VII

Il s'arrête un soir à la chasse dans l'auberge de paysans d'un pauvre village des steppes. Il en décrit l'apparence et les convives; trois chanteurs luttent ensemble; un entrepreneur de bâtiments, un turc, et un chantre nomade nommé Iakof.

. . . . . . . . . . . . .

Je reprends mon récit, que j'avais interrompu au moment où l'entrepreneur s'était avancé au milieu de la chambre. Il ferma un peu les yeux, et commença à chanter d'une voix de fausset qui était assez agréable, quoiqu'elle ne fût point très-pure. Il en jouait avec plaisir, et passait alternativement des notes les plus aiguës aux plus basses: mais il s'arrêtait de préférence aux premières, qu'il s'efforçait de soutenir avec une étonnante flexibilité de gosier. Parfois il s'interrompait brusquement et reprenait tout à coup avec une ardeur entraînante. Ses modulations étaient très-hardies, et quelquefois il changeait de ton d'une façon très-originale; un connaisseur l'aurait écouté avec plaisir, et un Allemand l'aurait trouvé insupportable. C'était un ténor léger, un tenore di grazia en kaftane russe. Il ajoutait tant d'ornements aux paroles de la chanson qu'il avait choisie, que j'eus beaucoup de peine à en saisir quelques mots et entre autres ceux-ci:

Je labourerai, ma belle,
Un petit coin de terre;
J'y planterai, ma belle,
De petites fleurs rouges.

Les assistants l'écoutaient avec beaucoup d'attention. Il n'ignorait pas qu'il avait affaire à des gens entendus, et c'est pourquoi il cherchait à déployer tout son savoir-faire. On s'y connaît en fait de chant dans notre province, et le village de Sergievsk, situé sur la grande route d'Orel, est renommé dans tout l'empire pour le mérite de ses chanteurs. L'entrepreneur s'évertua longtemps avant de toucher son auditoire; il n'était point encouragé, soutenu par les assistants; mais tout à coup l'habileté avec laquelle le chanteur venait de changer de ton éveilla un sourire de satisfaction sur la figure de Diki-Barine, et Obaldouï ne put retenir un cri d'admiration. Ce sentiment gagna tous les autres paysans; ils commencèrent à donner de temps en temps des marques d'approbation à demi-voix:—Bien! Monte toujours, gaillard! Allons! courage, aspic! Allons donc! chien que tu es! Chauffe toujours ou qu'Hérode perde ton âme! etc.—Nikolaï Ivanovitch, assis dans son comptoir, balançait la tête en signe de satisfaction. Obaldouï battait la mesure des pieds et remuait les épaules en cadence. Quand à Iakof, ses yeux brillaient comme des charbons ardents: il tremblait de tous ses membres comme une feuille, et un sourire inquiet agitait ses lèvres. Diki-Barine était le seul dont la figure restât impassible; il se tenait toujours immobile. Cependant ses yeux arrêtés sur l'entrepreneur étaient un peu moins durs; mais sa bouche exprimait le dédain, comme d'ordinaire.

Excité par ses encouragements, l'entrepreneur se mit à chanter avec une telle agilité et à tirer de son gosier des sons si brillants, que lorsque, complétement exténué par ses efforts, le visage pâle et inondé de sueur, il rejeta le corps en arrière et poussa avec effort un dernier cri,—tout l'auditoire y répondit par une exclamation frénétique. Obaldouï lui sauta au cou et l'embrassa avec tant de force de ses longs bras osseux qu'il faillit l'étouffer; la grosse figure de Nikolaï Ivanovitch se couvrit d'une rougeur juvénile, et Iakof s'écria comme un fou:—Ah! le gaillard! comme il nous a chanté ça!—Mon voisin, le paysan à la souquenille, frappa la table du poing en disant: Ah! c'est bien! que le diable m'emporte, c'est vraiment bien!—et il cracha par terre d'un air décidé.

—Ah! frère! tu nous as fait plaisir,—cria Obaldouï sans lâcher l'entrepreneur tout épuisé.—Oui, vraiment, tu nous as fait plaisir. Tu as gagné, frère, tu as gagné! Je t'en félicite, la chopine t'appartient. Iachka n'est pas de ta force. Oui; c'est moi qui le dis, tu peux m'en croire. Et il se remit à presser l'entrepreneur sur son sein.

—Lâche-le donc, enragé que tu es,—lui dit Morgatch avec dépit,—laisse-le s'asseoir sur le banc; ne vois-tu pas qu'il est fatigué? Quelle buse tu fais! oui, vraiment. Tu t'es collé à lui comme une feuille mouillée.

—Eh bien! soit; qu'il aille s'asseoir. Moi, je vais boire à sa santé,—lui répondit Obaldouï; et il se dirigea vers le comptoir.—À ton compte, frère,—ajouta-t-il en s'adressant à l'entrepreneur.

Celui-ci fit un geste d'assentiment, s'assit sur le banc, tira de son bonnet un essuie-mains et s'en essuya le front. Quand à Obaldouï, il s'empressa d'avaler un verre d'eau-de-vie: puis, suivant l'usage des ivrognes de profession, il poussa un gémissement rauque, et une expression de mélancolie se répandit sur ses traits.

—Tu chantes bien, frère, très-bien, dit Nikolaï Ivanovitch d'un air aimable.—À ton tour Iachka, et surtout n'aie point peur. Nous allons voir qui l'emportera. L'entrepreneur chante vraiment bien.

—Fort bien,—ajouta la femme de Nikolaï Ivanovitch, et elle regarda Iakof en souriant.

—Ah! oui! ah!—dit à voix basse mon voisin.

—Ah! tête carrée de Polekha[26]!—s'écria tout à coup Obaldouï en s'approchant de ce dernier, et il se mit à sauter et à rire en le montrant du doigt.—Polekha! Polekha! Ah! Badi[27]! qu'est-ce qui t'amène?

Le pauvre paysan se troubla, et il se disposait déjà à sortir du cabaret, lorsque la voix retentissante de Diki-Barine se fit entendre.

—Insupportable bête!—dit-il en grinçant les dents.

—Je ne fais rien...—balbutia Obaldouï.—Oui... c'est seulement...

—Allons! bien; tais-toi!—lui répondit Diki-Barine.—Iakof, commence.

—Je ne sais, frère,—dit celui-ci en portant la main à la gorge,—oui! hem!... je ne sais ce que je sens là, mais...

—Allons!—reprit Diki-Barine.—N'as-tu pas honte d'avoir peur? Commence! Chante comme Dieu te l'accordera.—Et il reprit l'attitude attentive qu'il avait gardée en écoutant l'entrepreneur.

Après avoir gardé le silence pendant quelques instants, Iakof regarda autour de lui et se couvrit la figure avec la main. Tous les assistants arrêtèrent les yeux sur lui, et la physionomie de l'entrepreneur, qui n'avait exprimé jusque-là que la confiance et la satisfaction, laissa percer une agitation secrète. Il s'appuya contre le mur, les mains posées sur le banc, comme au commencement de la séance, mais il ne balançait plus les jambes. Lorsque Iakof se découvrit la figure, il était pâle comme un mort, et ses yeux étaient presque entièrement fermés. Il poussa un profond soupir et commença... Le premier son qu'il articula était faible, tremblant; on eût dit qu'il ne sortait pas de sa poitrine; il semblait un écho lointain, et produisit une impression étrange. Tous les assistants se regardèrent, et la femme de Nikolaï Ivanovitch se redressa. Le son qui suivit était plus ferme et plus prolongé, mais il était encore frémissant comme la dernière vibration d'une corde fortement tendue et touchée par une main hardie. Sa voix ne tarda pas à se développer, et il entonna une chanson mélancolique. «Plus d'un sentier traverse la plaine.» Ces paroles produisirent une émotion générale. Pour ma part, j'avais rarement entendu une voix plus touchante; elle était, il est vrai, un peu fêlée, et je lui trouvai même une langueur maladive, mais elle exprimait en même temps la passion, l'insouciance de la jeunesse et une vigueur mêlée de tendresse dont l'effet était irrésistible. C'était bien là un chant russe, un chant qui allait droit au cœur. Iakof s'animait de plus en plus; complétement maître de lui-même, il s'abandonnait entièrement à l'inspiration qui l'envahissait. Sa voix ne tremblait plus; elle n'accusait plus que l'émotion de la passion, cette émotion qui se communique si rapidement aux auditeurs. Étant un soir, au moment de la marée montante, sur les bords de la mer, dont le murmure devenait de plus en plus distinct, j'aperçus une mouette immobile sur la plage; elle tenait son blanc poitrail tourné du côté de la mer empourprée, et ouvrant de temps en temps ses énormes ailes, semblait saluer et les flots qui s'avançaient et le disque du soleil... J'y songeai en ce moment. Iakof semblait avoir complétement oublié son rival et tous ceux qui l'entouraient, mais il était évidemment encouragé par notre silence et l'attention passionnée que nous lui prêtions. Il chantait, et chacune des notes qu'il nous jetait avait je ne sais quoi de national et de vaste, comme les horizons de nos steppes immenses. Je sentais que mes yeux commençaient à se remplir de larmes, lorsque tout à coup des sanglots étouffés frappèrent mes oreilles... Je me retournai... C'était la femme du cabaretier qui pleurait le front appuyé contre la fenêtre. Iakof jeta les yeux de son côté, et à partir de ce moment, le timbre de sa voix acquit une force, une douceur encore plus entraînante. Nikolaï Ivanovitch baissa la tête. Morgatch se détourna; Obaldouï se tenait tout attendri, la bouche ouverte. Le paysan à la souquenille se blottit dans le coin en secouant la tête et en murmurant des paroles inintelligibles. Diki-Barine fronça les sourcils, et une larme sillonna sa joue bronzée; l'entrepreneur appuya son front contre son poing, et resta immobile... Je ne sais comment cette émotion générale aurait fini si Iakof ne s'était tout à coup arrêté au milieu d'une note élevée. On eût dit que sa voix s'était brisée. Personne n'ouvrit la bouche; chacun restait immobile; on semblait attendre qu'il reprît son chant; mais il ouvrit les yeux, et, comme surpris de notre silence, il parcourut la chambre d'un regard inquiet. Il comprit bientôt que la victoire lui appartenait...

—Iachka,—dit Diki-Barine en appuyant la main sur son épaule, et il se tut.

Aucun d'entre nous n'avait encore bougé. L'entrepreneur fut le premier qui se leva; il s'approcha de Iakof.—Tu... c'est toi,—lui dit-il avec effort,—qui as gagné,—et il sortit brusquement du cabaret.

À peine eut-il disparu que le charme sous lequel nous étions se dissipa: nous commençâmes à parler gaiement entre nous. Obaldouï fit un saut en ricanant et en agitant les bras comme un moulin à vent, Morgatch se dirigea vers Iakof en boitant, et se mit a l'embrasser. Nikolaï Ivanovitch se leva et déclara solennellement qu'il offrait à l'assemblée une seconde chopine. Diki-Barine souriait, et son sourire avait une douceur qui contrastait étrangement avec l'expression habituelle de sa physionomie. Quant à mon voisin le paysan, il s'essuyait les yeux, les joues et la barbe avec les manches de sa souquenille, et répétait sans cesse dans son coin:—C'est beau! Oui, que je sois le fils d'une chienne, si ce n'est pas beau!—La femme de Nikolaï Ivanovitch était cramoisie: elle se leva vivement et sortit. Iakof jouissait de son triomphe comme un enfant; il était devenu méconnaissable: ses yeux étincelaient de bonheur. On le traîna vers le comptoir; il appela le paysan à la souquenille, envoya chercher l'entrepreneur par l'enfant du cabaretier, mais celui-ci ne le trouva pas. On se mit à boire.—Tu nous chanteras encore quelque chose,—répétait sans cesse Obaldouï en levant les bras.—Tu chanteras jusqu'au soir...

Je sortis après avoir jeté une dernière fois les yeux sur Iakof. Je ne voulus point demeurer plus longtemps, dans la crainte de perdre une partie des douces impressions que je venais de ressentir. Mais la chaleur était encore excessive; elle semblait avoir embrasé l'atmosphère, et on croyait distinguer à travers une poussière fine et noirâtre des milliers de petits points lumineux qui se détachaient en tournoyant sur l'azur foncé du ciel. Aucun bruit ne se faisait entendre, et ce silence avait quelque chose de navrant; la nature semblait tombée dans une sorte d'accablement. Je gagnai un hangar et m'étendis sur un lit d'herbe fraîchement coupée, mais déjà desséchée. Je fus longtemps avant de m'endormir; j'entendais toujours la voix mélodieuse de Iakof... Mais la fatigue et la chaleur finirent par l'emporter: je m'endormis d'un profond sommeil. Lorsque je me réveillai, il faisait déjà nuit; la rosée qui tombait avait mouillé le foin, et il répandait une odeur assez forte; quelques étoiles brillaient faiblement à travers les branches du toit sous lequel je reposais. Je me levai; les dernières lueurs du crépuscule s'éteignaient à l'horizon, et pourtant le feu du jour se faisait encore sentir au milieu de la fraîcheur de la nuit; la poitrine était encore oppressée; on cherchait à respirer un souffle de vent. Mais le temps était calme et aucun nuage ne ternissait le ciel d'un bleu sombre quoique transparent; des myriades d'étoiles à peine visibles scintillaient faiblement sur sa voûte immense. Quelques feux brillaient dans le village; un bruit confus, au milieu duquel je crus distinguer la voix de Iakof, frappa mon oreille; il venait du cabaret, dont la fenêtre était vivement éclairée. Des rires bruyants s'y élevaient aussi par moment. Je m'approchai de la fenêtre et y appuyai mon front. Un spectacle animé, mais peu agréable, s'offrit à ma vue. Tous les paysans, y compris Iakof, étaient ivres. Ce dernier, qui était assis sur un banc, la poitrine nue, chantait d'une voix enrouée une sorte de ronde en s'accompagnant d'une guitare dont il pinçait les cordes avec nonchalance. Ses cheveux trempés de sueur tombaient en désordre, et sa figure était d'une pâleur effrayante. Au milieu de la chambre, Obaldouï, dont les membres semblaient disloqués, dansait en chemise devant le paysan à la souquenille grise. Celui-ci essayait de l'imiter, mais ses jambes commençaient à faiblir; il levait de temps en temps la main d'un air résolu et avec un sourire hébété. Malgré tous ses efforts, il ne pouvait parvenir à soulever ses paupières alourdies; elles retombaient à tout instant sur ses petits yeux avinés. Enfin, il était arrivé au dernier terme de l'ivresse; il se trouvait dans cet état heureux qui fait dire aux passants: «Tu es joli, frère!» Morgatch était rouge comme une écrevisse; il avait les narines dilatées et souriait malicieusement dans un coin. Nikolaï Ivanovitch était le seul qui, en sa qualité de cabaretier, eût conservé son sang-froid. Quelques nouveaux personnages se trouvaient aussi dans la chambre; mais Diki-Barine n'y était plus.

Je quittai la fenêtre et descendis rapidement la hauteur sur laquelle est situé le village. Au pied de cette élévation s'étend une vaste plaine; les flots de brouillard qui l'inondaient l'agrandissaient encore, et elle semblait se confondre avec le ciel. Je marchais en silence, lorsque la voix perçante d'un enfant s'éleva dans le lointain.—Antropka! Antropka... a... a...—criait l'enfant d'un ton plaintif et en traînant à perte d'haleine la dernière syllabe. Puis, il s'arrêta; mais il recommença bientôt. Sa voix retentissait au milieu de la nuit, qu'aucun souffle n'animait. Il s'obstina à répéter plus de trente fois le nom d'Antropka sans obtenir de réponse. Mais, tout à coup, on lui répondit à l'extrémité de la plaine, et d'une voix qui semblait venir de l'autre monde:—Quoi... oi... oi... oi...?—L'enfant reprit aussitôt, mais avec une joie maligne:—Arrive ici, diable, loup-garou... ou...—Pourquoi.... oi... oi... oi...?—lui demanda-t-on après un moment de silence.—Parce que le père veut te donner une fessée... ée... ée... ée...—reprit vivement l'enfant. On ne lui répondit plus, et il se remit à appeler de plus belle; mais ses cris devenaient moins distincts. Je tournai le coin d'un bois qui précède mon village, à quatre verstes de Kolotovka. L'obscurité était profonde; le nom d'Antropka s'élevait toujours faiblement dans la plaine.

VIII
LE BOIS ET LA STEPPE

Il est fort possible que le lecteur soit lassé de mes récits. Qu'il se rassure; je me bornerai aux pages qu'il vient de lire; mais avant de prendre congé de lui, je ne puis m'empêcher d'ajouter encore quelques remarques sur la chasse.

La chasse au fusil a un singulier attrait par elle-même, für sich, comme on disait autrefois, à l'époque où la philosophie de Hégel était en faveur. Mais supposons que la chasse ne soit point de votre goût; vous n'en aimez pas moins la nature, et par conséquent il est impossible que vous ne nous portiez envie à nous autres chasseurs... Écoutez!

Connaissez-vous, par exemple, les jouissances que l'on éprouve lorsqu'on part pour la chasse, avant le lever du soleil, par une belle journée de printemps? Vous sortez sur le perron..., le ciel est d'un gris sombre, quelques étoiles brillent çà et là; un souffle humide s'élève et arrive en courant comme une vague légère. Entendez-vous le murmure discret et confus de la nuit?... les arbres bruissent doucement dans les ténèbres. On étend un tapis sur la téléga, et on place sous vos pieds une boîte renfermant le samovar. Les chevaux de volée frissonnent, s'ébrouent et piétinent avec grâce: une paire d'oies blanches qui viennent de s'éveiller traversent la route lentement et en silence. Dans le jardin, derrière une haie, ronfle paisiblement le gardien; au milieu de l'atmosphère refroidie, le moindre son reste immobile et se soutient longtemps. Vous voilà assis, les chevaux s'enlèvent, la téléga roule avec fracas... Vous avancez,—vous passez devant l'église, vous descendez la colline et prenez à droite, en suivant la digue...; l'étang commence à se couvrir de vapeurs. Vous avez un peu froid, et vous vous couvrez la figure avec le collet de votre manteau; le sommeil vous gagne. Les chevaux traversent à grand bruit les flaques d'eau; le cocher sifflote sur son siége. Mais vous avez déjà fait quatre ou cinq verstes... Le ciel rougit à l'horizon, les corneilles s'éveillent dans les arbres et y voltigent lourdement; des moineaux babillent autour des meules. L'ombre diminue, la route est plus distincte, le ciel s'éclaircit, les nuages blanchissent, les champs sont plus verts. Dans les isba, on aperçoit la flamme rougeâtre des loutchina; des voix endormies se font entendre dans les cours. L'aurore s'allume peu à peu; déjà quelques traînées d'or traversent le ciel et le brouillard se pelotonne dans les ravins; le chant de l'alouette a retenti, un vent avant-coureur du jour s'est élevé, et le disque empourpré du soleil se montre lentement. La lumière se répand comme un torrent, et le cœur frémit comme un oiseau. Tout respire la fraîcheur et la joie! Vous promenez les yeux autour de vous. Là-bas, derrière le bois, paraît un village; plus loin vous en découvrez un autre avec une église blanche; plus loin encore s'élève sur une montagne un petit bois de bouleaux; au delà du bois s'étend le marais vers lequel vous vous dirigez. Allons! mes bons chevaux, vite; au trot!... il ne nous reste plus à faire que trois petites verstes. Le soleil monte rapidement; le ciel est pur... le temps sera beau; un troupeau sort lentement d'un village et se dirige de votre côté.

Vous achevez de gravir la côte... Quel coup d'œil magnifique! une rivière qui coule en serpentant sur une étendue de dix verstes au moins bleuit à travers le brouillard; de vertes prairies en bordent le cours; derrière sont des monticules, et dans le lointain des vanneaux tournoient en criant au-dessus d'un marais. La vue traverse, comme une flèche, le fluide lumineux répandu dans les airs, et on découvre distinctement les objets les plus éloignés... Qu'on respire librement! Que les membres ont de souplesse! Combien l'homme ranimé par la fraîche haleine du printemps se sent dispos et plein de vigueur!...

Mais rien n'égale une belle matinée du mois de juillet! un chasseur seul peut apprécier le bonheur que l'on éprouve à errer dans les buissons aux premières lueurs de l'aube. La trace de vos pas se détache en vert sur l'herbe que blanchit la rosée. Vous écartez le feuillage mouillé d'un buisson, et vous vous sentez inondé de la chaleur embaumée de la nuit qui s'y trouvait emprisonnée; l'air est imprégné de la fraîche amertume de l'absinthe, du parfum mielleux que répandent le blé noir et le trèfle; dans l'éloignement, un bois de chênes se dresse comme un mur qu'illumine la lumière empourprée du soleil; il fait encore frais, mais on pressent déjà l'ardeur du jour. L'air est tellement embaumé que vous en éprouvez une sorte de vertige. Le taillis est interminable... Au loin seulement se distinguent çà et là quelques champs de seigle jaunissant et de minces bandes de sarrasin rougeâtre. Le bruit d'une téléga se fait entendre; c'est un paysan qui vient au pas, et il choisit d'avance pour son cheval un endroit ombragé... Vous échangez le bonjour avec lui, et à peine l'avez-vous dépassé que le son métallique de la faux qu'il aiguise frappe vos oreilles. Le soleil monte toujours; l'herbe sèche rapidement, et déjà la chaleur commence à se faire sentir. Une heure, deux heures se passent... Le ciel est plus foncé à ses bords: l'air est immobile et comme embrasé.—Frère, où peut-on se désaltérer?—demandez-vous à un faucheur.—Là-bas dans le ravin, il y a une source.—Vous gagnez le fond du ravin en traversant un épais taillis de noisetiers, qu'enlacent des plantes grimpantes. Le paysan ne vous a point trompé, une source se cache au fond du ravin: un buisson de chêne étale avidement au-dessus de l'eau ses branches feuillues, de grosses bulles d'argent se détachent du lit de mousse fine et veloutée qui en tapisse le fond, et montent en se balançant à la surface. Vous vous étendez au bord, votre soif est apaisée, mais la paresse l'emporte et vous restez immobile. L'ombre qui vous enveloppe de tous côtés est imprégnée d'une fraîcheur odorante; vous la respirez avec délices, et les buissons qui couvrent le flanc du ravin, devant vous, semblent jaunir à l'ardeur du soleil. Mais qu'est-ce? Un vent subit passe sur la campagne; l'air semble s'ébranler; ne serait-ce point le tonnerre. Vous sortez du ravin... Le ciel prend à l'horizon une teinte de plomb. Est-ce la chaleur qui épaissit l'air, ou bien un orage qui se prépare? Voilà qu'un éclair brille dans le lointain: c'est un orage. Le soleil est toujours éclatant; on peut encore chasser. Mais le nuage grandit à vue d'œil.... il s'allonge par-devant et s'avance comme une voûte. L'herbe, les buissons, tout s'obscurcit soudainement... Vite! n'est-ce pas un hangar qui s'élève là-bas?... Vite!... Vous y arrivez en courant: vous entrez... Quelle pluie! quels éclairs! Le chaume du toit laisse pénétrer la pluie çà et là, et elle humecte le foin odorant... Mais le soleil reparaît, l'orage s'est dissipé, et vous quittez la grange. Ah! comme tout étincelle gaiement autour de vous! comme l'air est frais et limpide! comme elle est douce l'odeur des fraises et des champignons...

Voici que le jour baisse. Le crépuscule du soir éclaire la moitié du ciel comme un vaste incendie. Le soleil se couche. Autour de vous, l'air paraît transparent comme le cristal: mais dans le lointain, vous voyez descendre mollement des vapeurs qui semblent encore chaudes; la rosée se répand; les plaines, qu'inondaient peu d'heures avant les flots dorés du jour, revêtent une teinte rose; les arbres, les buissons, les hautes meules de foin projettent des ombres qui s'allongent de plus en plus... Le soleil a disparu; une étoile s'allume et tremble au milieu de la mer de feu qui embrase le couchant... Mais cet océan enflammé commence à pâlir; le ciel bleuit; les ombres se confondent, la nuit vient. Il est temps de regagner son gîte, le village, l'isba où vous comptez coucher. Le fusil sur l'épaule, vous marchez d'un pas rapide, fussiez-vous accablé de fatigue... Mais l'obscurité augmente rapidement; vous n'y voyez plus à vingt pas; les chiens blancs même se détachent à peine au milieu des ténèbres. Au-dessus d'un amas de noirs buissons, la couleur du ciel s'éclaircit un peu... Serait-ce un incendie?—Non; c'est la lune qui se lève.—Mais bientôt, sur votre droite vous découvrez les feux d'un village... Voici votre isba. Vous y distinguez, par la fenêtre, une table couverte d'une nappe, une lumière; c'est le souper qui attend.

Un autre jour, vous faites atteler un drochki léger et vous vous rendez dans les bois pour chasser la gelinotte. Qu'il est agréable de s'engager dans une route étroite, que bordent comme un mur des champs de seigle en pleine croissance! Des épis viennent vous frapper doucement la figure, les bluets s'accrochent à vos pieds, les cailles crient autour de vous, le cheval trottine paisiblement. Voici le bois avec son ombre et son silence. Les cimes des hauts trembles murmurent au-dessus de votre tête; les longues branches pendantes des bouleaux se balancent à peine; le chêne majestueux se dresse comme un vigoureux athlète, à côté de l'élégant tilleul. Vous suivez un sentier émaillé d'ombre et de verdure; de grosses mouches jaunes se tiennent immobiles dans l'air et disparaissent subitement; des moucherons s'agitent par essaims qui semblent clairs à l'ombre et noirs au soleil; les oiseaux chantent paisiblement. Que la voix argentine de la fauvette se marie bien au parfum du muguet! Allons, enfonçons-nous dans le bois,... le fourré s'épaissit... un calme indéfinissable gagne doucement tout votre être. Mais à un léger souffle de vent, les cimes des arbres s'agitent, et ce bruit rappelle, à s'y méprendre, celui d'une cascade... Des herbes élancées croissent çà et là sur le lit de feuilles fanées qui sont tombées l'année dernière; des champignons se dressent séparément coiffés de leurs chapeaux. Un lièvre part tout à coup à quelque distance de vous..., les chiens s'élancent à sa poursuite avec des aboiements sonores...

Et que cette forêt est belle à la fin de l'automne, lorsque les bécasses arrivent! Jamais la bécasse ne se tient dans le fourré, il faut l'aller chercher sur la lisière du bois. Il ne fait point de vent; mais il n'y a pas non plus de soleil, d'ombre, de mouvement, ni même de bruit; une odeur vineuse, particulière à l'automne, est répandue dans la campagne; un brouillard transparent se tient immobile au-dessus des champs qui jaunissent dans le lointain. On aperçoit des arbres se dessinant sur un ciel pâle, d'un blanc laiteux; quelques feuilles dorées pendent encore çà et là sur les branches nues des tilleuls. La terre humide semble élastique sous le pied; les herbes hautes et desséchées ne bougent pas, et de longs fils étincellent sur l'herbe décolorée. On respire librement, mais un trouble étrange vous agite. Pendant que vous suivez la lisière du bois, les yeux fixés sur votre chien, le souvenir des personnes que vous aimez, tant mortes que vivantes, vous revient à l'esprit; des impressions depuis longtemps oubliées se raniment soudainement; l'imagination voltige et plane comme un oiseau et vous croyez voir toutes les images que vous évoquez ainsi. Votre cœur se met à battre soudainement avec force; vous vous élancez avec passion vers l'avenir ou vous vous perdez entièrement dans le passé. Toute votre vie se déroule alors à vos yeux; l'homme se possède complétement, il semble ressaisir tout son passé, tous ses sentiments, toutes les forces de son âme, et rien dans la nature environnante ne vient troubler ces rêveries; point de soleil, point de vent, aucun bruit...

Et un jour d'automne, par un temps clair, un peu froid, lorsqu'il a gelé le matin et que les bouleaux argentés, semblables aux arbres dont parlent les contes des fées, sont couverts de rameaux d'or; lorsque le soleil est bas et que ses rayons n'ont plus de force, mais étincellent encore plus vivement qu'en été! Un petit bois de tremble, entièrement dépouillé de feuilles et inondé de lumière, semble tout joyeux de sa nudité; la gelée blanchit encore le fond de la vallée, et un vent frais soulève légèrement et chasse devant lui les feuilles desséchées qui couvrent le sol; de longues vagues bleues courent gaiement sur la rivière et balancent doucement les oies et les canards dispersés à sa surface; le vent vous apporte le bruit d'un moulin à demi caché par des saules, et au-dessus duquel des pigeons de toutes couleurs tournoient rapidement dans les airs...

Les jours brumeux d'été ont aussi leurs beautés, mais les chasseurs ne les aiment point. Impossible de tirer ces jours-là; une pièce de gibier qui se lève sous vos pieds disparaît presque aussitôt au milieu des ténèbres blanchâtres et immobiles que répand le brouillard. Mais comme tout est tranquille et silencieux autour de vous! Tout est réveillé et tout se tait. Vous passez devant un arbre; aucune de ses feuilles ne bouge; il semble goûter le repos avec délices. Une ligne noire se distingue au milieu de la vapeur qui est uniformément répandue dans les airs... Vous la prenez pour un rideau de bois; vous approchez, et le bois se change en une bande d'absinthe qui se dresse entre deux champs. Au-dessus de votre tête, autour de vous, le brouillard s'étend de tous côtés... Mais un léger souffle de vent se fait sentir; un coin du ciel, d'un bleu pâle, se montre confusément à travers la brume raréfiée qui se met en mouvement et semble flotter comme de la fumée; un éclatant rayon de soleil perce, inonde les champs, frappe la forêt...; puis, tout s'obscurcit de nouveau. Ces alternatives se répètent souvent; mais comme le temps devient serein et magnifique, lorsque la lumière, ayant triomphé définitivement dans cette lutte, les derniers flots du brouillard échauffé, tantôt se rapprochent et s'étendent comme une nappe, tantôt s'enroulent et s'évaporent dans les profondeurs lumineuses d'un ciel d'azur...

Mais vous voici en route pour une partie éloignée de la steppe. Après avoir fait près de dix verstes en suivant les chemins de traverse, vous arrivez à la grande route. Vous dépassez de longs convois de charrettes, vous laissez derrière vous des auberges sous les auvents desquels fument des samovar, et dont les portes cochères, grandes ouvertes, laissent plonger vos regards jusqu'au fond des cours garnies de puits; les villages, les longues et vertes chènevières se succèdent; vous marchez ainsi longtemps, longtemps... Les pies voltigent sur les saules qui bordent la route; des paysannes, armées de longs râteaux, traversent les champs; un piéton en vieux kaftane de nankin, un havresac sur le dos, chemine d'un pas fatigué; une lourde voiture de seigneur, attelée de six chevaux efflanqués et fourbus, vient lentement à votre rencontre; elle passe et vous apercevez le coin d'un coussin qui sort de la portière, et derrière, sur un sac entouré de nattes, attachées avec des cordes, se tient cramponné un laquais en redingote et couvert de boue jusqu'aux sourcils. Voici la ville du district avec ses maisonnettes de bois inclinées sur leurs fondements, ses haies sans fin, ses maisons de marchands construites en briques et inhabitées, son vieux pont jeté sur un profond ravin... En avant! en avant!... La steppe commence. Quelle vue on découvre du haut de cette montagne! Au milieu de la plaine, des mamelons écrasés, labourés et ensemencés du haut en bas, ressemblent à d'énormes vagues affaissées sur elles-mêmes; des ravins, aux flancs couverts de buissons, serpentent entre ces hauteurs; de petits bois sont dispersés çà et là comme des îles, et des sentiers étroits courent d'un village à l'autre; quelques églises blanches et élancées paraissent dans le lointain; une petite rivière, bordée de buissons, serpente au milieu de la plaine, et son cours est interrompu de distance en distance par des digues; quelques outardes rangées en file se tiennent immobiles dans un champ éloigné; une vieille maison seigneuriale, entourée de ses dépendances et de jardins fruitiers, est comme blottie au bord d'un petit étang; mais vous avancez toujours. Les mamelons s'abaissent de plus en plus, et la campagne est presque entièrement dégarnie d'arbres. La voilà enfin, la vraie steppe, immense, sans limites!

Et en hiver, la chasse au lièvre sur les monticules de neige! L'air que l'on respire est glacial, l'éclat de la surface scintillante qui s'étend de tous côtés vous fait involontairement cligner les yeux, et vous les reposez avec bonheur sur le ciel vert qui surmonte les bois rougeâtres. Et les premières journées du printemps, lorsque tout brille et s'écroule! Au milieu de l'épaisse vapeur que répand la neige fondue, on respire déjà le parfum de la terre réchauffée, et, sur les points où les rayons obliques du soleil l'ont mise à découvert, les alouettes chantent en toute confiance, tandis que les torrents, couverts d'écume, se précipitent avec un joyeux mugissement de ravin en ravin...

Mais il est temps de finir. Je viens de parler du printemps, et ce souvenir est venu s'offrir à moi fort à propos: au printemps, on se quitte avec moins de regret; au printemps, les heureux même se sentent attirés vers les régions lointaines... Adieu, chers lecteurs, je vous souhaite un bonheur inaltérable.

IX

Tel est ce livre, tel est cet homme; livre qui contient des scènes ravissantes; homme qui les écrit comme la nature les compose. Ses principaux caractères sont la finesse, la vérité, l'étrangeté. Cela ne s'invente pas, cela se trouve.

M. de Tourgueneff est jeune encore. On ne peut savoir où il s'arrêtera. Mais quel que soit son âge et son avenir, la Russie n'avait avant lui rien qui lui ressemblât. C'est le Balzac des forêts et des déserts.

Ses notes sont simples et fortes comme le mugissement des taureaux dans les bois, comme le bruit des feuilles dans les tempêtes, comme l'écho des cascades dans le lointain. Il est mélancolique et sensible comme la voix de la jeune paysanne russe venant faire ses adieux au jeune et élégant séducteur qui part le lendemain après l'avoir trompée, avec son maître, pour ne la revoir jamais. À chaque instant on se sent une larme au bord de la paupière. Peu de livres m'ont autant ému et fait rêver que les siens. On n'y sent aucun art; l'art est dans son œil qui lui fait tout discerner et dans son âme qui lui fait tout sentir. C'est le premier regard de la Russie sur elle-même avec le rouge de la pudeur et la naïveté du premier âge. Une confession innocente et générale qui dit: Me voilà! Jugez-moi!

Tourgueneff aurait pu prendre la poésie pour langue, lui, admirateur, selon moi, très-exagéré de Pouskine, cet imitateur pompeux de lord Byron. Il a bien fait de s'en abstenir, il y a plus de poésie vraie dans une de ses pages candides que dans les pages retentissantes des deux ou trois poëtes de Pétersbourg ou de Varsovie qui chantent dans les salons, ces derniers juges de la poésie sur une terre virginale.

À un tel peuple, il ne faut pas de longs ouvrages, il lui faut des scènes vives, courtes, simples et touchantes tout à la fois: les poëmes presque pastoraux de la vie russe. C'est par des hommes tels que Tourgueneff que ses compatriotes se formeront peu à peu aux longues et patientes œuvres qui forment la littérature des grandes nations. Ce sont les livres du commencement, ce ne sont pas ceux de la maturité des peuples. Ce sont les Mille et une nuits de Bagdad, où leurs voisins, les Arabes et les Persans, ont versé le merveilleux de leur imagination dans des aventures qui font encore le charme enfantin du vieux monde; mais les récits de Tourgueneff n'ont pas d'autres fées et d'autres enchanteurs que la nature et la vérité. Enchanteurs qui attachent et ne trompent jamais! La vérité est plus durable que le prodige. Cette vérité fera la popularité sérieuse de Tourgueneff. Il est évidemment un de ces écrivains précurseurs des grandes œuvres que la Russie est trop jeune encore pour aborder. Elle commence par les romans, elle finira par l'histoire; elle apprend à écrire avant de penser, et parmi les écrivains actuels de toutes les langues il y en a bien peu (s'il y en a) qui égalent Tourgueneff en naturel, en simplicité et en originalité. Notre défaut à nous c'est de ressembler à tout le monde, son mérite à lui c'est de ne ressembler à personne. Un peuple littéraire qui commence par le naturel et qui sait se rendre intéressant est bien sûr d'arriver au sublime; il ne lui faut que du temps.

Lamartine.

20 février 1864.

FIN DE L'ENTRETIEN CXXXII.
Paris.—Typ. Rouge frères, Dunon et Fresné, rue du Four Saint-Germain, 43.

CXXXIVe ENTRETIEN
RÉMINISCENCE LITTÉRAIRE

ŒUVRES DE CLOTILDE DE SURVILLE
I

Il y a une inspiration ineffaçable dans certains lieux, dans certains climats, dans certaines impressions de jeunesse et dans certaines mémoires qui nous reportent plus tard à ces premières caresses de la vie. C'est la rosée du matin que le soleil du jour n'a pas encore pompée, et qui même après qu'elle a été bue par les rayons, laisse au fond du calice quelques gouttes mal séchées qui gardent encore un arrière-goût de rose mouillée.

Souvenez-vous des hautes et vastes collines, du vieux manoir à tourelles démantelées, jetant son ombre aux pieds des forêts sur les prés de la pente, du ruisseau qui coulait à voix basse sous la rangée de saules, dans le vallon auprès du château, des troupeaux de moutons sous la conduite du vieux berger qui montaient après que l'humidité malsaine était évaporée sur la colline élevée; souvenez-vous des attelages luisants de bœufs qui descendaient pour labourer la glèbe dans les terres qui dominaient les prairies fumantes du paysage. Écoutez les voix lentes des paysans qui se répandent avec leurs chiens, leur hache sur l'épaule, parmi les sentiers creux de la montagne pour aller étrancher les chênes; souvenez-vous des éclats joyeux des jeunes filles et des enfants qui ramassent les menus fagots et qui les traînent avec toutes leurs feuilles jusqu'aux foyers où ils cuiront le pain de seigle de la chaumière. Regardez les bras demi-nus de belles jeunes demoiselles à moitié vêtues, écartant d'un geste encore endormi les volets de leur chambre haute pour voir le beau matin du jour qui se lève et pour écouter la cloche de l'église rustique convoquant tout le monde à l'angélus.

Lancez vos regards plus loin: voyez cette longue chaîne de montagnes du Forez et du Vivarais qui serpente sous un beau ciel bleu vers le midi, chassant sur ses flancs, à mesure qu'elle se déroule, les vapeurs nocturnes comme la proue d'un navire l'écume de l'océan. Un fleuve rapide et immense, le Rhône roule à leurs pieds ses eaux majestueuses, tantôt étincelantes dans de larges bassins semblables à des lacs, tantôt resserrées par les rochers et disparaissant sous les caps sombres d'où le murmure grandiose de son cours s'élève seul pour attester qu'il n'est pas englouti. La transparence du lointain où il va s'abîmer dans un horizon de lumière, emporte votre pensée au pays du soleil. Voilà le paysage à la fois rustique, féodal, gracieux par les détails, austère par l'ensemble, religieux par l'impression, amoureux par le frisson qu'il communique à l'âme. C'est là que je vivais à quinze ans entre un père militaire, une mère jeune encore et belle comme la mémoire mal voilée de son matin, et cinq sœurs groupées autour d'elle selon leurs âges différents comme des anges échelonnés sur les degrés de l'échelle de Jacob. L'escalier tournant du château sur lequel elles étaient éparses la moitié du jour nous rappelait sans cesse cette image biblique. Ô temps! où es-tu? Et pourquoi égrènes-tu si vite tout ce qui te pare?