II
C'est surtout le portrait du paysan russe avant cette année où la courageuse initiative de l'Empereur actuel a généreusement élevé au rang de citoyens et de propriétaires libres, sept à huit millions de serfs qui lui doivent tout ce qui constitue la vie civile. Cette époque est une des grandes époques de la vie du peuple russe et de l'humanité tout entière. Le moule de la servitude a été brisé, non par les esclaves, mais par le maître des esclaves. Et aucune des révolutions tant prédites par les seigneurs ne s'en est suivie. Dieu a secondé l'empereur dans son magnanime dessein, et la Russie est régénérée. C'est cette force providentielle et divine qui vient en aide aux bons sentiments des princes assez justes pour vouloir la justice, assez audacieux pour oser la faire, qui a préservé des catastrophes prédites l'immense empire de Russie. L'empereur a été applaudi par son peuple et assisté de Dieu.
L'Europe a été injuste un moment pour lui et l'a accablé d'injures à cause de l'insurrection polonaise, malheureusement coïncidant avec l'émancipation du paysan russe. La Pologne, ce théâtre habituel de toutes les déclamations contre les Russes, avait des droits légitimes à revendiquer de trois puissances, la Russie, l'Autriche et la Prusse. Mais elle a mal choisi son heure et sa forme. Elle a dit à l'Europe: Faites-moi libre, et elle a oublié que c'est elle-même qui s'est abdiquée à l'époque de ses trois partages. Toutes les fois qu'un droit ou un rêve de liberté traverse la pensée morte d'une nation démembrée et ensevelie, elle ne doit attendre la résurrection que d'elle-même. Elle a le droit de revivre comme tout ce qui a été enseveli avant la mort, mais elle n'a pas le droit de disposer des enfants, des biens et du sang de la France, pour tenter après soixante et dix ans une résurrection courte et impossible. Ses longues anarchies sont punies par sa longue servitude. Il faut sympathiser avec ses malheurs, mais si l'on veut conserver sa pitié, il ne faut pas lire son histoire.
À cinquante verstes[2] environ de ma campagne habite un jeune propriétaire de ma connaissance, Arcadi Pavlitch Pénotchkine. Il y a beaucoup de gibier sur ses terres, sa maison est construite sur les plans d'un architecte français, ses gens sont habillés à l'anglaise, il a une table excellente, il accueille ses hôtes avec affabilité, et néanmoins on ne se sent nullement porté à lui rendre visite. C'est un homme positif et judicieux; il a reçu, selon l'usage, une éducation excellente, il a servi dans l'armée, il s'est frotté au grand monde, et maintenant il s'applique avec succès à l'administration de ses domaines. Arcadi Pavlitch est, comme il le dit lui-même, sévère mais juste; il se préoccupe beaucoup du sort de ses serfs, et ne les punit que pour leur bien. «Ils demandent à être traités comme des enfants,»—dit-il à ce propos;—«l'ignorance, mon cher, il faut prendre cela en considération[3].» Lorsqu'il se trouve dans la triste nécessité en question, aucun signe d'emportement ne trahit les sentiments qui l'agitent; il n'aime point à élever la voix; il donne un coup sec en portant le bras en avant et se borne à dire avec un calme parfait:—«Je te l'avais pourtant recommandé, mon cher.» Ou encore:—«Qu'est-ce qui te prend, mon ami? Reviens à toi.» Mais en prononçant ces paroles, il serre un peu les dents et sa bouche se contracte. Arcadi Pavlitch est d'une taille moyenne, sa tournure est élégante, ses traits ne manquent point d'agrément, et il a un soin tout particulier de ses mains et de ses ongles; ses joues et ses lèvres vermeilles respirent la santé, il rit avec éclat, de bon cœur, et sait au besoin imprimer à ses yeux clairs un clignotement gracieux qui ajoute encore à la séduction de ses prévenances. Il s'habille avec goût, achète des livres français, des gravures, et reçoit des journaux, quoique la lecture ait peu de charmes pour lui; c'est avec beaucoup de peine qu'il a terminé celle du Juif-Errant. Mais au jeu il est d'une force supérieure. En un mot, Arcadi Pavlitch est l'un des seigneurs les plus accomplis, et un des promis les plus enviables de tout le gouvernement; les femmes raffolent de lui et s'extasient particulièrement sur l'élégance de ses manières. Il est en outre extrêmement réservé, prudent comme un chat, et n'a jamais été mêlé à la moindre affaire compromettante; cependant, à l'occasion il ne dédaigne point de se mettre en avant et même de contredire jusqu'à le décontenancer un homme timide. Il est ennemi déclaré de la mauvaise compagnie, et craint par-dessus tout de manquer aux convenances; ce qui n'empêche pas que dans ses moments de bonne humeur il ne lui arrive de se poser en partisan d'Épicure; mais il estime peu, toutefois, la philosophie; il l'appelle la nourriture brumeuse des intelligences germaniques, et parfois même il la traite de fatras insipide. Il connaît la musique; en jouant aux cartes, il chantonne souvent à demi-voix avec beaucoup d'expression; il sait par cœur quelques passages de la Lucie et de la Somnambule mais il les prend ordinairement un peu trop haut. C'est à Pétersbourg qu'il passe les hivers. À la ville comme à la campagne sa maison est tenue avec un soin extrême: l'influence qu'il exerce à cet égard sur ses gens est si grande, que les cochers même la subissent; non-seulement ils entretiennent avec soin les harnais et nettoient leurs propres vêtements, mais ils se débarbouillent. Il est vrai que tous ses dvorovi[4] en général regardent un peu en dessous; on ne saurait toutefois en tirer aucune conséquence, car il est presque impossible, comme chacun le sait, de distinguer, dans notre chère patrie, si c'est la rancune ou le sommeil qui altèrent les traits d'un serviteur. Arcadi Pavlitch parle d'une voix douce et flûtée: il a la prononciation lente et semble confier avec satisfaction à ses belles moustaches parfumées les paroles qu'il articule. Dans la conversation, il emploie à tout propos un grand nombre de termes français, comme par exemple:—Mais c'est impayable!—Mais comment donc! etc.—Quoi qu'il en soit, on n'aime pas, je le répète, à lui rendre visite, et pour ma part c'est presque à contre-cœur que je le fais; il est même probable que si ce n'étaient ses perdrix et ses coqs de bruyère, j'aurais entièrement cessé toute relation avec lui. Je ne sais quelle inquiétude étrange on ressent lorsqu'on entre dans sa maison; toutes les commodités que l'on y trouve sont dépouillées d'agrément. Lorsque le soir un domestique frisé et revêtu d'une livrée bleu-clair avec des boutons armoriés se présente devant vous et se met avec un zèle extrême en devoir de tirer vos bottes, vous sentez que si, au lieu de sa pâle et maigre figure, apparaissaient tout à coup à vos yeux les larges pommettes et le nez épaté d'un jeune rustre que son maître a enlevé depuis peu à la charrue, mais qui a déjà eu le temps de découdre en plus de dix endroits les coutures du kaftane[5] de nankin qu'on vient de lui faire endosser,—ce changement vous causerait un indicible plaisir, et que vous vous exposeriez très-volontiers au danger d'avoir vos pieds mis en sang par la maladresse de ce valet improvisé.
Quel que fût mon éloignement pour Arcadi Pavlitch, il m'arriva une fois de passer la nuit chez lui. Le lendemain, dès l'aube du jour, je donnai ordre d'atteler ma calèche, mais il ne voulut pas me laisser partir sans m'avoir fait déjeuner à l'anglaise, et me conduisit dans son cabinet. On nous apporta du thé, des côtelettes, des œufs à la coque, du beurre, du miel, du fromage, etc. Deux valets de chambre, dont les gants étaient d'une blancheur irréprochable, nous servaient en silence, mais avec une adresse et une prévenance extrêmes; ils devinaient nos moindres désirs. Nous étions assis sur un divan, à la mode persane; Arcadi Pavlitch portait un long pantalon de soie, une jaquette de velours noir, un fez élégant auquel pendait un gland bleu foncé, et ses pantoufles jaunes à la chinoise étaient sans talons. Il buvait du thé, il riait, examinait ses ongles, fumait, s'appuyait nonchalamment sur les coussins dont il était entouré et paraissait à tous égards dans les meilleures dispositions. Après avoir mangé d'un bon appétit et avec une évidente satisfaction, il se versa un verre de vin rouge et l'approcha de ses lèvres; mais sa figure se rembrunit presque aussitôt.
—Pourquoi le vin n'est-il pas réchauffé? demanda-t-il d'un ton assez brusque à l'un des valets de chambre.
Celui-ci se troubla, s'arrêta comme s'il eût été soudainement pétrifié, et pâlit.
—Il me semble que je t'adresse une question, mon ami? ajouta Arcadi Pavlitch avec calme, et il le regarda fixement.
Le malheureux valet de chambre s'agita, mais sans changer de place, tordit machinalement entre ses doigts la serviette qu'il tenait, et ne souffla pas un mot.
Arcadi Pavlitch baissa la tête, jeta un regard oblique sur le coupable et parut réfléchir.
—Pardon, mon cher, me dit-il bientôt avec un sourire gracieux et en appuyant amicalement la main sur mon genou; puis, il porta de nouveau les yeux sur le valet de chambre.—Eh bien! va-t'en;—lui dit-il, après un instant de silence, et ayant repris sa physionomie habituelle, il sonna.
Un homme trapu, au teint basané, aux cheveux noirs et dont le front déprimé et les yeux noyés dans la graisse, se présenta devant nous.
—Qu'on prenne les dispositions nécessaires..... relativement à Théodore, dit Arcadi Pavlitch, à demi-voix et d'un air parfaitement dégagé.
—Vous allez être obéi, répondit le gros homme, et il disparut.
—Voilà, mon cher, les désagréments de la campagne, remarqua gaiement Arcadi Pavlitch; mais où allez-vous? Restez donc encore un peu.
—Non, répliquai-je, il est temps que je parte.
—Toujours à la chasse! Ah! les chasseurs sont vraiment terribles! Mais de quel côté allez-vous maintenant?
—À quarante verstes d'ici, à Rébova.
—À Rébova? Ah! mais dans ce cas je vais partir avec vous. Rébova n'est qu'à cinq verstes de ma campagne de Chipilofka, où je n'ai pas été depuis fort longtemps; il m'a été impossible de trouver un instant pour cela. Mais voilà qui se rencontre à merveille. Vous passerez la journée à chasser et reviendrez le soir chez moi. Ce sera charmant; je prendrai un cuisinier, nous souperons ensemble et vous coucherez à Chipilofka. C'est cela! c'est cela! ajouta-t-il, sans attendre une réponse. C'est arrangé. Eh! qui est là? Qu'on attelle la calèche, et promptement. Vous n'avez jamais été à Chipilofka? Je me serais fait un scrupule de vous inviter à y passer la nuit dans la maison de mon bourgmestre, où je m'établis d'habitude, mais je sais que vous n'êtes pas difficile, et d'ailleurs à Rébova vous auriez également couché dans une grange sur du foin. Partons! partons! Et Arcadi Pavlitch entonna je ne sais quelle romance française.
—Vous ne le savez peut-être pas, reprit-il en se dandinant, mes paysans de Chipilofka sont à l'abrok[6]: que faire? Au reste, ils me payent très-exactement. Il y a longtemps, je l'avoue, que je les aurais mis à la corvée, mais le village a trop peu de terres pour cela. Je suis même étonné qu'ils puissent nouer les deux bouts ensemble; au reste, c'est leur affaire. J'ai là-bas un bourgmestre qui est un fameux gaillard! une forte tête. C'est vraiment un homme d'administration; vous pourrez vous en convaincre. Ah! vraiment, cela se trouve fort à propos.
Il n'y avait rien à faire. Au lieu de partir tout de suite, nous ne nous mîmes en route qu'à deux heures de l'après-midi. Les chasseurs comprendront mon désappointement. Arcadi Pavlitch aimait parfois, comme il le disait lui-même, à se dorloter. Il prit en conséquence une telle quantité de linge, de vêtements, de parfums, de coussins et de nécessaires de toute espèce, qu'un Allemand économe en aurait eu très-certainement pour plus d'un an. À chaque descente, il adressait une allocution peu étendue, mais fort énergique, à son cocher, d'où je me crus autorisé à conclure que mon cher voisin était un grand poltron. Le voyage s'accomplit du reste fort heureusement; le seul accident qui arriva n'eut point de suites fâcheuses. Une des roues de derrière de la téléga[7] qui portait le cuisinier s'étant enfoncée dans un pont nouvellement réparé, ce personnage important eut l'abdomen légèrement comprimé. Lorsqu'Arcadi Pavlitch vit le danger que courait le Carême domestique, il s'effraya tout de bon et envoya savoir s'il ne s'était point blessé à la main; mais la réponse qu'on lui apporta l'ayant complétement rassuré à cet égard, il reprit son calme habituel. Nous allions assez lentement, et vers la fin de notre expédition j'éprouvais une fatigue extrême; j'étais assis à côté d'Arcadi Pavlitch, et au bout d'une heure de conversation il s'était mis à faire du libéralisme, faute de mieux.
Nous arrivâmes enfin à Chipilofka, et non pas à Rébova; le cocher ne savait comment cela se faisait. Mais il était déjà beaucoup trop tard pour chasser ce jour-là, et je me décidai bon gré, mal gré, à subir mon sort avec résignation.
Le cuisinier, qui était arrivé quelques minutes avant nous, avait eu le temps de prendre toutes ses dispositions et de prévenir de notre arrivée les personnes qu'elle pouvait intéresser. À l'entrée du village, nous trouvâmes le starosta[8] (le fils du bourgmestre); c'était un robuste paysan, aux cheveux roux et d'une taille gigantesque; il nous attendait à cheval, chapeau bas, et portait un armiak[9] neuf, sans ceinture.
—Où est donc Safrone? lui demanda Arcadi Pavlitch.
L'énorme starosta commença par sauter à terre, et ayant salué profondément son maître, il lui dit:—Bonjour, mon père Arcadi Pavlitch; puis, s'étant redressé de tout son haut, et ayant rejeté ses cheveux en arrière par un mouvement de tête, il ajouta que Safrone était allé à Pétrova, mais qu'on l'avait envoyé chercher.
—Eh bien! suis-nous, lui dit Arcadi Pavlitch; et nous repartîmes.
Le starosta tira son cheval vers l'un des bas-côtés de la route, par respect pour nous, se hissa sur son dos et se mit à suivre la calèche au grand trot, mais en tenant toujours son chapeau à la main. En traversant le village, nous rencontrâmes plusieurs paysans dans des téléga vides; leurs jambes pendaient hors de ces rustiques équipages, dont les cahots les faisaient sauter en l'air à tout moment; ils revenaient du travail et chantaient à tue-tête. Mais dès qu'ils eurent aperçu notre calèche et le starosta, ils se turent, ôtèrent leurs bonnets fourrés (on était cependant au cœur de l'été) et se levèrent comme s'ils attendaient des ordres. Arcadi Pavlitch leur accorda, en passant, un signe de tête plein de dignité. Une agitation inaccoutumée se répandit bientôt dans tout le village. Les paysannes en jupes rayées jetaient des bâtons aux chiens trop zélés ou assez peu perspicaces pour nous accueillir par des aboiements. Un vieillard boiteux dont la barbe blanche montait presque jusqu'aux yeux arracha précipitamment d'un abreuvoir le cheval qu'il venait d'y amener, et qui n'avait pas encore achevé de boire, et, lui ayant donné, sans le moindre motif, un grand coup de pied dans le côté, il nous salua. Des enfants en longues chemises[10] s'éloignaient à notre approche avec des hurlements, se couchaient à plat ventre sur le seuil des portes, baissaient la tête, levaient les pieds en l'air et se trouvaient très-expéditivement transportés de cette manière au fond des sénis[11] obscurs de leurs demeures respectives, qu'ils ne quittaient plus. Les poules mêmes prenaient le trot et allaient se réfugier dans les cours. Un coq au poitrail noir et luisant comme un gilet de satin, et dont la queue écarlate flottait fièrement au vent, était le seul être animé qui avait eu l'audace de rester sur la route à notre approche, et il s'apprêtait même à chanter, lorsque tout à coup il se troubla et prit la fuite à son tour.
La maison du bourgmestre était située à l'écart, au milieu d'un enclos semé de chanvre qui était alors en pleine croissance. La calèche s'arrêta devant la porte. M. Pénotchkine se leva, fit tomber, par un mouvement fort pittoresque, le manteau qui était jeté sur ses épaules, et mit pied à terre en promenant autour de lui un regard plein de bienveillance. La femme du bourgmestre s'avança vers nous avec force salutations et approcha ses lèvres de la main seigneuriale. Arcadi Pavlitch lui laissa le temps de la couvrir de baisers et monta l'escalier. Au fond de la première pièce se tenait blottie, dans un coin obscur, la femme du starosta: elle salua le maître, mais n'osa point lui baiser la main. Dans la chambre froide[12] qui se trouvait à droite de celle où nous étions entrés, deux autres paysannes étaient occupées à disposer le local en toute hâte; elles en tiraient une foule de vieilleries, des cruches vides, des touloupes[13] dont la peau était durcie à force d'usage, des pots à beurre, un berceau rempli de chiffons de toute couleur, et contenant un enfant à la mamelle: elles balayaient avec les paquets de branches dont on se sert au bain[14] les ordures qui couvraient le plancher... Arcadi Pavlitch les chassa et alla s'établir sur le banc près des images[15]. Les cochers commencèrent à apporter des malles, des cassettes et d'autres objets, en s'efforçant de faire le moins de bruit possible avec leurs épaisses chaussures.
Pendant ce temps Arcadi Pavlitch interrogeait le starosta sur l'état des semailles, et sur quelques autres sujets qui se rapportaient à l'économie agricole. Les réponses du starosta étaient satisfaisantes, mais il avait un air gauche et embarrassé: on eût dit qu'il agrafait son kaftane au cœur de l'hiver avec des doigts glacés par la gelée. Il se tenait près de la porte et tournait continuellement la tête comme s'il s'attendait à quelque danger: il se préoccupait beaucoup aussi des allées et venues incessantes du valet de chambre. Quoiqu'il me masquât presque entièrement la porte, j'aperçus derrière lui, dans la première pièce, la femme du bourgmestre qui donnait en silence une bourrée de coups de poing à je ne sais quelle autre paysanne. Mais un bruit de roues se fit entendre, et une téléga s'arrêta devant la maison; le bourgmestre fit son entrée dans la chambre.
Cet homme d'administration, comme l'appelait Arcadi Pavlitch, était de petite taille; mais il avait les épaules larges, et quoiqu'il eût les cheveux gris, il était encore robuste: il avait le nez rouge, de petits yeux d'un bleu gris, et une barbe en éventail. Je crois nécessaire de faire à ce propos la remarque suivante: depuis que la Russie existe, tous ceux qui s'y sont enrichis ont une barbe démesurée. Un paysan de votre connaissance a une barbe peu fournie et effilée; vous le rencontrez un beau jour et remarquez avec stupéfaction que sa figure est entourée d'une véritable auréole; d'où lui vient cet ornement? Le bourgmestre avait, à ce qu'il paraît, fait bonne chère à Pétrova; il exhalait une odeur d'eau-de-vie assez prononcée, et sa figure était passablement avinée.
—Ah! vous qui êtes nos pères, nos bienfaiteurs,—commença-t-il à crier d'une voix haute et traînante, et en donnant à sa physionomie une expression d'attendrissement si vif qu'il semblait au moment de verser un torrent de larmes,—vous avez donc daigné venir nous visiter! Votre petite main, mon père, votre main chérie,—ajouta-t-il en tendant les lèvres avec ardeur. Arcadi Pavlitch s'empressa de satisfaire à cette preuve d'attachement.
—Eh bien! père Safrone, comment vont les affaires?—demanda-t-il ensuite au bourgmestre d'un ton presque caressant.
—Ah! père,—reprit celui-ci,—comment pourraient-elles aller mal? N'êtes-vous pas nos pères, nos bienfaiteurs? Vous avez daigné honorer notre pauvre village de votre présence; vous nous avez comblés par là de bonheur pour le reste de nos jours. Dieu soit loué! Arcadi Pavlitch; Dieu soit loué! tout va bien, grâce à vos bienfaits.
Le lendemain les deux étrangers suivent le starosta, ou l'intendant dans l'examen de la propriété et sont témoins de l'arbitraire et de l'iniquité du bourgmestre; il y a de quoi pleurer sur le sort asservi des paysans. Mais passons; tout cela est changé pour le paysan devenu libre. Et l'empereur s'occupait d'émanciper également le paysan polonais quand l'insurrection est venue changer la question et transformer la réforme en insurrection. La Russie et la Pologne en sont là.
III
Un soir, Jermolaï et moi, nous partîmes pour chasser à l'affût. Mais il est fort possible que le lecteur ne sache point ce que ce terme signifie. Je vais le lui expliquer en peu de mots.
Un quart d'heure environ avant le coucher du soleil, au printemps, vous entrez dans un bois, sans chien et le fusil sur l'épaule. Ayant fait choix d'un emplacement convenable, sur le bord d'une clairière, vous vous y arrêtez; ainsi posté, vous promenez vos regards de tous côtés, vous examinez vos capsules, et de temps en temps vous échangez un signe d'intelligence avec votre compagnon. Un quart d'heure se passe. Le soleil est déjà couché, mais il ne fait pas encore sombre dans le bois; l'air y est pur et transparent; les oiseaux gazouillent à l'envi autour de vous; l'herbe naissante étincelle gaiement des reflets de l'émeraude... Vous attendez. Le jour commence à baisser rapidement; les feux rougeâtres qui embrasent l'horizon effleurent d'abord les racines et le tronc des arbres; puis, montant peu à peu, ils en colorent les branches les plus basses, chargées de bourgeons à peine éclos, et gagnent enfin leurs cimes immobiles, qui semblent assoupies. Mais celles-ci s'éteignent à leur tour; le ciel jusqu'alors empourpré bleuit de plus en plus. L'air s'imprègne des suaves parfums que les bois exhalent à cette heure du jour; un souffle humide et à peine sensible s'élève par moments et vient mourir près de vous dans les branches. Les oiseaux s'endorment successivement et par espèces; ce sont les pinsons qui se taisent les premiers; quelques instants après, les fauvettes; puis, les épeiches... L'obscurité continue à augmenter; les arbres se transforment à vos yeux en masses confuses et gigantesques; quelques étoiles scintillent timidement à la voûte du ciel...... la plupart des oiseaux reposent. Les rouges-queues et les jeunes pies sont les seuls qui sifflent encore par moments; mais ils se taisent à leur tour. Le petit chant sonore du pouillot se fait entendre une dernière fois au-dessus de votre tête; le cri plaintif du loriot lui a répondu dans le lointain; au fond du bois, un rossignol vient de lancer rapidement sa première note; l'impatience vous dévore. Tout à coup..., mais un chasseur seul pourra me répondre, au milieu du profond silence qui règne depuis quelques instants, s'élève un bruit tout particulier: c'est celui de deux ailes qui s'agitent rapidement en mesure, et une bécasse des bois, au long bec gracieusement incliné, se détache sur le feuillage foncé d'un bouleau et se dirige lentement vers nous.
Voilà ce qu'il faut entendre par chasse à l'affût. Ainsi donc, je me mis en route avec Jermolaï pour aller à la chasse. Mais j'oubliais une chose importante; il faut encore, cher lecteur, que je vous fasse faire connaissance avec mon compagnon.
Tourgueneff avait pris pour compagnon un chasseur, paysan des environs, véritable aventurier des forêts. Ils partent ensemble, ils arrivent à la tombée de la nuit près du moulin où l'on refuse d'abord de les recevoir. À la fin le meunier entr'ouvre sa porte, il les engage à aller passer la nuit dans un hangar à quelque distance, leur fait allumer du feu et leur envoie sa femme pour veiller à leurs besoins. Il reconnaît dans la meunière malade de la poitrine une certaine Anina, jeune femme, d'une classe et d'une éducation supérieures aux paysans et qui servait à Pétersbourg chez un de ses amis M. Zverkoff.
M. Zverkoff lui avait un jour raconté ce qu'il appelait l'atroce ingratitude d'Anina. La voici.
C'est M. Zverkoff qui parle:
—M. Zverkoff commença en ces termes:—Vous n'êtes pas sans savoir quelle femme j'ai le bonheur de posséder; je crois qu'il est impossible de trouver une meilleure personne; vous en conviendrez vous-même. Il n'y a certainement pas d'existence plus heureuse que celle des femmes de chambre de ma femme; c'est une véritable béatitude. Mais madame Zverkoff s'est donné pour règle de ne point avoir à son service de femme de chambre mariée; et, en effet, cela ne vaut rien. Viennent les enfants, et ceci et cela;—comment, je vous le demande, une femme de chambre mariée pourrait-elle remplir son devoir et se conformer à toutes les habitudes de sa maîtresse? ce n'est plus cela du tout; elle a tout autre chose en tête. Il faut en général, lorsqu'on raisonne, ne point perdre de vue la nature humaine. Ainsi, par exemple, un jour, en traversant un de nos villages, il y a bien de cela,... comment vous dirai-je sans mentir?... une quinzaine d'années, nous remarquâmes, ma femme et moi, la fille du starosta; c'était une charmante enfant; elle avait même un je ne sais quoi, vous me comprenez, quelque chose de très-prévenant dans les manières. Ma femme me dit aussitôt:—Coco, c'est-à-dire vous comprenez: elle m'appelle ainsi; prenons cette petite fille à Pétersbourg; elle me plaît.—Prenons-la,—lui répondis-je; je ne demande pas mieux.—Le starosta tombe, bien entendu, à nos pieds; il ne pouvait pas s'attendre, vous comprenez, à un pareil bonheur. Quant à la petite, elle se mit naturellement à pleurer, par bêtise... Au commencement, ce n'est pas l'embarras, la chose peut paraître un peu dure, j'en conviens; la maison paternelle... en général.... il n'y a là rien d'extraordinaire. Je n'en persisterai pas moins à dire qu'il faut juger humainement des choses. Cependant la petite s'habitua bientôt à nous; on la mit d'abord dans la chambre des femmes de service pour l'y instruire, comme il convient. Mais ce qui vous surprendra sans doute, c'est qu'elle fit des progrès étonnants; ma femme la prit tout bonnement en adoration et daigna enfin l'attacher de préférence à toute autre, remarquez-le bien,... à sa propre personne. Et, pour être juste, je dois dire que... jamais elle n'avait encore eu de meilleure femme de chambre; c'était une créature serviable, modeste, soumise,—en un mot, elle avait toutes les qualités qu'on peut souhaiter. Mais aussi il fallait voir à quel point ma femme la gâtait: elle poussait même à cet égard les choses beaucoup trop loin: elle l'habillait on ne peut mieux, la nourrissait de notre desserte, lui faisait porter du thé; enfin, elle lui donnait tout au monde. C'est ainsi qu'elle vécut une dizaine d'années près de ma femme. Mais un beau jour, figurez-vous que je vois entrer Arina (c'était le nom de cette fille) dans mon cabinet, sans m'en avoir fait demander la permission. Arrivée devant moi, elle se jette à mes pieds. C'est, je vous l'avoue très-franchement, une habitude que je ne puis pas souffrir. Un être humain ne doit jamais manquer à sa propre dignité; convenez-en!—Que me veux-tu?—demandai-je à Arina.—Mon père Alexandre Silitche, je viens vous supplier de m'accorder une grâce.—Laquelle?—Permettez-moi de me marier.—Cette demande me surprit étrangement, je l'avoue.—Mais tu sais bien, petite sotte,—lui répondis-je,—que ta maîtresse n'a point d'autre femme de chambre?—Je continuerai à la servir, comme d'ordinaire.—Allons donc! allons donc! ta maîtresse ne veut pas avoir de femme de chambre mariée.—Malania peut me remplacer.—Je te prie de ne pas raisonner.—Qu'il en soit comme vous voudrez... Moi, je vous le déclare, j'étais stupéfait. Je suis organisé de telle sorte que... rien ne m'indigne plus, j'ose le dire, que l'ingratitude... Je n'ai pas besoin de vous le répéter, vous connaissez ma femme; c'est un ange sous forme humaine; elle est d'une bonté inexprimable. Le plus grand des scélérats aurait bien certainement des égards pour elle. Je chassai Arina, et je supposais qu'avec le temps elle reviendrait à de meilleurs sentiments; il me répugne, vous savez, de croire au mal et à la noire ingratitude du cœur humain. Mais que pensez-vous? six mois après, je la vois arriver de nouveau vers moi avec la même prière. Cette fois, je le reconnais, je la chassai avec indignation; je la menaçai et lui dis même que j'en instruirais ma femme. J'étais tout bouleversé; mais figurez-vous mon étonnement; quelque temps après, ma femme accourt à moi tout en larmes et si agitée que j'en fus effrayé.—Qu'est-il arrivé?—Arina,...—me dit-elle, vous comprenez,... je rougis de vous le raconter.—Est-il possible? mais avec qui donc?—Pétrouchka le laquais.—Cette nouvelle me mit tout à fait hors de moi. Je suis ainsi fait,... je n'aime pas les demi-mesures... Pétrouchka n'était pas coupable; j'aurais pu le punir;... mais suivant moi, il n'était pas coupable. Quant à Arina... qu'ajouter à cela? Il n'y a vraiment rien à dire; j'ordonnai naturellement qu'on lui coupât les cheveux[16], qu'on l'habillât de zatrapés[17] et qu'on l'expédiât immédiatement à la campagne. Ma femme y perdit, il est vrai, une excellente femme de chambre, mais il n'y avait rien à faire; il est impossible cependant de tolérer des désordres pareils dans une maison; il vaut mieux couper tout de suite les membres malades. Eh bien, maintenant, jugez-en vous-même; vous connaissez ma femme; c'est, comme je vous l'ai déjà dit, un ange!... elle s'était attachée à Arina,... et Arina, qui la servait, n'a pas eu assez de conscience pour... Ah! vraiment, il faut en convenir... Mais à quoi bon s'étendre là-dessus? dans tous les cas, il n'y avait rien à faire. Cette preuve d'insensibilité m'a personnellement affecté et blessé au dernier point. Vous avez beau dire,—le cœur, les sentiments... non! ne leur en demandez pas! Nourrissez un loup aussi bien que vous voudrez, il aura toujours les regards tournés vers la forêt... C'est une leçon... Mais je voulais seulement vous prouver...
Et ici M. Zverkoff détourna la tête et s'enveloppa chaudement dans son manteau, en comprimant avec courage l'émotion qui l'agitait.
Le lecteur doit comprendre maintenant pourquoi je regardais Arina avec tant d'intérêt.
—Y a-t-il longtemps que tu as épousé le meunier? lui demandai-je.
—Deux ans.
—Mais comment cela? Ton maître te l'a donc permis?
—On m'a rachetée.
—Qui cela?
—Savéli Alexéïevitch.
—Qui est-ce?
—Mon mari.—Je remarquai qu'à ces mots Jermolaï avait comprimé un sourire.—Mon maître, continua Arina. Vous aurait-il parlé de moi?
Je ne savais que lui répondre.—Arina!—cria de loin le meunier; celle-ci se leva et nous laissa seuls.
—Son mari est-il un brave homme? demandai-je à Jermolaï.
—Il n'y a rien a en dire.
—Ont-ils des enfants?
—Ils en avaient un, mais il est mort.
—Elle a donc plu au meunier? Combien a-t-il donné pour l'affranchir?
—Je n'en sais rien; mais elle sait lire et écrire. Pour leur genre d'affaires, c'est une chose... comment dirai-je, qui peut être utile. Mais oui, du reste, il faut croire qu'Arina lui plaisait.
—Et toi, tu la connais depuis longtemps?
—Depuis longtemps. J'allais autrefois chez ses maîtres. Leur bien n'est pas loin d'ici.
—Connaissais-tu le laquais Pétrouchka?
—Pêtre Vassilitch? Comment donc?
—Où est-il maintenant?
—On l'a fait soldat.
Nous restâmes un moment sans parler.—Elle paraît souffrante? demandai-je à mon compagnon.
—Ah! je le crois bien! Mais je gage que demain l'affût sera bon. Vous feriez bien de dormir un peu.
Une bande de canards sauvages passa en sifflant sur nos têtes et nous l'entendîmes s'abattre non loin de nous sur la rivière. La nuit était noire et le froid commençait à se faire sentir. Le chant des rossignols retentissait au fond des bois. Nous nous enfonçâmes dans le foin et quelques instants après nous dormions l'un et l'autre d'un profond sommeil.
IV
BIROUK[18]
Je revenais de la chasse seul, en drochki[19]; j'avais encore huit verstes à faire pour arriver chez moi; ma bonne jument, trotteuse infatigable, courait fièrement sur la grande route poudreuse, et de temps en temps elle dressait les oreilles et jetait un hennissement étouffé; mon chien, harassé de fatigue, suivait de près, et ne s'écartait point d'un pas: on eût dit qu'il était attaché aux roues. L'orage approchait. En face de moi, un nuage énorme et aux reflets lilas s'élevait au-dessus du bois; des nuées grisâtres couraient rapidement à ma rencontre; le feuillage des saules commençait à s'agiter en murmurant. La chaleur jusqu'alors étouffante tomba soudainement, et l'air devint froid et humide; les ombres épaississaient de plus en plus. Je donnai un coup de rêne à mon cheval, descendis dans le ravin, traversai heureusement le lit d'un petit ruisseau qui était à sec, et dont les bords étaient garnis de broussailles, gravis la côte opposée, et entrai dans le bois. La route que j'avais prise traversait en serpentant un épais taillis de noisetiers, et l'obscurité y était déjà profonde; j'avançais presque au hasard. Mon drochki heurtait à tout moment contre les racines noueuses des chênes centenaires et des tilleuls, et s'engageait dans les ornières profondes qu'avaient creusées les roues des charrettes; mon cheval commençait à broncher. Un vent violent s'éleva tout à coup et s'engouffra dans le bois en mugissant, le bruit de quelques grosses gouttes d'eau se fit entendre dans le feuillage, un éclair sillonna le ciel et fut suivi de près par le roulement du tonnerre. La pluie tomba bientôt par torrents. Je ralentis ma course, et fus même bientôt obligé de m'arrêter: mon cheval enfonçait dans la boue et je n'y voyais plus à deux pas devant moi. Je parvins cependant à m'abriter tant bien que mal sous un épais buisson. Courbé en deux et la tête enfoncée dans mon manteau, j'attendais patiemment la fin de l'orage, lorsque à la lueur d'un éclair une forme élevée apparut à mes yeux sur la route, et comme je continuais à regarder de ce côté, elle se dressa devant moi, près du drochki, comme si elle sortait de terre.
—Qui es tu? me demanda une voix retentissante.
—Et toi-même, qui es-tu?
—Je suis le forestier.
Je lui dis mon nom.
—Ah! je vous connais! Vous allez à la maison?
—Oui; mais entends-tu l'orage?
—Il est fort, me répondit l'apparition.
Mais au même instant un éclair blafard illumina la route, et je pus voir distinctement celui qui m'avait abordé ainsi; cette lueur soudaine fut suivie presque immédiatement d'un violent coup de tonnerre, et la pluie redoubla.
—Ça ne finira pas de sitôt, reprit le forestier.
—Que faire?
—Je vais, si vous voulez, vous conduire dans mon isba[20], me dit le forestier d'un ton brusque.
—Tu me rendras service.
—Veuillez rester assis.
Le forestier s'approcha de mon cheval, et l'ayant pris par la bride, il le fit avancer. Nous nous mîmes en route. Je me cramponnai au coussin du drochki qui se balançait comme le fait un bateau sur une mer houleuse, et appelai mon chien. Ma pauvre jument s'enfonçait dans la boue, glissait et bronchait à tout moment; le forestier marchait en tête, tantôt à droite, tantôt à gauche du brancard, et s'avançait dans l'ombre comme un spectre. Après m'avoir fait traverser ainsi une partie du bois, mon conducteur s'arrêta.
—Nous voici chez moi, maître, me dit-il avec calme.
Le kalitka cria sur ses gonds, et des petits chiens se mirent à aboyer en chœur dans la cour. Je levai les yeux, et distinguai à la lueur des éclairs une petite isba située au milieu d'un vaste emplacement entouré d'une haie en branches. Une des étroites fenêtres de ce lieu était faiblement éclairée. Le forestier conduisit mon cheval jusqu'au perron, et frappa à la porte.
—Voilà! voilà! cria une petite voix; puis un piétinement de pieds nus se fit entendre. On tira le loquet, et une petite fille de douze ans tout au plus, en chemise écourtée et retenue à la taille par une lisière, parut, une lanterne à la main, sur le seuil de la porte.
—Éclaire au maître, lui dit mon hôte, et moi je vais faire entrer votre drochki sous le hangar.
La petite fille jeta les yeux sur moi, et rentra dans l'isba: je la suivis.
L'isba du forestier se composait d'une seule chambre, et celle-ci avait une assez triste apparence; elle était basse, enfumée, dégarnie des ustensiles que l'on rencontre ordinairement chez le paysan: on n'y voyait ni cloisons ni soupente. Un touloupe déchiré pendait au mur: plus loin, sur le banc, était couché un fusil, et un tas de chiffons étaient amoncelés dans un coin. Deux grands pots placés près du poêle complétaient cet ameublement qu'éclairait la lueur vacillante d'une loutchina[21] qui brûlait sur la table. Au milieu de la chambre pendait un berceau fixé à l'extrémité d'une longue gaule. La petite fille éteignit la lanterne, s'assit sur un escabeau, et se mit à balancer le berceau d'une main, tout en ravivant de l'autre la flamme de la loutchina. Je promenai mes regards dans la chambre: le spectacle qu'elle offrait m'affecta profondément: rien de plus triste que l'intérieur d'une isba de paysan pendant la nuit. L'enfant qui était couché dans le berceau respirait péniblement.
—Tu es donc seule ici? demandai-je à la petite fille.
—Oui, je suis seule, me répondit-elle d'une voix faible et craintive.
—Tu es la fille du forestier?
—Oui, me dit-elle en balbutiant.
La porte s'ouvrit en criant, et le forestier ayant baissé la tête pour en franchir le seuil, entra dans la chambre. Il prit la lanterne qui était posée à terre et s'approcha de la table pour allumer un bout de chandelle qui s'y trouvait.
—Vous n'êtes probablement pas accoutumé aux loutchina? me dit-il en rejetant ses cheveux en arrière.
Je l'examinai attentivement, et son extérieur me frappa. C'était un homme d'une taille élevée, carré des épaules, et bâti comme on en voit peu. Les muscles saillants de sa poitrine et de ses bras robustes se dessinaient sous les plis de sa grosse chemise qui ruisselait d'eau. Une barbe épaisse et noire couvrait tout le bas de sa figure mâle et sévère; ses yeux bruns et peu ouverts, mais au regard fixe et hardi, étaient ombragés par des sourcils bien formés et qui se touchaient presque. Il s'arrêta devant moi, les deux mains posées sur les hanches.
Je le remerciai et lui demandai son nom.
—Je m'appelle Foma, me répondit-il, et on m'a surnommé Birouk.
—Ah! tu es Birouk?
Je le regardai avec un redoublement d'attention. J'avais souvent entendu parler du forestier Birouk à mon Jermolaï et à d'autres habitants du pays: les paysans le craignaient comme le feu. Jamais homme, disaient-ils, n'avait rempli avec autant de vigilance les fonctions qui lui étaient confiées; il ne laissait pas soustraire le moindre fagot: à toute heure du jour, et même au milieu de la nuit, il tombait sur vous à l'improviste comme une bourrasque de neige, et il n'y avait point à lui tenir tête; il était fort et agile comme le diable. Pas moyen d'ailleurs de le corrompre: ni l'eau-de-vie, ni l'argent n'avaient prise sur lui; il ne se laissait séduire par rien. Déjà bien des fois on avait charitablement essayé de l'envoyer dans l'autre monde: mais il ne s'était pas laissé faire.
Telle était la réputation de Birouk parmi les paysans du voisinage.
—C'est donc toi qui es Birouk?—lui dis-je;—j'ai entendu souvent parler de toi, frère. On prétend que tu es impitoyable.
—Je fais mon devoir,—me répondit-il d'un ton brusque;—ce n'est pas tout que de manger le pain du maître, il faut le mériter.
Il prit la hache qui était passée à sa ceinture, s'assit par terre, et se mit à façonner une loutchina.
—Est-ce que tu n'as pas de femme?—lui demandai-je.
—Non,—me répondit-il en frappant un grand coup de hache...
—Elle est donc morte?
—Non... Oui... elle est morte,—reprit-il, et il se détourna.
Je me tus... Il leva la tête et me regarda.
—Elle a pris la fuite avec un bourgeois qui passait,—me dit-il en souriant d'un air farouche. À ces mots la petite fille baissa les yeux. L'enfant se réveilla et se mit à crier. La petite s'approcha du berceau.—Tiens! prends-le,—lui dit Birouk en lui tendant un biberon couvert de crasse.—Voilà! elle l'a abandonné,—continua-t-il à demi-voix en me montrant l'enfant. Puis, il s'approcha de la porte: mais il s'arrêta et se retourna de mon côté.
—Vous ne voudrez sans doute pas de notre pain, maître?—me dit-il,—et nous n'avons que cela...
—Je n'ai pas faim.
—Faites comme bon vous semble. Je vous aurais bien fait chauffer le samovar, mais je n'ai pas de thé. Je vais aller voir ce que fait votre cheval.
Il sortit en tirant avec force la porte après lui. Je me mis de nouveau à examiner l'intérieur de l'isba; il me parut encore plus triste qu'avant. Cette odeur âcre, qui est particulière aux lieux où la fumée séjourne, me prenait à la gorge. La petite fille se tenait immobile et les yeux baissés; de temps en temps seulement, elle agitait le berceau ou relevait timidement sa chemise sur son épaule; ses jambes nues pendaient le long de l'escabeau.
—Comment t'appelles-tu?—lui demandai-je.
—Oulita,—me dit-elle, en baissant encore plus son visage amaigri.
Le forestier rentra et s'assit sur le banc.—L'orage se calme,—me dit-il après un instant de silence.—Si vous le désirez, je vais vous conduire hors du bois.
Je me levai.
Birouk prit son fusil et se mit à examiner la batterie.
—Pourquoi le prends-tu?—lui demandai-je.
—On fait des sottises dans le bois... On coupe un arbre dans le ravin de la Jument.
—Comment peux-tu l'entendre d'ici?
—D'ici, non, mais de la cour.
Nous sortîmes ensemble. La pluie avait entièrement cessé. Un épais rideau de nuages s'étendait à l'horizon, et de longs éclairs s'y dessinaient encore par moments; mais au-dessus de nous le ciel était d'un bleu sombre et de rares étoiles scintillaient à travers des nuages pluvieux qui fuyaient. On commençait déjà à distinguer la forme des arbres que le vent et la pluie venaient de battre avec tant d'acharnement. Nous nous mîmes à prêter l'oreille. Le forestier ôta son bonnet et baissa la tête.
—Voi... voilà...—dit-il tout à coup en étendant la main.—Ils ont choisi une jolie nuit.
J'écoutai en vain: je ne distinguais que le bruit des feuilles. Birouk sortit mon cheval du hangar.
—Si nous ne nous dépêchons pas,—me dit-il,—je pourrai bien le manquer.
—Je vais t'accompagner. Y consens-tu?
—Soit,—dit-il en faisant reculer le cheval.
—Nous l'aurons bientôt pris; je vous reconduirai ensuite. Allons!
Nous partîmes; Birouk marchait en avant, et moi je le suivais de près. Je ne sais vraiment pas comment il trouvait son chemin au milieu des arbres et des broussailles, mais il s'avançait d'un pas rapide, sans hésiter, et ne s'arrêtait de temps en temps que pour écouter les coups de hache.
—Voyez-vous cela!—dit-il entre ses dents.
—Entendez-vous? entendez-vous maintenant?
—De quel côté?
Le forestier haussa les épaules. Nous nous engageâmes dans le ravin; lorsque nous fûmes à l'abri du vent, je commençai à entendre très-distinctement le bruit d'une hache. Birouk me regarda en faisant un signe de tête. Nous continuâmes à nous avancer en marchant au milieu des fougères et des orties. Un craquement sourd et prolongé frappa mon oreille...
—Il l'a coupé!—murmura Birouk.
Le ciel continuait à s'éclaircir; on commençait à y voir dans le bois. Nous arrivâmes enfin à l'extrémité du ravin.
—Attendez-moi ici,—me dit le forestier à demi-voix; et redressant son fusil, il se baissa et disparut au milieu des buissons.
J'écoutai attentivement; malgré les mugissements du vent je distinguais des sons assez faibles qui s'élevaient à peu de distance de l'endroit où je me tenais: on abattait à coups de hache les branches d'un arbre; puis, j'entendis le souffle d'un cheval, le cri discordant des roues d'une téléga...—Où vas-tu? arrête!—s'écria tout à coup Birouk d'une voix tonnante.—Ces paroles furent suivies d'un cri plaintif comme celui d'un lièvre... Une lutte venait de s'engager.—Non! non!—répétait Birouk d'une voix haletante,—tu ne m'échapperas pas...—Je me précipitai dans cette direction, et après avoir trébuché plus d'une fois j'arrivai sur le lieu du combat. Le forestier était étendu par terre au pied d'un arbre coupé; il tenait le voleur qui se débattait sous lui, et dont il s'efforçait de lier les mains avec une ceinture. Je m'approchai des combattants; le paysan était déguenillé, mouillé jusqu'aux os, et une longue barbe en désordre lui donnait une physionomie des plus sinistres. Birouk se releva et força son prisonnier à en faire autant. Un cheval décharné couvert d'une natte toute déchirée et une téléga étaient à quelques pas plus loin dans le fourré. Le forestier était silencieux; le paysan se taisait aussi, mais il hochait la tête.
—Laisse-le en paix!—dis-je à l'oreille de Birouk,—je payerai le prix de l'arbre.
Birouk ne me répondit pas; il saisit la crinière du cheval de la main gauche (il avait passé la main droite dans la ceinture du voleur).
—Allons! tourne-toi, corneille[22],—dit-il d'un ton rude.
—Voilà, là-bas, ma petite hache: prenez-la,—balbutia le paysan.
—Il ne faut pas la perdre, en effet,—reprit le forestier en relevant la hache.
Nous partîmes; je marchai par derrière... Chemin faisant, quelques gouttes d'eau nous annoncèrent que la pluie allait recommencer; elle ne tarda point effectivement à tomber à flots. Ce n'est pas sans peine que nous parvînmes à regagner la demeure du forestier. Lorsque nous l'eûmes atteinte, Birouk laissa le cheval au milieu de la cour, conduisit le paysan dans l'isba, relâcha le nœud du kouchak qui lui retenait les mains, et le fit asseoir dans un coin. Je me plaçai en face sur le banc.
—Quelle ondée!—me dit le forestier.—Il faut attendre qu'elle passe. Ne voulez-vous pas vous reposer un peu?
—Non, merci.
—Pour ne pas vous incommoder,—me dit-il en montrant le paysan,—je l'aurais bien mis dans la petite chambre à côté, mais le loquet...
—Laisse-le là; il ne me dérange pas,—répondis-je.
Le paysan me regarda sans relever la tête. Je pris la ferme résolution de délivrer le pauvre diable, à quelque prix que ce fût. Il était toujours immobile sur le banc où Birouk l'avait placé en entrant. La lumière de la lanterne l'éclairait en plein, et je l'observai plus attentivement; il avait la figure have et couverte de rides, des sourcils fauves, le regard inquiet, et tous ses membres étaient d'une maigreur effrayante... La petite fille s'étendit à ses pieds sur le plancher. Quant à Birouk, il était assis devant la table, la tête posée sur ses deux mains. Un grillon chantait dans le coin,... la pluie battait contre le toit et les vitres; nous étions tous silencieux.
—Foma Kousmitch,—dit tout à coup le paysan d'une voix sourde et cassée,—eh! Foma Kousmitch?
—Que veux-tu?
—Relâche-moi.
Birouk ne répondit pas.
—Relâche-moi. C'est par misère... Relâche-moi.
—Je vous connais,—dit le forestier d'un air sombre.—Toute votre commune est taillée sur le même patron. Vous êtes tous plus voleurs les uns que les autres.
—Relâche-moi,—reprit le paysan,—c'est l'intendant... nous sommes ruinés. Oui, tout à fait ruinés. Relâche-moi.
—Ruinés?... ce n'est pas une raison pour voler.
—Relâche-moi, Foma Kousmitch. Ne me perds pas. Chez vous, tu sais bien ce qui m'attend. L'intendant me dévorera, vrai.
Birouk se détourna. Le paysan tremblait par moments comme s'il avait la fièvre. Il agitait aussi quelquefois la tête d'une façon étrange, et sa respiration était précipitée.
—Relâche-moi,—continua-t-il à répéter avec un accent de désespoir.—Relâche-moi, au nom de Dieu, relâche-moi. Je payerai, comme il y a un Dieu. Oui, c'est la misère... Les petits crient à la maison; tu sais bien ça. Que veux-tu, cette vie-là est si dure!
—C'est une mauvaise excuse; tu ne devais pas voler pour cela.
—Quand ce ne serait que mon pauvre cheval...—dit le paysan;—laisse-moi au moins mon cheval... c'est tout mon bien... ne me l'enlève pas.
—C'est impossible; je te l'ai déjà dit. Moi aussi j'ai des devoirs à remplir. On exige que je sois sévère pour vous autres.
—Relâche-moi. C'est la misère, Foma Kousmitch; c'est la misère, aussi vrai que j'existe.
—Je vous connais.
—Relâche-moi, au nom du ciel.
—Allons! en finiras-tu? Tais-toi; tu sais bien que je ne plaisante pas. Il y a un maître là: tu ne le vois donc pas?
Le pauvre diable baissa la tête. Birouk se mit à bâiller et appuya son front contre la table. La pluie continuait toujours; j'attendais impatiemment le dénouement de cette triste scène.
Le paysan se redressa subitement; ses yeux s'animèrent et ses joues se colorèrent.—Allons! tiens,—s'écria-t-il en clignant les yeux et avec le frémissement de la haine sur les lèvres—dévore, maudit assassin, bois le sang d'un chrétien, bois-le...
Le forestier se retourna.
—C'est à toi que je parle,—continua de plus belle le paysan,—à toi, asiatique[23], buveur de sang, à toi!
—As-tu perdu l'esprit,—dit le forestier;—je crois plutôt que tu es ivre.
—Ivre? N'est-ce pas à tes frais que je me suis enivré? maudit tueur d'âmes, bête féroce, bête féroce!
—Je vais... t'apprendre...
—Va toujours! Qu'est-ce que ça me fait; je suis prêt à tout. Que veux-tu que je devienne sans cheval? Assomme-moi; j'aime mieux en finir tout de suite que de mourir de faim. Que tout périsse à la fois... femme, enfants! Quant à toi, sois tranquille, nous te retrouverons bien.
Birouk se leva.
—Frappe! frappe!—reprit le paysan avec rage;—frappe! allons, frappe donc!
À ces mots la petite fille, qui était restée couchée, se releva avec vivacité.
—Silence!—cria le forestier d'une voix tonnante, et il fit un pas en avant.
—Allons! laisse-le, Foma,—m'écriai-je à mon tour,—cela n'en vaut pas la peine.
—Je ne me tairai pas,—reprit le malheureux avec plus de violence que jamais.—Autant crever comme ça! Tu es un tueur d'âmes, une bête féroce... Mais attends... tu ne régneras plus longtemps... On te serrera le gosier un peu fort, va!
Birouk le saisit par l'épaule... Je courus au secours du paysan.
—Laissez-le, maître!—me cria le forestier.
Cette injonction ne m'intimida pas, et je portais déjà les mains en avant; mais, à mon grand étonnement, Birouk dénoua subitement le kouchak qui liait les bras du paysan, et saisissant celui-ci par la nuque, il lui enfonça son bonnet sur les yeux, ouvrit la porte, et le poussa dehors.
—Va-t'en au diable, avec ton cheval!—lui cria-t-il en le voyant s'éloigner,—et rappelle-toi que si jamais je te reprends...
Cela dit, le forestier rentra tranquillement dans l'isba, ferma la porte, et se mit à remuer je ne sais quoi dans un coin.
—Vraiment, Birouk,—lui dis-je,—tu m'as étonné... Tu es un brave homme, à ce que je vois...
—Allons! maître, ne parlons pas de cela,—me répondit-il d'un ton d'impatience.—Mais n'allez pas le raconter. Je vais maintenant vous reconduire, car il paraît que la pluie ne cessera pas de sitôt. Ah! le voilà qui détale!—ajouta-t-il à demi-voix en entendant le bruit que faisaient les roues d'une téléga qui passait devant les fenêtres de l'isba.—Ah! je le..
Une demi-heure après je prenais congé de lui sur la lisière du bois.