V
Les Russes, dit-il ailleurs, meurent avec résignation comme le paysan français. Il n'y a pas de maître plus rude, mais plus efficace que la fatalité.
«Et toi aussi, s'écrie Tourgueneff, en se rappelant à la fin d'un de ses récits un pauvre instituteur russe qui élevait les fils d'un de ses amis, et toi aussi, mon digne ami Avenir Sorokooumoff, toi qui fus le meilleur des hommes! Je vois encore ta figure de poitrinaire, sèche et verdâtre, tes cheveux blonds et rares, ton modeste sourire, ton regard enthousiaste, tes membres amaigris... J'entends ta voix faible et caressante! Ayant quitté l'université sans y terminer tes études, tu allas demeurer, je m'en souviens, chez un certain Gour Kroupianikoff, très-honorable seigneur russe, qui avait daigné te confier le soin d'enseigner à ses deux fils, Fofa et Zuzu, la grammaire russe, la géographie, l'histoire. Tu supportais avec une patience vraiment angélique les grossières plaisanteries de M. Gour, les amabilités inconvenantes de son intendant, les sottes espiègleries des deux mauvais garnements, tes élèves; et s'il t'arrivait parfois de laisser lire sur tes lèvres un sourire plein d'amertume, lorsque tu étais obligé de remplir les capricieuses exigences de leur mère, jamais cette tyrannie ne t'arracha le moindre murmure. Mais aussi avec quel ineffable bonheur tu jouissais d'un instant de repos, le soir, après souper, lorsque, délivré enfin de tout devoir et de toute préoccupation, tu allais t'asseoir près de la fenêtre et te mettais à fumer, tout en réfléchissant ou en parcourant avec avidité les feuillets gras et déchirés de quelque recueil périodique que t'avait laissé, en quittant la maison, l'arpenteur du gouvernement, pauvre hère condamné comme toi à mener une vie errante. Quelles douces émotions tu ressentais à la lecture d'une pièce de vers ou d'une nouvelle attachante! Des larmes brillaient aussitôt dans tes yeux, un doux sourire s'épanouissait sur tes lèvres, tu te sentais pénétré d'un ardent amour pour l'humanité, et le sentiment du beau et du juste embrasait ton âme naïve comme celle d'un enfant. Tu n'étais nullement remarquable, il est vrai, par les qualités de l'esprit, et tu passais même à l'université pour un sujet des plus médiocres; pendant les leçons, tu te laissais aller ordinairement aux douceurs du sommeil, et c'est surtout par un majestueux silence que tu brillais aux examens. Mais qui se distinguait entre nous tous par la joie que lui faisaient éprouver les succès d'un camarade? c'était Avenir. Qui avait une confiance aveugle dans les mérites de ses amis, exaltait leurs talents et prenait leur défense avec le plus d'ardeur? c'était encore toi. À qui l'envie et l'amour-propre étaient-ils complétement étrangers? c'était encore à toi. Et tu te croyais inférieur à des hommes qui n'étaient pas dignes de dénouer les cordons de tes souliers.
Lorsque tu pris congé de tes amis, ton émotion était profonde; de tristes pressentiments t'agitaient. Ils étaient fondés; dans le monde où tu allais être transporté tu ne devais plus trouver un seul être que tu pusses écouter, admirer et aimer. Les seigneurs civilisés et les gentilshommes campagnards se comportaient à ton égard comme avec toutes les personnes de ta profession: les uns étaient grossiers, les autres te témoignaient même une sorte de mépris. Ton extérieur, je l'avoue, ne disposait nullement en ta faveur; et puis, tu rougissais à tout propos, tu te troublais, tu balbutiais en répondant à la question la plus insignifiante... Nous avions espéré que la campagne raffermirait ta santé chancelante; mais non, tu y dépéris à vue d'œil, ô mon pauvre ami! Ta chambre donnait cependant sur le jardin; au printemps, les cerisiers, les pommiers et les tilleuls qui bordaient la maison, secouaient leurs fleurs jusque sur les livres et les cahiers qui couvraient ta table. Un petit porte-montre de soie bleue pendait au mur en face de ton lit: c'était le cadeau d'adieu que t'avait donné le jour de ton départ une douce et sensible gouvernante allemande aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Quelquefois un de tes anciens amis de Moscou venait te voir en passant, et lorsqu'il lui arrivait de te réciter une pièce de vers empruntée à un des nouveaux recueils du jour, ou même une de ses propres compositions, tu l'écoutais dans un recueillement extatique. Mais l'isolement habituel auquel tu étais condamné, la sujétion de l'état que tu avais embrassé et l'impossibilité d'en être jamais délivré, les automnes et les hivers sans fin du pays, et par-dessus tout une maladie incurable... Ô mon pauvre Avenir!
J'allai le voir peu de temps avant sa mort; il pouvait à peine marcher. Le propriétaire chez lequel il avait demeuré jusqu'alors, M. Gour Kroupianikoff, daignait ne point le renvoyer, mais il ne lui donnait plus d'appointements. Il avait pris un autre maître pour Zuzu; quant à Fofa, on venait de le faire entrer aux Cadets[24]... Avenir était assis près de la fenêtre, dans un fauteuil à la Voltaire. Le temps était beau quoiqu'on fût déjà en plein automne; un ciel pâle, mais limpide se montrait gaiement à travers les branches d'une rangée de tilleuls entièrement dépouillés de verdure, qui avaient encore gardé ça et là quelques dernières feuilles d'un jaune vif que le vent agitait par moment. La terre, qui avait été saisie par la gelée pendant la nuit, se couvrait d'humidité aux rayons du soleil dont les rayons obliques glissaient sur l'herbe pâlie. L'air était d'une sonorité surprenante; on entendait distinctement la voix des ouvriers qui travaillaient dans le fond du jardin. Avenir était enveloppé dans une vieille robe de chambre boukhare[25]: une cravate de soie verte donnait à sa figure, qui était d'une maigreur effrayante, une teinte cadavérique. Il m'accueillit avec joie, et me tendant la main, il allait me parler lorsqu'une quinte de toux l'arrêta. Je lui donnai le temps de se reposer et m'assis à côté de lui. Il avait sur les genoux un cahier rempli de poésies copiées avec le plus grand soin: c'étaient les Œuvres de Koltsoff. Il frappa le cahier de la main et sourit.—Voilà un poëte!—me dit-il d'une voix éteinte, et retenant sa toux avec effort, il commença à réciter la strophe suivante:
Les ailes du faucon
Sont-elles donc liées?
Tous les chemins
Lui sont-ils fermés?—
Je l'interrompis: le médecin lui avait expressément défendu de parler. Je connaissais le moyen de lui faire passer quelques instants agréables. Quoiqu'il n'eût jamais suivi le mouvement scientifique et intellectuel de l'époque, Sorokooumoff aimait à savoir où l'on en était... Il lui arrivait parfois de prendre à part un de ses anciens camarades et de lui demander ce que pensaient les grands esprits du siècle; il l'écoutait attentivement, s'étonnait, le croyait sur parole, et répétait ensuite mot pour mot tout ce qu'il en avait appris. Il s'intéressait particulièrement à la philosophie allemande. Je me mis donc à l'entretenir de Hégel (il y a longtemps de cela, comme vous voyez). Avenir souriait et m'approuvait d'un signe de tête; ou bien il levait les sourcils et me disait à voix basse: Je comprends, je comprends. Ah! c'est beau! c'est beau! La curiosité enfantine de ce pauvre jeune homme mourant et abandonné m'émut, je l'avoue, jusqu'aux larmes. Contrairement à l'habitude de tous les poitrinaires, il ne se faisait du reste aucune illusion sur son état: et cependant il ne se désespérait nullement, et ne fit même pas la moindre allusion au sort qui lui était réservé. Ayant rassemblé toutes ses forces, il se mit à me parler de Moscou, des amis qu'il y avait laissés, de Pouchkine, du théâtre, de la littérature russe; il me rappela nos petites bombances d'autrefois, les discussions ardentes que nous engagions à cette époque, et prononça avec attendrissement les noms de plusieurs de nos amis qui n'étaient plus...—Te souviens-tu de Dacha? me dit-il enfin: voilà un cœur d'or! quelle nature, et comme elle m'aimait! Qu'est-elle devenue? Elle est sans doute bien changé, la pauvrette!... Je me gardai bien de lui apprendre une triste nouvelle... Et pourquoi lui aurais-je dit, en effet, que sa Dacha était maintenant ronde comme une boule, qu'elle vivait avec des marchands, les frères Kondatchkoff, qu'elle était couverte de fard, qu'elle criait et se disputait du matin au soir?
—N'y aurait-il pas moyen, pensai-je en moi-même, de le tirer d'ici? Peut-être serait-il possible encore de le guérir.—J'avais commencé de lui exposer mes vues à ce sujet, mais il ne me laissa point achever.
—Non, frère, me dit-il, je te remercie. Peu importe le lieu où l'on meurt. Je n'irai pas jusqu'à l'hiver. À quoi bon déranger le monde pour rien? Je suis habitué à la maison. Il est vrai que cette famille...
—Ce sont probablement des gens sans cœur? lui dis-je.
—Non,—reprit-il,—ce monde-là n'est pas méchant, ce sont des espèces de bûches. Mais je n'ai vraiment pas à m'en plaindre. Quant aux voisins... un des propriétaires du canton, M. Kasatkine, a une fille instruite, douce, une créature excellente, et point fière...—Une quinte de toux ne lui permit pas de continuer.—Tout cela ne serait rien,—reprit-il, au bout de quelques instants,—si l'on me permettait de fumer. Mais je ne mourrai pas comme cela, ils auront beau me surveiller, je fumerai une pipe!—Et ici il cligna les yeux d'un air de malice.—Dieu merci, j'ai assez vécu; j'ai connu de braves gens dans ma vie, et...
—Tu devrais au moins,—lui dis-je en l'interrompant,—écrire à ta famille.
—À quoi bon? Ils ne peuvent m'être d'aucun secours. Lorsque je serai mort, ils le sauront bien. Pourquoi leur en parler d'avance? Plutôt que de penser à cela, raconte-moi ce que tu as vu à l'étranger.
Je me mis en devoir de le satisfaire; il m'écouta avec un intérêt inexprimable. Je partis le même soir, et dix jours après, je reçus de M. Kroupianikoff la lettre suivante:
«J'ai l'honneur de vous annoncer par la présente, mon cher monsieur, que votre ami, l'étudiant Avenir Sorokooumoff, qui demeurait chez moi, est mort il y a de cela quatre jours, à deux heures de l'après-midi, et qu'il a été enterré aujourd'hui, à mes frais, dans le cimetière de mon église. Conformément à son désir, je vous envoie les cahiers et les livres que vous trouverez ci-joints. Il possédait vingt-deux roubles et demi qui, ainsi que tous ses effets, seront envoyés par mes soins aux personnes de sa famille qui ont droit à cet héritage. Votre ami est mort en pleine connaissance; je vous dirai même qu'il est mort avec une sorte d'indifférence, sans donner le moindre signe d'attendrissement, même lorsque moi et toute ma famille nous lui fîmes nos adieux. Mon épouse, Cléopâtre Alexandrovna, vous présente ses compliments. La mort de votre ami a naturellement dérangé ses nerfs; quant à moi je me porte fort bien grâce à Dieu, et j'ai l'honneur d'être,
«Votre très-humble serviteur,
«G. Kroupianikoff.»
Il me revient encore un grand nombre de souvenirs du même genre; mais les faits que j'ai rapportés doivent suffire. J'ajouterai cependant ce qui suit: Une vieille propriétaire mourut en ma présence, il y a de cela quelques années. Le prêtre qui l'assistait avait commencé à réciter les prières des agonisants, mais croyant s'apercevoir que la malade allait expirer, il s'empressa de lui donner le crucifix à baiser. La brave dame se recula d'un air mécontent.—Tu te hâtes trop, mon petit père,—lui dit-elle d'une langue déjà épaissie,—tu auras encore le temps.—Puis elle baisa dévotement le crucifix, fourra la main sous son oreiller, et rendit l'âme.—Lorsqu'on se mit en devoir de l'ensevelir, on trouva un rouble d'argent sous son oreiller; elle avait pris ses précautions d'avance, et se proposait de payer elle-même le prêtre qui viendrait l'assister à ses derniers moments. Oui, les Russes meurent d'une façon vraiment étrange.
VI
Le récit d'une grande foire aux chevaux dans un village de la grande Russie, où toutes les figures et toutes les ruses de maquignon sont prises sur le fait.
Le récit d'une nuit passée au milieu des Prairies avec les crédules enfants d'un autre village russe à entendre les merveilles populaires que les mères ont raconté aux enfants.
Enfin le récit touchant des chanteurs.
Comme tous les peuples enfants qui ont de grands souvenirs dans leur histoire, les Russes ont des chanteurs de cantons, de villages, de steppes, qui luttent ensemble pour le plaisir des auditeurs attablés. J'ai vu la même chose en Arabie: l'émir Beschir du mont Liban et ses fils en avaient toujours derrière leur divan. Ces hommes ont un caractère à part qui leur vaut à la fois la vénération de leurs compatriotes, l'idolâtrie des femmes et les railleries des ignorants.
Ce trait de mœurs des peuples neufs est trop saillant pour avoir échappé à Tourgueneff. Un de ses essais les plus naïfs et les plus vrais est intitulé le Chanteur. Le voici: