V

Mais Katel venait à peine de sortir, et la porte restait encore ouverte, qu'une petite voix fraîche et gaie s'écriait dans la cuisine:

«Hé! bonjour, mademoiselle Katel; mon Dieu, que vous avez donc un grand dîner! toute la ville en parle.

—Chut!» fit la vieille servante.

Toutes les oreilles s'étaient dressées dans la salle, et le gros percepteur Hâan dit:

«Tiens! quelle jolie voix! avez-vous entendu? Hé! hé! hé! ce gueux de Kobus, voyez-vous ça!

—Katel... Katel!» s'écria Kobus en se retournant tout étonné.

La porte de la cuisine se rouvrit.

«Est-ce qu'on a oublié quelque chose, monsieur? demanda Katel.

—Non, mais qui est donc dehors?

—C'est la petite Sûzel, vous savez, la fille de Christel, votre fermier de Meisenthâl? Elle apporte des œufs et du beurre frais.

—Ah! c'est la petite Sûzel, tiens! tiens!... Eh bien, qu'elle entre; voilà plus de cinq mois que je ne l'ai vue.»

Katel se retourna:

«Sûzel, monsieur demande que tu entres.

—Ah mon Dieu! mademoiselle Katel, moi qui ne suis pas habillée!

—Sûzel, cria Kobus, arrive donc!»

Alors une petite fille blonde et rose, de seize à dix-sept ans, fraîche comme un bouton d'églantine, les yeux bleus, le petit nez droit aux narines délicates, les lèvres gracieusement arrondies, en petite jupe de laine blanche et casaquin de toile bleue, parut sur le seuil, la tête baissée, toute honteuse.

Tous les amis la regardaient d'un air d'admiration, et Kobus parut comme surpris de la voir.

«Que te voilà devenue grande, Sûzel! dit-il. Mais avance donc, n'aie pas peur, on ne veut pas te manger.

—Ah! je sais bien, fit la petite; mais c'est que je ne suis pas habillée, monsieur Kobus.

—Habillée! s'écria Hâan, est-ce que les jolies filles ne sont pas toujours assez bien habillées!»

Alors Fritz, se retournant, dit en hochant la tête et haussant les épaules:

«Hâan! Hâan! une enfant... une véritable enfant! Allons, Sûzel, viens prendre le café avec nous. Katel, apporte une tasse pour la petite.

—Oh! monsieur Kobus, je n'oserai jamais!

—Bah! bah!... Katel, dépêche-toi.»

Lorsque la vieille servante revint avec une tasse, Sûzel, rouge jusqu'aux oreilles, était assise, toute droite sur le bord de sa chaise, entre Kobus et le vieux rebbe.

«Eh bien, qu'est-ce qu'on fait à la ferme, Sûzel? Le père Christel va toujours bien?

—Oh! oui, monsieur, Dieu merci, fit la petite, il va toujours bien; il m'a chargée de bien des compliments pour vous, et la mère aussi.

—À la bonne heure, ça me fait plaisir. Vous avez eu beaucoup de neige cette année?

—Deux pieds autour de la ferme pendant trois mois, et il n'a fallu que huit jours pour la fondre.

—Alors les semailles ont été bien couvertes?

—Oui, monsieur Kobus. Tout pousse, la terre est déjà verte jusqu'au creux des sillons.

—C'est bien. Mais bois donc, Sûzel; tu n'aimes peut-être pas le café? Si tu veux un verre de vin?

—Oh non! j'aime le café, monsieur Kobus.»

Le vieux rebbe regardait la petite d'un air tendre et paternel; il voulut sucrer lui-même son café, disant:

«Ça, c'est une bonne petite fille; oui, une bonne petite fille, mais elle est un peu trop craintive. Allons, Sûzel, bois un petit coup, cela te donnera du courage.

—Merci, monsieur David,» répondit la petite à voix basse.

Et le vieux rebbe se redressa content, la regardant d'un air tendre tremper ses lèvres roses dans la tasse.

Tous regardaient avec un véritable plaisir cette jolie fille, si douce et si timide; Iôsef lui-même souriait. Il y avait en elle comme un parfum des champs, une bonne odeur de printemps et de grand air, quelque chose de riant et de doux, comme le babillement de l'alouette au-dessus des blés; en la regardant, il vous semblait être en pleine campagne, dans la vieille ferme, après la fonte des neiges.

«Alors, tout reverdit là-bas, reprit Fritz; est-ce qu'on a commencé le jardinage?

—Oui, monsieur Kobus; la terre est encore un peu fraîche; mais, depuis ces huit jours de soleil, tout vient; dans une quinzaine, nous aurons des petits radis. Ah! le père voudrait bien vous voir; nous avons tous le temps long après vous, nous vous attendons tous les jours; le père aurait bien des choses à vous dire. La Blanchette a fait veau la semaine dernière, et le petit vient bien: c'est une génisse blanche.

—Une génisse blanche? ah! tant mieux.

—Oui, les blanches donnent plus de lait, et puis c'est aussi plus joli que les autres.»

Il y eut un silence, et Kobus, voyant que la petite avait bu son café et qu'elle était tout embarrassée, lui dit:

«Allons, mon enfant, je suis bien content de t'avoir vue; mais puisque tu es si gênée avec nous, va voir la vieille Katel qui t'attend; elle te mettra un bon morceau de pâté dans ton panier, tu m'entends, tu lui diras ça, et une bouteille de vin pour le père Christel.

—Merci, monsieur Kobus,» dit la petite en se levant bien vite.

Elle fit une jolie révérence pour se sauver.

«N'oublie pas de dire là-bas que j'arriverai dans la quinzaine au plus tard, lui cria Fritz.

—Non, monsieur, je n'oublierai rien; on sera bien content.»

Elle s'échappa comme un oiseau de sa cage; et le vieux David, les yeux pétillants de joie, s'écria:

«Voilà ce qu'on peut appeler une jolie petite fille, et qui fera bientôt une bonne petite femme de ménage, je l'espère.

—Une bonne petite femme de ménage, j'en étais sûr! s'écria Kobus en riant aux éclats; le vieux posché-isroel ne peut voir une fille ou un garçon sans songer à les marier... Ah! ah! ah!

—Eh bien, oui! s'écria le vieux rebbe, la barbiche hérissée; oui, j'ai dit et je le répète: une bonne petite femme de ménage! Quel mal y a-t-il à cela? Dans deux ans, cette petite Sûzel peut être mariée, elle peut même avoir un petit poupon rose dans les bras.

—Allons, tais-toi, vieux, tu radotes.

—Je radote... c'est toi qui radotes, épicaures; pour tout le reste, tu parais avoir assez de bon sens, mais sur le chapitre du mariage, tu es un véritable fou.

—Bon, maintenant, c'est moi qui suis le fou, et David Sichel, l'homme raisonnable. Quelle diable d'idée possède le vieux rebbe, de vouloir marier tout le monde!

—N'est-ce pas la destination de l'homme et de la femme? Est-ce que Dieu n'a pas dit dès le commencement: «Allez, croissez et multipliez!» Est-ce que ce n'est pas une folie que de vouloir aller contre Dieu, de vouloir vivre...»

Mais alors Fritz se mit tellement à rire, que le vieux rebbe en devint tout pâle d'indignation:

«Tu ris! fit-il en se contenant; c'est facile de rire. Quand tu ferais ah! ah! ah! hé! hé! hé! hi! hi! hi! jusqu'à la fin des siècles, cela prouverait grand'chose, n'est-ce pas? Si seulement une fois tu voulais raisonner avec moi, comme je t'aplatirais! Mais tu ris, tu ouvres ta grande bouche: «Ah! ah! ah!» et ton nez s'étend sur tes joues comme une tache d'huile, et tu crois m'avoir vaincu. Ce n'est pas cela, Kobus, ce n'est pas ainsi qu'on raisonne.»

En parlant, le vieux rebbe faisait des gestes si comiques, il imitait la façon de rire de Kobus avec des grimaces si grotesques, que toute la salle ne put y tenir, et que Fritz lui-même dut se serrer l'estomac pour ne pas éclater.

«Non, ce n'est pas ça, poursuivit David avec une vivacité singulière. Tu ne penses pas, tu n'as jamais réfléchi.

—Moi, je ne fais que cela, dit Kobus en essuyant ses grosses joues, où serpentaient les larmes; si je ris, c'est à cause de tes idées étranges. Tu me crois aussi par trop innocent. Voilà quinze ans que je vis tranquille avec ma vieille Katel, que j'ai tout arrangé chez moi pour être à mon aise: quand je veux me promener, je me promène: quand je veux m'asseoir et dormir, je m'assois et je dors; quand je veux prendre une chope, je la prends; si l'idée me passe par la tête d'inviter trois, quatre, cinq amis, je les invite. Et tu voudrais me faire changer tout cela? tu voudrais m'amener une femme, qui bouleverserait tout de fond en comble? Franchement, David, c'est trop fort!

—Tu crois donc, Kobus, que tout ira de même jusqu'à la fin? Détrompe-toi, garçon; l'âge arrive, et, d'après le train que tu mènes, je prévois que ton gros orteil t'avertira bientôt que la plaisanterie a duré trop longtemps. Alors, tu voudras bien avoir une femme!

—J'aurai Katel.

—Ta vieille Katel a fait son temps comme moi. Tu seras forcé de prendre une autre servante qui te grugera, qui te volera, Kobus, pendant que tu seras en train de soupirer dans ton fauteuil, avec la goutte au pied.

—Bah! interrompit Fritz, si la chose arrive... alors comme alors, il sera temps d'aviser. En attendant, je suis heureux, parfaitement heureux. Si je prenais maintenant une femme, et je me suppose de la chance, je suppose que ma femme soit excellente, bonne ménagère et tout ce qui s'ensuit, eh bien! David, il ne faudrait pas moins la mener promener de temps en temps, la conduire au bal de M. le bourgmestre ou de madame la sous-préfète; il faudrait changer mes habitudes, je ne pourrais plus aller le chapeau sur l'oreille, ou sur la nuque, la cravate un peu débraillée, il faudrait renoncer à la pipe... ce serait l'abomination de la désolation: je tremble rien que d'y penser. Tu vois que je raisonne mes petites affaires aussi bien qu'un vieux rebbe qui prêche à la synagogue. Avant tout, tâchons d'être heureux.

—Tu raisonnes mal, Kobus.

—Comment! je raisonne mal! Est-ce que le bonheur n'est pas notre but à tous?

—Non, ce n'est pas notre but; sans cela, nous serions tous heureux: on ne verrait pas tant de misérables; Dieu nous aurait donné les moyens de remplir notre but; il n'aurait eu qu'à le vouloir. Ainsi, Kobus, il veut que les oiseaux volent, et les oiseaux ont des ailes; il veut que les poissons nagent, et les poissons ont des nageoires; il veut que les arbres fruitiers portent des fruits en leur saison, et ils portent des fruits: chaque être reçoit les moyens d'atteindre son but. Et puisque l'homme n'a pas de moyens pour être heureux, puisque peut-être en ce moment, sur toute la terre, il n'y a pas un seul homme heureux, ayant les moyens de rester toujours heureux, cela prouve que Dieu ne le veut pas.

—Et qu'est-ce qu'il veut donc, David?

—Il veut que nous méritions le bonheur, et cela fait une grande différence, Kobus; car pour mériter le bonheur, soit dans ce bas monde, soit dans un autre, il faut commencer par remplir ses devoirs, et le premier de ces devoirs, c'est de se créer une famille, d'avoir une femme et des enfants, d'élever des honnêtes gens, et de transporter à d'autres le dépôt de la vie qui nous a été confié.

—Il a de drôles d'idées tout de même, ce vieux rebbe, dit alors Frédéric Schoûltz, en remplissant sa tasse de kirschenwasser, on croirait qu'il pense ce qu'il dit.

—Mes idées ne sont pas drôles, répondit David gravement, elles sont justes. Si ton père boulanger avait raisonné comme toi, s'il avait voulu se débarrasser de tous les tracas et mener une vie inutile aux autres, et si le père Zacharias Kobus avait eu la même façon de voir, vous ne seriez pas là, le nez rouge et le ventre à table, à vous goberger aux dépens de leur travail. Vous pouvez rire du vieux rebbe, mais il a la satisfaction de vous dire au moins ce qu'il pense. Ces anciens-là plaisantaient aussi quelquefois; seulement pour les choses sérieuses ils raisonnaient sérieusement, et je vous dis qu'ils se connaissaient mieux en bonheur que vous. Te rappelles-tu, Kobus, ton père, le vieux Zacharias, si grave à son tribunal; te rappelles-tu quand il revenait à la maison, entre onze heures et midi, son grand carton sous le bras, et qu'il te voyait de loin jouer sur la porte, comme sa figure changeait, comme il se mettait à sourire en lui-même, on aurait dit qu'un rayon de soleil descendait sur lui. Et quand, dans cette même chambre où nous sommes, il te faisait sauter sur ses genoux, et que tu disais mille sottises, comme à l'ordinaire, était-il heureux le pauvre homme! Va donc chercher dans ta cave ta meilleure bouteille de vin, et pose-la devant toi, nous verrons si tu ris comme lui, si ton cœur saute de plaisir, si tes yeux brillent, et si tu te mets à chanter l'air des Trois houzards, comme il le chantait pour te réjouir!

—David! s'écria Fritz tout attendri, parlons d'autre chose!

—Non; tous vos plaisirs de garçon, tout votre vieux vin que vous buvez entre vous, tout votre égoïsme et vos plaisanteries, tout cela n'est rien... c'est de la misère auprès du bonheur de famille: c'est là que vous êtes vraiment heureux, parce que vous êtes aimé; c'est là que vous louez le Seigneur de ses bénédictions; mais vous ne comprenez pas ces choses; je vous dis ce que je pense de plus vrai, de plus juste, et vous ne m'écoutez pas!»

En parlant ainsi, le vieux rebbe semblait tout ému; le gros percepteur Hâan le regardait, les yeux écarquillés, et Iôsef, de temps en temps, murmurait des paroles confuses.

«Que penses-tu de cela, Iôsef? dit à la fin Kobus au bohémien.

—Je pense comme le rebbe David, dit-il; mais je ne peux pas me marier, puisque j'aime le grand air et que mes petits pourraient mourir sur la route.»

Fritz était devenu rêveur.

«Oui, il ne parle pas mal, pour un vieux posché-isroel, fit-il en riant; mais je m'en tiens à mon idée, je suis garçon et je resterai garçon.

—Toi! s'écria David. Eh bien! écoute ceci, Kobus: je n'ai jamais fait le prophète, mais, aujourd'hui, je te prédis que tu te marieras.

—Que je me marierai? Ah! ah! ah! David, tu ne me connais pas encore.

—Tu te marieras! s'écria le vieux rebbe, en nasillant d'un air ironique; tu te marieras!

—Je parierais bien que non.

—Ne parie pas, Kobus, tu perdrais.

—Eh bien! si... je te parie... voyons... je te parie mon coin de vigne du Sonneberg; tu sais, ce petit clos qui produit de si bon vin blanc, mon meilleur vin, et que tu connais, rebbe, je te le parie...

—Contre quoi?

—Contre rien du tout.

—Et moi j'accepte, fit David, ceux-ci sont témoins que j'accepte! Je boirai du bon vin qui ne me coûtera rien, et après moi, mes deux garçons en boiront aussi, hé! hé! hé!

—Sois tranquille, David, fit Kobus en se levant, ce vin-là ne vous montera jamais à la tête.

—C'est bon, c'est bon, j'accepte; voici ma main, Fritz.

—Et voici la mienne, rebbe.»

Kobus alors, se tournant, demanda:

«Est-ce que nous n'irons pas nous rafraîchir au Grand-Cerf?

—Oui, allons à la brasserie, s'écrièrent les autres, cela finira bien notre journée. Dieu de Dieu! quel dîner nous venons de faire!»

Tous se levèrent et prirent leurs chapeaux; le gros percepteur Hâan et le grand Frédéric Schoûltz marchaient en avant, Kobus et Iôsef ensuite, et le vieux David Sichel tout joyeux derrière. Ils remontèrent bras dessus, bras dessous, la vieille rue des Capucins, et entrèrent à la brasserie du Grand-Cerf, en face des vieilles Halles.

VI

Kobus, le lendemain, se lève la tête lourde; il appelle Katel et accuse la bière. Après avoir mangé la soupe aux oignons et une oreille de veau à la vinaigrette, il sort et va, sans y penser, à la porte de Phalsbourg qui mène à sa ferme de Meisenthâl, tenue par le père de la petite Sûzel. Il monte le col des genêts, et voit passer dans l'air bleu un couple de tourterelles que l'amour porte et qui se becquètent sur les rochers. Cette vue le réjouit.

Tout en descendant le sentier en zigzag, Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonner par volées de dix à douze autour du pigeonnier, et le père Christel, sa grande cougie[28] au poing, ramenant les bœufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait, et il écoutait avec une véritable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des bœufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.

Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil, brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au haut de la côte.

Fritz, jetant par hasard un coup d'œil dans le fond de la gorge où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne: aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.

Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:

«M. Kobus!... voici M. Kobus!»

C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père.

Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux:

«Soyez le bienvenu, monsieur Kobus! soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir sitôt. Que le ciel soit loué de vous avoir décidé pour aujourd'hui!

—Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.

—Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus. C'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter, qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir.»

En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.

«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante, de si bonne heure. Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.

—Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit: j'ai donné un coup d'œil sur les vergers, tout pousse à souhait: et j'ai vu tout à l'heure le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.

—Oui, oui, tout est bien,» dit la grosse fermière.

On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse.

Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée. Ils levèrent leur bonnet en criant:

«Bonjour, monsieur Kobus!

—Bonjour Johann; bonjour Kasper,» dit-il tout joyeux.

Il s'était rapproché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis où grimpaient, jusque sous le toit, six ou sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient à peine.

À droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.

C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres à vitres octogones s'ouvraient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte. Le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saintes, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l'ameublement de cette pièce.

«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?

—Cela va sans dire.

—Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?

—Oui, sois tranquille. Nous avons justement fait la pâte ce matin.

—Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers? mettre mes sabots?

—Vous plaisantez, Christel. J'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.

—Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?

—Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.

—Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier nous deux. Elle m'a tout raconté ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes et que la mère Orchel nous apprête des noudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin. Il y a si longtemps que je n'étais sorti que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.

—Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous reviendrons dans une heure.»

Alors Fritz et le père Christel ressortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond la cuisine. La fermière pétrissait la pâte sur l'évier.

«Dans une heure, monsieur Kobus, lui cria-t-elle.

—Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.»

Et ils sortirent.