IV

Le tournoi finit. Le jeune Sîfrit reçoit l'investiture du domaine paternel; mais tant que son père et sa mère sont vivants, il se refuse par piété filiale à ceindre la couronne.

LA DÉTRESSE DES NIBELUNGEN

LE RÊVE DE KRIEMHILT

«Il croissait en Burgondie une jeune fille si belle, qu'en nul pays il ne s'en pouvait rencontrer qui la surpassât en beauté. Elle était appelée Kriemhilt, et c'était une belle femme! À cause d'elle beaucoup de héros devaient perdre la vie.

«De vaillants guerriers osaient, dans leurs désirs, prétendre comme il sied à la vierge digne d'amour; personne ne la haïssait! Prodigieusement beau était son noble corps. Les qualités de cette jeune fille eussent orné toute femme.

«Trois rois la gardaient, nobles et puissants: Gunther et Gêrnôt, guerriers illustres, et Gîselhêr, le plus jeune, un guerrier d'élite. La vierge était leur sœur, et ces chefs avaient à veiller sur elle.

«Ces princes étaient bons et nés d'une haute race. Héros accomplis, ils étaient démesurément forts et d'une audace extraordinaire. Leur pays s'appelait Burgondie: ils accomplirent des prodiges de valeur dans le pays d'Etzel.

«Ils habitaient en leur puissance à Worms sur le Rhin. Beaucoup de fiers chevaliers de leurs terres les servirent, avec grand honneur, jusqu'au temps de leur mort. Depuis ils périrent lamentablement par la jalousie de deux nobles femmes.

«Leur mère, reine puissante, s'appelait dame Uote. Leur père Dankrât, qui en mourant leur laissa son héritage, était doué d'une grande force; dans sa jeunesse, il avait aussi acquis beaucoup de gloire.

«Ces trois rois étaient, comme je l'ai dit, d'une haute valeur: aussi leur étaient soumis les meilleurs guerriers dont on ait ouï parler, très-forts et très-intrépides dans tous les combats.

«C'étaient Hagene de Troneje et son frère Danewart le très-agile, et Ortwîn de Metz, et les deux margraves Gère et Eckewart, et Volkêr d'Alzeye, doué d'une indomptable valeur.

«Rûmolt, le maître des cuisines, un guerrier d'élite; Sindolt et Hûnolt, qui devaient veiller à la cour et aux dignités comme vassaux des trois rois. Ceux-ci avaient encore à leur service beaucoup de héros que je ne puis nommer.

«Danewart était maréchal. Son neveu, Ortwîn de Metz, était sommelier du roi. Sindolt, le guerrier choisi, était échanson, Hûnolt, camérier; ils étaient dignes de remplir les emplois les plus élevés.

«En vérité, nul ne pourrait redire jusqu'au bout la puissance de cette cour, l'étendue de ses forces, sa haute dignité et l'éclat de la chevalerie qui servit ses chefs avec joie pendant toute leur vie.

«Et voilà que Kriemhilt rêva. Elle vit le faucon sauvage, qu'elle avait élevé pendant tant de jours, étranglé par deux aigles, et jamais rien en ce monde ne pouvait lui causer plus de douleur.

«Lorsqu'elle dit son rêve à sa mère Uote, celle-ci ne put l'expliquer à la douce jeune fille autrement qu'ainsi: «Le faucon que tu élevais est un noble époux, que tu dois bientôt perdre, si Dieu ne te le conserve.

«—Que me parles-tu d'un époux, ma mère bien-aimée? Sans amour de guerrier toujours je veux vivre. Ainsi je resterai belle jusqu'à ma mort, afin qu'à cause d'un homme nulle souffrance ne me vienne.

«—N'en jure pas si vite, reprit sa mère; si en ce monde tu es jamais heureuse de cœur, cela te viendra par l'amour d'un époux. Tu deviens une belle femme, que Dieu t'unisse à un vrai et bon chevalier.

«—Ô ma mère, répondit-elle, laisse là ce discours; on a pu voir très-souvent et par l'exemple de maintes femmes, que la souffrance est à la fin la suite de l'amour. Je les éviterai tous deux; ainsi il ne pourra jamais m'arriver malheur.»

«Dans la pratique des plus hautes vertus, la noble vierge vécut beaucoup de jours heureux, et elle ne connaissait personne qu'elle voulût aimer. Depuis elle devint avec honneur la femme d'un très-bon chevalier.

«C'était ce même faucon qu'elle avait vu dans son rêve et dont sa mère lui avait dit la signification. Comme elle assouvit sa vengeance sur ses plus proches parents, quand ils l'eurent tué! À cause de la mort d'un seul moururent les fils de maintes mères.»

AVENTURES DE SÎFRIT

«En ce temps-là croissait dans le Niderlant le fils d'un roi puissant,—son père se nommait Sigemunt, sa mère Sigelint,—en un burg très-fort et connu au loin, situé près du Rhin: ce burg s'appelait Santen.

«Je vous dirai combien il était beau ce héros! Son corps était complétement à l'abri de toute atteinte. Fort et illustre devint-il depuis, cet homme hardi. Ah! quelle grande gloire il conquit en ce monde!

«Ce brave guerrier s'appelait Sîfrit; il visita beaucoup de royaumes, grâce à son indomptable courage. Par la force de son corps il chevaucha en maints pays. Ah! quels rapides guerriers il trouva chez les Burgondes.

«Du bon temps de Sîfrit et des jours de sa jeunesse, on peut raconter bien des merveilles; quelle gloire s'attachait à son nom, et combien son corps était beau! Aussi beaucoup de femmes charmantes l'avaient aimé.

«On l'éleva avec le soin qui convenait. Mais que de qualités il sut tirer de son propre fond! Le pays de son père en fut illustré, tant il se montra accompli en toutes choses.

«Il avait atteint l'âge de chevaucher vers la cour. Chacun aimait à le voir. Maintes femmes et maintes vierges souhaitaient que sa volonté le portât toujours près d'elles; beaucoup lui voulaient du bien, et le jeune chef s'en apercevait.

«Rarement laissait-on chevaucher le jeune homme sans gardien. Sigemunt et Sigelint le firent revêtir de riches habits. Des gens sages, qui savaient ce que c'est que l'honneur, veillaient sur lui. C'est ainsi qu'il put acquérir à la fois des hommes et des terres.

«Lorsqu'il fut dans la force de l'âge et qu'il put porter des armes, ou lui donna tout ce qui lui était nécessaire. Il commença par rechercher les belles femmes qui aimaient, mais en tout honneur, à voir le beau Sîfrit.

«Et voilà que son père Sigemunt fit savoir à ses hommes qu'il voulait donner une grande fête aux amis qu'il chérissait. La nouvelle en fut portée dans les pays d'autres rois; il donnait aux étrangers et aux siens cheval et vêtement.

«Et partout où l'on connaissait un noble jeune homme qui, selon la race de ses pères, devait être chevalier, on l'invitait à la fête dans le pays: depuis ils prirent l'épée avec le jeune roi.

«On pourrait dire merveille de cette fête solennelle. Sigemunt et Sigelint méritent d'obtenir grande gloire pour leur générosité; leur main fit de grandes largesses, d'où il advint qu'on vit dans le pays beaucoup d'étrangers chevauchant avec eux.

«Quatre cents porte-glaives devaient prendre l'habit en même temps que Sîfrit. Maintes belles vierges étaient infatigables à l'ouvrage, car elles lui étaient favorables. Ces femmes enchâssaient quantités de nobles pierreries dans l'or, qu'elles voulaient travailler en broderie sur les vêtements des jeunes et fiers héros; et il n'en manquait pas. L'hôte royal fil préparer des siéges pour un grand nombre d'hommes hardis, quand Sîfrit, vers le solstice d'été, obtint le titre de chevalier.

«Maints riches bourgeois et maints nobles chevaliers se rendirent à la cathédrale. Les sages vieillards faisaient bien de diriger les jeunes gens inexpérimentés, comme autrefois on avait fait pour eux. Ils jouirent là de plaisirs variés et de la vue des divertissements.

«On chanta une messe en l'honneur de Dieu. Les gens se pressaient en foule quand les jeunes guerriers furent créés chevaliers, d'après la coutume de la chevalerie, avec de si grands honneurs qu'on n'en vit plus de semblables depuis.

«Ils se précipitèrent vers l'endroit où se trouvaient les coursiers sellés. Dans la cour de Sigemunt le tournoi était si animé qu'on entendait retentir la salle et le palais tout entier. Les guerriers à la haute vaillance faisait un bruit formidable.

«On pouvait ouïr les coups des experts et des novices, et le fracas des lances brisées montait jusqu'au ciel. On voyait des mains de plus d'un héros les tronçons voler jusqu'au palais. La lutte était ardente.»

COMMENT SÎFRIT VINT À WORMS

«Aucune souffrance d'amour n'agitait le jeune chef. Il entendit conter qu'il y avait en Burgondie une belle vierge, faite à souhait, par qui il éprouva depuis bien des joies et bien des calamités.

«Sa beauté démesurée était connue au loin et aussi les sentiments altiers que plus d'un héros avait rencontrés chez la jeune fille. Cela attirait beaucoup d'hôtes au pays de Gunther.

«Quoiqu'on en vit un grand nombre sollicitant son amour, Kriemhilt ne pouvait se résoudre dans son cœur à choisir l'un d'eux pour ami. Il lui était encore inconnu celui à qui elle fut soumise depuis.

«Il songea à ce haut amour, le fils de Sigelint. Devant la sienne, les poursuites des autres n'étaient que du vent; il était bien digne d'obtenir l'affection d'une belle femme. Depuis, la noble Kriemhilt devint l'épouse du hardi Sîfrit.

«Comme ses parents et ses hommes lui conseillaient, puisqu'il portait son esprit vers un fidèle amour, de s'adresser à une femme qui lui convînt, le noble Sîfrit parla: «Je veux prendre Kriemhilt, la belle jeune fille du pays des Burgondes, pour sa beauté sans pareille. Il m'est bien connu qu'il n'est pas d'empereur si puissant qui, voulant choisir une femme, ne tâchât d'obtenir cette puissante reine.»

«Sigemunt apprit cette nouvelle: ses fidèles en parlèrent et ainsi il connut la volonté de son enfant. Ce lui fut une grande peine qu'il voulût prétendre à cette superbe vierge.

«Cela affligea aussi Sigelint, la femme du très-noble roi; elle eut grand souci pour la vie de son enfant, car elle connaissait bien Gunther et ses hommes. On s'efforça de détourner le héros de sa poursuite.

«Alors le hardi Sîfrit parla ainsi: «Mon père bien-aimé, sans amour de noble femme je veux toujours vivre, si je ne me tourne là où mon cœur a grande affection.» Tout ce qu'on put dire fut pour lui conseil inutile.

«Si pourtant tu veux renoncer à ton projet, dit le roi, je te seconderai activement, et je ferai tout mon possible pour t'aider à l'accomplir. Cependant le roi Gunther a beaucoup d'hommes altiers.

«Et quand il n'y aurait personne autre que Hagene, la forte épée, il est en son arrogance tellement hautain, que je crains beaucoup qu'il ne nous arrive malheur, si nous voulons obtenir la jeune fille superbe.

«—Quel danger peut nous menacer? dit Sîfrit. Ce que je ne puis obtenir de lui amicalement, je puis le conquérir par la force de mon bras; je crois que je soumettrai à la fois le pays et ceux qui l'habitent.»

«Alors le seigneur Sigemunt répondit: «Ton discours me déplaît. Quand la nouvelle en sera dite sur le Rhin, tu ne pourras pas chevaucher au pays de Gunther. Gunther et Gêrnôt me sont connus depuis longtemps.

«Personne ne peut par force conquérir cette vierge.» Ainsi parla le roi Sigemunt, cela m'a été assuré. «Mais veux-tu néanmoins chevaucher dans ce pays avec des guerriers? Si nous avons des amis, ils seront bientôt prêts.»

«Sîfrit répondit: «Je n'ai pas le dessein de me faire suivre par mes guerriers comme par une armée en marche; j'en serais bien au regret si je devais conquérir ainsi la vierge superbe.

«Mon bras seul saura bien l'obtenir; je veux, moi douzième, aller au pays de Gunther. Vous voudrez bien m'aider en cela, ô Sigemunt, mon père.» Et l'on donna à ses guerriers des vêtements garnis de fourrures grises et bigarrées.

«Et sa mère Sigelint apprit aussi cette nouvelle. Elle commença de s'attendrir sur son enfant bien aimé, qui devait périr, craignait-elle, par la main des hommes de Gunther. La noble reine se prit à pleurer bien fort.

«Sîfrit, le jeune chef, se rendit auprès d'elle et parla à sa mère avec bonté: «Ô dame, vous ne devez point pleurer à cause de mon dessein; car certes, je n'ai nul souci de tous mes ennemis.

«Venez en aide à mon voyage au pays des Burgondes; que moi et mes guerriers nous ayons des vêtements tels que de si fiers guerriers les puissent porter avec honneur. En vérité je vous en remercierai sincèrement.

«—Puisque tu ne veux pas y renoncer, dit dame Sigelint, j'aiderai à ton voyage, ô mon unique enfant; je donnerai à toi et à tes compagnons les meilleurs habits que porta jamais chevalier. Vous en aurez assez.»

«Alors Sîfrit, le jeune homme, s'inclina devant la reine et parla: «Pour mon voyage je ne veux prendre que douze guerriers. Qu'on prépare des vêtements pour eux. Je verrai volontiers ce qui en est de Kriemhilt.»

«Alors de belles femmes restèrent assises nuit et jour sans se livrer au repos, jusqu'à ce que les habits de Sîfrit fussent terminés. Il conservait la ferme résolution d'entreprendre son voyage.

«Son père lui fit faire un costume de chevalier, qu'il devait porter en quittant le pays de Sigemunt. Plus d'une cotte d'armes fut préparée, ainsi que des heaumes épais et des boucliers brillants et larges.

«Le temps de leur voyage vers les Burgondes approchait. Et hommes et femmes commençaient à se demander, soucieux, si jamais ils reviendraient au pays. Les héros firent mettre sur des bêtes de somme armes et vêtements.

«Leurs chevaux étaient beaux et le harnais en or rouge. Il n'était pas à craindre que personne se comportât avec plus d'audace que Sîfrit et ses hommes. Il désirait partir pour le pays des Burgondes.

«Tristement pleurèrent sur lui la reine et le roi. Il les consola tous deux avec affection, et parla: «Vous ne devez point pleurer à cause de moi; soyez sans souci pour ma vie.»

«C'était une douleur pour les guerriers; mainte femme aussi pleura. Leur cœur leur disait réellement, j'imagine, qu'un si grand nombre de leurs amis devaient trouver la mort. Ils gémissaient avec raison; ils pressentaient la catastrophe.

«Au septième jour, à Worms, sur le sable chevauchaient ces braves. Leurs vêtements étaient d'or rouge et leurs harnais bien travaillés. Les chevaux s'avançaient majestueusement portant les hommes de l'intrépide Sîfrit.

«Leurs boucliers étaient neufs, brillants et larges et leurs heaumes magnifiques, lorsqu'il chevaucha vers la cour, Sîfrit le hardi, dans le pays de Gunther. Jamais à des héros on ne vit un équipement si magnifique.

«La pointe des épées tombait jusqu'aux éperons. Ils portaient des lances aiguës, les chevaliers d'élite. Sîfrit en portait une bien large de deux empans, dont le tranchant coupait épouvantablement.

«Ils tenaient à la main les rênes dorées; les housses étaient de soie. Ainsi ils entrèrent dans le pays. Partout le peuple les considérait d'abord bouche béante. Et beaucoup d'hommes de Gunther étaient accourus à leur rencontre.

«Ces guerriers au grand courage s'avancèrent vers les chefs étrangers, comme il était de droit, et reçurent les hôtes dans le pays de leur seigneur. Ils leur prirent des mains leur bouclier et les rênes de leurs destriers.

«Ils voulaient conduire les chevaux vers le palais. Mais aussitôt Sîfrit le hardi s'écria: «Laissez là nos chevaux, à moi et à mes hommes! Bientôt nous partirons de ce lieu, car nous avons de bonnes intentions.

«Celui qui sait la vérité voudra bien me répondre: il me dira où je puis trouver Gunther, le très-puissant roi des Burgondes.» L'un d'eux à qui cela était bien connu lui répondit:

«Voulez-vous voir le roi, cela peut très-bien se faire. Dans cette grande salle je l'ai vu avec ses héros: vous entrerez et vous pourrez l'y trouver avec maints guerriers superbes.»

«Alors on annonça au roi qu'il était arrivé des guerriers magnifiquement vêtus, qu'ils portaient de riches cottes d'armes et un équipement superbe et que personne ne les connaissait au pays des Burgondes.

«Le roi, étonné, aurait voulu savoir d'où venaient ces guerriers superbes, en vêtements si brillants, si riches et avec de si bons boucliers neufs et larges. Personne ne pouvait le lui dire, et cela le tourmentait.

«Alors Ortwîn de Metz, qui était puissant et brave, répondit au roi: «Puisque nous ne savons qui ils sont, il faut faire appeler mon oncle Hagene et vous les lui ferez voir.

«Les royaumes et les terres étrangères lui sont connus: s'il sait quels sont ces seigneurs, il nous le dira.» Le roi le pria de venir et avec lui ses hommes. On le vit s'avancer superbement en la cour avec ses guerriers.

«Hagene demanda ce que voulait le roi. «Il y a dans ma demeure des héros que personne ici ne connaît. Si tu les as vus déjà, Hagene, tu me feras connaître la vérité.

«—Je le ferai, dit Hagene.» Il alla vers une fenêtre, et tourna ses yeux vers les étrangers, il les examina. Leurs armes et tout leur équipement lui plurent. Il ne les avait jamais vus au pays des Burgondes.

«Il parla: «De quelque part que ces guerriers soient venus vers le Rhin, ce doivent être des chefs ou des messagers. Leurs destriers sont beaux et leurs habits magnifiques. D'où qu'ils viennent, ce sont des héros de grand courage.

«—Certes, ajouta Hagene, je veux bien le dire: quoique je n'aie point vu Sîfrit, pourtant je suis tout disposé à croire, d'après ce qu'il me paraît, que c'est là le héros qui s'avance si majestueusement.

«Il apporte des nouvelles en ce pays. La main de ce guerrier a vaincu les hardis Nibelungen, Schilbung et Nibelung, ces fils d'un roi puissant. Il accomplit de grandes merveilles par la force de son bras.

«Comme le héros chevauchait seul et sans suite, il rencontra devant une montagne, ainsi m'a-t-il été dit, près du trésor de Nibelung, beaucoup d'hommes hardis, qu'il ne connaissait pas, mais qu'il apprit à connaître alors.

«Tout le trésor de Nibelung avait été apporté hors de la montagne creuse.—Maintenant, écoutez le récit de ces merveilles.—Comme les Nibelungen se mettaient à le partager, Sîfrit les vit et le héros en fut étonné.

«Il vint si près d'eux, qu'il aperçut les guerriers et que les guerriers le virent aussi. L'un d'eux s'écria: «Voici venir le fort Sîfrit, le héros du Niderlant.» Il lui advint chez les Nibelungen des aventures très-extraordinaires.

«Schilbung et Nibelung reçurent fort bien le brave Sîfrit. De commun accord ils prièrent le noble chef, l'homme très-beau, de partager le trésor entre eux. Ils le désiraient si ardemment que Sîfrit commença à les écouter.»

«Sîfrit arrive à Worms; une rixe s'élève entre lui et les chevaliers de Gunther, roi du pays. Elle est calmée, par l'intervention d'Hagene, le plus brave et le plus puissant de ses chevaliers, parent du roi. Les fêtes de la réception royale commencent par de brillants tournois. Sîfrit triomphe toujours et partout de tous. Il n'avoue pas encore le vrai motif de son voyage à cette cour, mais il couve en silence son amour secret pour la belle Kriemhilt, la sœur du roi. De son côté Kriemhilt recherche les occasions de l'apercevoir, prévenue par le bruit de ses exploits et de sa merveilleuse beauté.

«Quand les jeunes hommes joutaient dans la cour, chevaliers et écuyers, Kriemhilt, la reine respectée, le regardait souvent par la fenêtre, et alors elle ne désirait pas d'autres divertissements.

«S'il avait su qu'elle le voyait, celle qu'il portait dans son âme, grande en eût été sa joie; si ses yeux avaient pu la voir, je puis l'affirmer, rien de mieux en ce monde n'eût pu lui arriver.

«Lorsqu'il se tenait près des guerriers dans la cour, ainsi qu'on fait dans les jeux, le fils de Sigelint paraissait si digne d'amour que mainte femme le désirait par tendresse de cœur.

«Il pensait aussi souvent: Comment arrivera-t-il que je puisse voir de mes yeux cette noble vierge que j'aime de toute mon âme et depuis si longtemps? Elle m'est encore inconnue et je ne puis pas ne pas en être affligé.

«Lorsque les rois puissants chevauchaient en leur pays, aussitôt les guerriers devaient les suivre et avec eux aussi Sîfrit: c'était une douleur pour les femmes. Souvent aussi à cause de son amour il ressentait grande souffrance.

«Ainsi il vécut auprès des chefs,—telle est la vérité,—dans le pays de Gunther une année tout entière, sans avoir vu la femme si digne d'amour, par qui lui vint ensuite beaucoup de bonheur et beaucoup d'affliction.

«Pendant que Sîfrit est à la cour de Gunther, le roi de Worms, ses ennemis le menacent d'une invasion. On tient conseil; Sîfrit lui offre son bras pour le défendre; il marche avec les amis du roi au-devant des envahisseurs et il en immole un grand nombre. L'armée de Gunther, victorieuse grâce à Sîfrit, envoie à Worms des messagers annonçant la victoire. Brunhilt reçoit un de ces messagers et l'interroge. Elle commença par s'informer de ses jeunes frères, le messager lui parle de Sîfrit et vante ses exploits. Les jours de la belle Brunhilt devinrent roses de plaisir à ces bonnes nouvelles. Sîfrit résolut de rester à la cour afin d'apercevoir Brunhilt.

«Le favori du roi Gunther parla à ce prince et lui dit:

«Voulez-vous que cette fête vous fasse le plus grand honneur, laissez admirer les belles jeunes filles qui font l'orgueil de la Burgondie.

«Quelle serait la joie de l'homme et quel serait son bonheur, s'il n'y avait ni belles vierges, ni femmes superbes? Laissez paraître votre sœur en présence de vos hôtes.» Le conseil était donné à la satisfaction de maint héros.

«Je le ferai volontiers,» dit le roi. Tous ceux qui l'entendirent furent très-joyeux. Il pria dame Uote et sa fille de vouloir bien avec leurs vierges se rendre à la cour.

«On prit hors des bahuts de beaux ajustements, on prépara maintes parures, galons et fermoirs, qui étaient soigneusement enveloppés. Plus d'une femme aux belles couleurs se para courtoisement.

«Maint jeune guerrier pensa en ce jour qu'il était doux de voir des femmes et qu'en échange il n'eût point accepté la terre d'un chef puissant. Ils voyaient avec plaisir celles qu'ils ne connaissaient pas.

«Le roi illustre ordonna qu'avec sa sœur marcheraient pour la servir cent guerriers de leur parenté; ils portaient l'épée à la main: telle était la suite de la cour dans le pays des Burgondes.

«On voyait venir à eux Uote la très-riche. Elle avait pris avec elle un groupe de jeunes femmes, cent ou même plus; elles portaient de splendides vêtements. Et aussi derrière sa fille marchaient quantité de femmes jolies.

«On les voyait toutes sortir d'une grande salle. Beaucoup de héros s'y pressaient, pleins du désir de voir le mieux possible la noble vierge.

«Elle s'avançait en ce moment, la charmante, comme l'aurore du matin sortant de sombres nuages, et une grande souffrance quitta celui qui la portait dans son cœur depuis si longtemps. Alors il vit la vierge marcher en sa beauté.

«Maintes pierreries brillaient sur ses vêtements. Ses couleurs, semblables à celles de la rose, avaient cet éclat qui inspire l'amour. Et quelle qu'en fut son envie, nul n'eût pu soutenir que jamais en ce monde il avait vu quelque femme plus belle.

«Comme la lune éclatante surpasse les étoiles, lorsque sa lumière sort resplendissante des nuages, ainsi elle surpassait les autres femmes. L'âme de maint héros grandit en cet instant.

«On voyait marcher devant elle de riches camériers. Les guerriers au grand cœur se pressaient en foule afin de voir la vierge charmante. Le seigneur Sîfrit ressentait à la fois amour et souffrance.

«Il pensait en lui-même: «Comment cela s'est-il fait qu'il m'ait fallu ainsi l'aimer? C'est une illusion d'enfant. Pourtant, si je dois m'éloigner de toi, il me serait plus doux d'être frappé à mort.

«Agité par ces pensées, il devint plusieurs fois rouge et pâle. Le fils de Sigelint était là, digne d'amour, comme s'il eût été peint sur le parchemin par le talent d'un bon maître. Et tous avouaient que jamais on n'avait vu un héros si beau.

«Ceux qui accompagnaient les femmes demandèrent que chacun se retirât de leur chemin; les guerriers obéirent. La vue de ces femmes au noble cœur réjouit les braves; car on voyait s'avancer en costume splendide maintes femmes charmantes.

«Le chef Gêrnôt de Burgondie parla: «À celui qui vous a si généreusement offert ses services, ô Gunther, mon frère chéri, faites honneur devant tous ces héros. Je ne rougirai jamais de ce conseil.

«Faites approcher Sîfrit de ma sœur, afin qu'elle le salue, nous en serons heureux; que celle qui jamais ne salua de guerrier, rende hommage à Sîfrit, afin que cette noble épée vous soit acquise.»

«Les parents du roi allèrent trouver le héros. Ils parlèrent ainsi au guerrier du Niderlant: «Le roi vous invite en sa cour, afin que sa sœur vous salue: c'est pour vous faire honneur.»

«Le chef en ressentit de la joie en son cœur. Il portait en son âme tendresse sans amertume: il allait voir la fille de la belle Uote. La jeune fille digne d'amour salua Sîfrit avec grâce et vertu.

«Lorsqu'elle vit debout devant elle l'homme au grand courage, une flamme colora ses joues. Elle dit, la belle vierge: «Soyez le bienvenu, seigneur Sîfrit, bon et noble chevalier.» Ce salut éleva son âme.

«Il s'inclina courtoisement et lui offrit ses remerciements. L'attrait des vœux d'amour les poussait l'un vers l'autre. Ils se regardaient avec de doux regards, le chef et la jeune fille. Cela se faisait à la dérobée.

«Si en ce moment sa blanche main fut pressée par tendre affection de cœur, je l'ignore. Mais je ne puis croire qu'ils ne l'aient point fait. Sinon ces deux cœurs agités d'amour auraient eu tort.

«Ni en la saison d'été, ni aux jours de mai, jamais il ne sentit en son âme tant de joie et si vive que celle que lui fit éprouver la main de celle qu'il désirait comme amie.

«Maint guerrier pensa: «Ah! que ne puis-je aussi marcher à ses côtés, ainsi que je vois Sîfrit, ou reposer près d'elle. En moi s'éteindrait toute haine.» Jamais depuis guerrier ne servit mieux si belle princesse.»

«Ceux qui étaient venus des pays d'autres rois, admirèrent tous Sîfrit et Kriemhilt. Il fut permis à la jeune fille d'embrasser l'homme vaillant. Jamais il ne lui arriva rien d'aussi doux sur cette terre.

«Le roi du Tenemark parla ainsi en ce moment: «Pour ces hautes salutations, plus d'un a reçu de graves blessures de la main de Sîfrit: et moi-même j'ai éprouvé sa force. Que Dieu éloigne à jamais de lui la pensée de revenir au pays de Tenemark.»

«Partout on fit faire place sur le chemin de la belle Kriemhilt. On vit plus d'un guerrier hardi l'accompagner à l'église magnifiquement vêtu. Bientôt il fut séparé d'elle, le héros très-vaillant.

«La voilà qui s'avance vers la cathédrale; mainte femme la suit. Elle est si richement parée que bien des vœux s'élèvent autour d'elle. Elle était née pour être la délectation des yeux de plus d'un guerrier.

«Sîfrit attendit avec impatience que les chants eussent cessé. Il pouvait se féliciter du bonheur de savoir que celle qu'il portait en son cœur lui était aussi favorable. Et lui aussi chérissait en son âme la belle jeune fille, et non sans motif.

«Quand, après la messe, elle sortit de la cathédrale, on invita le héros hardi à aller derechef vers elle. La vierge digne d'amour commença d'abord à le remercier de ce que devant les guerriers il avait si vaillamment combattu.

«Que Dieu vous récompense, seigneur Sîfrit, dit la noble enfant, de ce que vous avez mérité que les guerriers vous soient si attachés et de si bonne amitié, ainsi que je l'entends dire.» Il se prit à regarder tendrement la vierge Kriemhilt.

«—Je vous servirai toujours, dit Sîfrit la bonne épée, et je ne reposerai mon front que lorsque j'aurai conquis votre faveur, si je conserve la vie. Il doit en être fait ainsi pour votre service, madame Kriemhilt.»

«Durant douze jours, on vit près du héros la vierge digne de louanges, quand elle s'avançait vers la cour, devant ses fidèles. Avec grande affection on servait le guerrier.

«Et il y avait chaque jour, joie, plaisir et grand bruit devant la salle de Gunther.

«Sîfrit céda aux désirs du roi Gunther et de sa cour, et chaque soir il vit Kriemhilt la belle.»

V

Ici le poëme se sent des nouvelles orientales des Mille et une Nuits et des talismans surnaturels qui jouent un si grand rôle dans le Tasse et dans l'Arioste. Écoutez:

«Derechef des récits se répandirent sur le Rhin. On disait que là-bas, bien loin, il y avait maintes vierges, et le courageux Gunther songeait à en conquérir une. Cela parut bon à ses guerriers et aux chefs.

«Au delà de la mer siégeait une reine. Nulle part on ne vit plus la pareille. Elle était démesurément belle et sa force était très-grande. Elle joutait de la lance contre les héros rapides qui venaient pour obtenir son amour.

«Elle lançait une pierre au loin et bondissait après à une grande distance. Celui qui désirait son amour, devait sans faillir vaincre à trois jeux cette femme de haute naissance; s'il perdait à un seul, sa tête était tranchée.

«La jeune fille l'avait fait très-souvent. Le chevalier l'apprit aux bords du Rhin; il le savait fort bien et pourtant son âme se tournait sans cesse vers cette belle femme. Bien des guerriers depuis en perdirent la vie.

«Un jour Gunther et ses hommes étaient assis, réfléchissant et cherchant de toute façon quelle femme leur seigneur pourrait prendre, qui lui convînt pour épouse et qui convînt au pays.

«Le chef du Rhin parla: «Je veux traverser la mer pour aller vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'en arriver. Pour son amour je veux exposer ma vie; je la veux perdre, si elle ne devient ma femme.

«—Je dois vous le déconseiller, dit Sîfrit; car cette reine a des coutumes si cruelles qu'il en coûte cher à celui qui veut conquérir son amour. Puissiez-vous renoncer à ce voyage!»

«Le roi Gunther parla: «Jamais ne naquit une femme si vaillante et si forte que, dans un combat, je ne puisse la dompter avec cette seule main.»

«—Ne parlez pas ainsi, dit Sîfrit, sa force vous est inconnue. Quand vous seriez quatre, vous ne pourriez vous préserver de sa terrible fureur. Abandonnez donc votre dessein. Je vous le conseille en bonne amitié; si vous voulez éviter la mort, que son amour ne vous possède et ne vous entraîne pas ainsi.

«—Qu'elle soit aussi forte qu'elle voudra, je n'abandonnerai pas ce voyage vers Brunhilt, n'importe ce qui peut m'arriver. Il faut tout tenter pour sa beauté démesurée. Si Dieu le veut, peut-être me suivra-t-elle aux bords du Rhin.

«—Voici mon conseil, dit Hagene: Priez Sîfrit qu'il supporte avec vous les dangers de l'expédition; tel est mon avis, car il sait ce qui en est de cette femme.»

«Gunther dit: «Veux-tu m'aider, noble Sîfrit, à conquérir cette vierge digne d'amour? Fais ce dont je te prie, et si cette belle femme devient la mienne, j'exposerai pour te complaire mon honneur et ma vie.»

«Sîfrit, fils de Sigemunt, répondit ainsi: «Je le ferai si tu me donnes ta sœur, la belle Kriemhilt, cette superbe fille de roi. Je ne veux point d'autre prix de mes efforts.

«—Sîfrit, en tes mains j'en fais le serment, dit Gunther, que la belle Brunhilt arrive en ce pays, et je te donne ma sœur pour femme et puisses-tu vivre heureux avec elle.»

«Ils jurèrent leurs serments, les très-fiers guerriers. Leurs travaux en devinrent plus grands, avant qu'ils ne parvinssent à amener la vierge aux bords du Rhin. Les braves coururent depuis de grands dangers.

«J'ai entendu parler de nains sauvages qui habitent les cavernes et qui portent pour leur défense une chose merveilleuse, la tarnkappe. Celui qui la porte sur lui, est parfaitement à l'abri des coups et des blessures. Nul ne voit la personne qui en est revêtue; elle peut entendre et voir, mais nul ne l'aperçoit. Sa force aussi devient beaucoup plus grande, ainsi que nous le disent les traditions.

«Sîfrit devait donc porter ce chaperon, qu'il avait conquis, non sans peine, le héros intrépide, d'un nain qui s'appelait Albrîch. Les guerriers hardis et puissants se ceignaient pour le voyage.

«Lorsque le fort Sîfrit portait la tarnkappe il était d'une vigueur terrible. Son corps seul possédait la force de douze hommes. Il conquit avec grande adresse la femme superbe.

Ce chapeau était ainsi fait que celui qui le revêtait devenait invisible. C'est par ce moyen que Sîfrit conquit la belle Brunhilt. Il lui en arriva mal.