient au milieu de la neige, je me dis en moi-même: «Ceux qui dorment là n'ont plus froid!» Je serrais le manteau contre ma poitrine et je cachais mon nez dans la fourrure, remerciant M. Goulden de la bonne idée qu'il avait eue. J'enfonçais aussi mes mains dans les moufles jusqu'aux coudes, et je galopais dans cette grande tranchée à perte de vue, que les soldats avaient faite depuis la ville jusqu'aux Quatre-Vents. C'étaient des murs de glace; en quelques endroits balayés par la bise, on voyait le ravin du fond de Fiquet, la forêt du bois de chênes et la montagne bleuâtre, comme rapprochés de vous à cause de la clarté de l'air.

On n'entendait plus aboyer les chiens de ferme, il faisait aussi trop froid pour eux.

Malgré tout, la pensée de Catherine me réchauffait le cœur, et bientôt je découvris les premières maisons des Quatre-Vents. Les cheminées et les toits de chaume, à droite et à gauche de la route, dépassaient à peine les montagnes de neige, et les gens, tout le long des murs, jusqu'au bout du village, avaient fait une tranchée pour aller les uns chez les autres. Mais ce jour-là, chaque famille se tenait autour de son âtre, et l'on voyait les petites vitres rondes comme piquées d'un point rouge, à cause du grand feu de l'intérieur. Devant chaque porte se trouvait une botte de paille, pour empêcher le froid de passer dessous.

À la cinquième porte à droite je m'arrêtai pour ôter mes moufles, puis j'ouvris et je refermai bien vite; c'était la maison de ma tante Grédel Bauer, la veuve de Mathias Bauer et la mère de Catherine.

Comme j'entrais grelottant et que la tante Grédel, assise devant l'âtre, tournait sa tête grise, tout étonnée à cause de mon grand collet de renard, Catherine, habillée en dimanche, avec une belle jupe de rayage, le mouchoir à longues franges en croix autour du sein, le cordon du tablier rouge serré à sa taille très-mince, un joli bonnet de soie bleue à bandes de velours noir renfermant sa figure rose et blonde, les yeux doux et le nez un peu relevé, Catherine s'écria:

«C'est Joseph!»

Et sans regarder deux fois elle accourut m'embrasser en disant:

«Je savais bien que le froid ne t'empêcherait pas de venir.»

J'étais tellement heureux que je ne pouvais parler! J'ôtai mon manteau, que je pendis au mur avec les moufles; j'ôtai pareillement les gros souliers de M. Goulden, et je sentis que j'étais tout pâle de bonheur.

J'aurais voulu trouver quelque chose d'agréable, mais comme cela ne venait pas, tout à coup je dis:

«Tiens, Catherine, voici quelque chose pour ta fête; mais d'abord il faut que tu m'embrasses encore une fois avant d'ouvrir la boîte.»

Elle me tendit ses bonnes joues roses et puis s'approcha de la table; la tante Grédel vint aussi voir. Catherine délia le cordon et ouvrit. Moi j'étais derrière, et mon cœur sautait, sautait: j'avais peur en ce moment que la montre ne fût pas assez belle. Mais au bout d'un instant, Catherine, joignant les mains, soupira tout bas:

«Oh! mon Dieu! que c'est beau!... C'est une montre.

—Oui, dit la tante Grédel, ça, c'est tout à fait beau: je n'ai jamais vu de montre aussi belle... On dirait de l'argent.

—Mais c'est de l'argent, fit Catherine en se retournant et me regardant pour savoir.»

Alors je dis:

«Est-ce que vous croyez, tante Grédel, que je serais capable de donner une montre en cuivre argenté à celle que j'aime plus que ma propre vie? Si j'en étais capable, je me mépriserais comme la boue de mes souliers.»

Catherine, entendant cela, me mit ses deux bras autour du cou, et comme nous étions ainsi je pensai: «Voilà le plus beau jour de ma vie!

Je ne pouvais plus la lâcher; la tante Grédel demandait:

«Qu'est-ce qu'il y a donc de peint sur le verre?»

Mais je n'avais plus la force de répondre, et seulement à la fin, nous étant assis l'un à côté de l'autre, je pris la montre et je dis:

«Cette peinture, tante Grédel, représente deux amoureux qui s'aiment plus qu'on ne peut dire: Joseph Bertha et Catherine Bauer; Joseph offre un bouquet de roses à son amoureuse, qui étend la main pour le prendre.»

Quand la tante Grédel eut bien vu la montre, elle dit:

«Viens que je t'embrasse aussi, Joseph; je vois bien qu'il t'a fallu beaucoup économiser et travailler pour cette montre-là et je pense que c'est très-beau... que tu es un bon ouvrier et que tu nous fais honneur.»

Je l'embrassai dans la joie de mon âme, et depuis ce moment jusqu'à midi, je ne lâchai plus la main de Catherine; nous étions heureux en nous regardant.

La tante Grédel allait et venait autour de l'âtre pour apprêter un pfankougen, avec des pruneaux secs et des küchlen trempés dans du vin à la cannelle et d'autres bonnes choses; mais nous n'y faisions pas attention, et ce n'est qu'au moment où la tante, après avoir mis son casaquin rouge et ses sabots noirs, s'écria toute contente: «Allons, mes enfants, à table!» que nous vîmes la belle nappe, la grande soupière, la cruche de vin et le pfankougen bien rond, bien doré, sur une large assiette au milieu. Cela nous réjouit la vue, et Catherine dit:

«Assieds-toi là, Joseph, contre la fenêtre, que je te voie bien. Seulement il faut que tu m'arranges la montre, car je ne sais pas où la mettre.»

Je lui passai la chaîne autour du cou, puis, nous étant assis, nous mangeâmes de bon appétit. Dehors on n'entendait rien, le feu pétillait sur l'âtre. Il faisait bien bon dans cette grande cuisine, et le chat gris, un peu sauvage, nous regardait de loin à travers la balustrade de l'escalier au fond, sans oser descendre.

Catherine, après le dîner, chanta l'air: Der lieber Gott! Elle avait une voix douce qui s'élevait jusqu'au ciel. Moi je chantais tous bas, seulement pour la soutenir. La tante Grédel, qui ne pouvait jamais rester sans rien faire, même les dimanches, s'était mise à filer; le bourdonnement du rouet remplissait les silences, et nous étions tout attendris. Quand un air était fini, nous en commencions un autre. À trois heures, la tante nous servit les küchlen à la cannelle; nous y mordions ensemble, en riant comme des bienheureux, et la tante quelquefois s'écriait:

«Allons, allons, est-ce qu'on ne dirait pas de véritables enfants?»

Elle avait l'air de se fâcher, mais on voyait bien à ses yeux plissés qu'elle riait au fond de son cœur. Cela dura jusqu'à quatre heures du soir; alors la nuit commençait à venir, l'ombre entrait par les petites fenêtres, et songeant qu'il faudrait bientôt nous quitter, nous nous assîmes tristement près de l'âtre où dansait la flamme rouge. Catherine me serrait la main; moi, le front penché, j'aurais donné ma vie pour rester. Cela durait depuis une bonne demi-heure, lorsque la tante Grédel s'écria:

«Joseph... écoute... il est temps que tu partes; la lune ne se lève pas avant minuit, il va faire bientôt noir dehors comme dans un four, et par ces grands froids un malheur est si vite arrivé...»

Ces paroles me portaient un coup, et je sentais que Catherine me retenait la main. Mais la tante Grédel avait plus de raison que nous.

—C'est assez, dit-elle en se levant et décrochant le manteau du mur; tu reviendras dimanche.

Il fallut bien remettre les gros souliers, les moufles et le manteau de M. Goulden.

J'aurais voulu faire durer cela cent ans; malheureusement la tante m'aidait. Quand j'eus le grand collet dressé contre les oreilles, elle me dit:

«Embrassons-nous, Joseph!»

Je l'embrassai d'abord, ensuite Catherine, qui ne disait plus rien. Après cela, j'ouvris la porte, et le froid terrible entrant tout à coup, m'avertit qu'il ne fallait pas attendre.

«Dépêche-toi, me dit la tante.

—Bonsoir, Joseph, bonsoir!... me criait Catherine: n'oublie pas de venir dimanche.»

Je me retournai pour agiter la main, puis je me mis à courir sans lever la tête, car le froid était tel que mes yeux en pleuraient derrière les grands poils du collet.

IV

À son retour il est rencontré par un gueux d'ivrogne qui le poursuit en le menaçant de le dénoncer au conseil de révision comme n'étant pas boiteux. Il lui échappe et rentre chez M. Goulden qu'il trouva consterné du 29e bulletin après la retraite de Moscou, annonçant l'anéantissement des 750,000 hommes de l'armée de Russie. M. Goulden charge son apprenti d'aller à sa place chez ses pratiques remonter les horloges. Joseph y va et trouve les rues et les églises encombrées de phalsbouriens et de paysans inquiets du sort de leurs pauvres enfants. Il monte au clocher pour revoir de loin la maison de sa tante Grédel aux Quatre-Vents, où il a été si heureux la veille avec Catherine. Puis tout à coup la pensée lui vint que s'il était parti l'année d'avant, Catherine serait aussi là pour prier et le redemander à Dieu. Il sentit son corps grelotter.

«Allons-nous-en, allons-nous-en, dit-il au sonneur; c'est épouvantable!

—Quoi? dit le sonneur.

—La guerre!»