VI
Le roi Gunther, consent, selon les conseils de Sîfrit, à renoncer pour ce voyage matrimonial à la force et au nombre de son armée. Il ira seul avec quelques chevaliers d'honneur. Il va demander avec eux à sa sœur Kriemhilt de leur faire préparer des habits magnifiques.
«Elle les mena tous deux là où elle se tenait assise sur de riches coussins (je ne dois pas l'ignorer), ouvragés de beaux dessins et tout bosselés d'or. Ils eurent douce jouissance près des femmes.
«Regards d'affection, aspirations d'amour s'échangeaient souvent entre eux. Sîfrit la portait dans son cœur; elle était pour lui comme sa propre chair. Depuis, la belle Kriemhilt devint la femme du hardi guerrier.
«Le roi Gunther parla: «Ô ma très-noble sœur, sans ton secours notre projet ne pourra jamais réussir. Nous voulons jouter dans le pays de Brunhilt. Il nous faut donc de beaux vêtements pour paraître devant les femmes.»
La princesse dit: «Mon frère très-aimé, je vous offre mon aide sans réserve, et je suis prête à vous servir. Si quelqu'un vous refusait quoi que ce soit, ce serait une peine pour Kriemhilt.
«Vous ne devez point, nobles chevaliers, m'adresser de prières. Donnez-moi plutôt des ordres avec courtoisie. Tout ce que vous désirez, je suis prête à le faire, et je le ferai avec plaisir.» Ainsi parla la belle vierge.
«Nous voulons, sœur chérie, porter de bons vêtements; que votre blanche main nous aide à les choisir. Que vos femmes les achèvent, afin qu'ils nous aillent bien, car notre volonté ne se départira pas de cette expédition.»
«La jeune fille parla: «Remarquez ce que je dis. J'ai, moi, de la soie. Faites qu'on m'apporte des pierreries sur un bouclier et nous ferons les vêtements.» Gunther et Sîfrit furent satisfaits.
«Quels sont, dit la princesse, les compagnons qui doivent être habillés avec vous pour aller vers cette cour lointaine?» Le roi dit: «Moi, quatrième: deux de mes hommes, Dancwart et Hagene, m'accompagneront à cette cour.
«Ô dame, faites attention à mes paroles: endéans les quatre jours, pour nous quatre, il nous faut à chacun trois vêtements divers et de bonne étoffe, afin que nous puissions revenir sans honte du pays de Brunhilt.»
«Les seigneurs se retirèrent en prenant gracieusement congé d'elle. La belle reine appela hors de leurs appartements trente jeunes filles parmi ses suivantes qui avaient un talent merveilleux pour de semblables ouvrages.
«Elles ornèrent de pierreries les soies d'Arabie, blanches comme neige, et les soies de Zazamanc, vertes comme trèfle. Ce furent de beaux vêtements. Kriemhilt les coupa elle-même, la charmante vierge.
«Elles couvrirent de soie des garnitures en peau de poissons de mers lointaines, qui semblaient alors extraordinaires à chacun. Écoutez maintenant des merveilles de ces splendides habillements.
«Les meilleures soieries des pays de Maroc et de Lybie que jamais fils de roi eût portées, furent employées avec profusion. Kriemhilt laissait bien voir ainsi son bon vouloir pour eux.
«Comme ils méditaient une si haute entreprise, la peau d'hermine leur parut convenable et sur l'hermine des pelleteries noires comme charbon, qui, encore aujourd'hui, parent dans les fêtes les vaillants héros.
«Quantité de pierreries étincelaient dans l'or d'Arabie. Le travail des femmes n'était point petit. En sept semaines, les vêtements furent achevés. Les armes furent prêtes en même temps pour les vaillants héros.
«Quand tout fut préparé, une forte barque fut construite en hâte sur le Rhin pour les porter vers la mer. Les nobles jeunes filles étaient épuisées de leur travail.
«On avertit les guerriers que les vêtements magnifiques qu'ils devaient porter, étaient prêts. Tout ce que désiraient les héros avait été fait: ils ne voulaient point demeurer plus longtemps aux bords du Rhin.
«Un messager fut envoyé aux compagnons d'armes pour leur demander s'ils voulaient voir leurs nouveaux habillements et s'ils n'étaient pas trop longs ou trop courts. Ils furent trouvés de bonne mesure. On remercia grandement les dames.
«Quiconque les voyait, devait avouer qu'il n'avait jamais rien vu de si beau au monde. Et certes, ils pouvaient les porter avec plaisir à la cour lointaine. Nul ne peut vous citer de plus beaux vêtements de guerriers.
«Les remercîments ne furent point épargnés. Les guerriers très-vaillants désiraient prendre congé; ils le firent suivant les us de la chevalerie. Des yeux brillants furent assombris et mouillés de pleurs.
«Kriemhilt dit: «Ô frère très-aimé, demeurez, il en est temps encore, et recherchez une autre femme (voilà ce que j'appellerais bien faire) qui ne mette point votre vie en danger. Vous pouvez trouver non loin d'ici une femme d'une haute naissance.»
«J'imagine que leur cœur leur disait ce qui devait arriver. Elles pleuraient toutes ensemble dès qu'un mot était prononcé. L'or qui ornait leur poitrine était terni par les larmes abondantes qui tombaient de leurs yeux.
«Elle parla: «Seigneur Sîfrit, laissez-moi recommander à votre fidélité et à votre merci mon bien-aimé frère; que rien ne l'atteigne au pays de Brunhilt.» Le très-hardi en fit le serment entre les mains de Kriemhilt.
«Le puissant guerrier parla: «Si je conserve la vie, soyez sans souci, ô dame, je le ramènerai sain et sauf sur le Rhin; tenez ceci pour certain.» La belle vierge s'inclina.
«On apporta sur le sable les boucliers couleur d'or, et le reste de l'équipement. On fit approcher les chevaux; ils voulaient partir. Bien des larmes furent versées par mainte belle femme.
«Et plus d'une enfant digne d'amour se tenait aux fenêtres. Un fort vent enflait la voile de la barque. Les fiers compagnons d'armes étaient emportés sur les flots du Rhin. Voilà que le roi Gunther parla: «Qui sera le pilote?
«—Je le serai, dit Sîfrit. Je puis vous conduire là-bas sur les ondes, sachez-le, bons héros. Les véritables routes de la mer me sont connues.» Ils quittèrent gaiement les pays des Burgondes.
«Sîfrit saisit aussitôt un aviron et poussa la barque loin du rivage. Gunther prit lui-même une rame. Ils s'éloignèrent de la terre, ces héros rapides et dignes de louanges.
«Ils emportaient des mets succulents et le meilleur vin qu'on pût trouver sur le Rhin. Les chevaux étaient tranquilles: ils reposaient à l'aise. Le vaisseau marchait aussi tranquillement. Les guerriers n'eurent point de soucis.
«Les forts cordages de la voile furent solidement attachés. Ils firent vingt milles avant la nuit par un bon vent qui soufflait vers la mer.»