VII
Kobus et son fermier Christel se promènent çà et là en attendant le dîner. Christel propose à Kobus de construire un réservoir pour doubler la pêche du poisson; Kobus accepte et s'établit pour quinze jours dans la ferme pour surveiller et presser l'œuvre du réservoir.
Les deux fenêtres de Kobus s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même besoin de se lever pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il découvrait d'un coup d'œil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie, et qu'une sorte de pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruits: dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant de Bichelberg.
Puis, tout à coup, tout devenait blanc: c'était lui, le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est grand!»
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait: «Ça va bien!»
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix étouffée:
«Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!
—C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir! À force de dumfnoudels, j'en avais assez; j'aurais voulu des œufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'œufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines herbes... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel m'étonne!»
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue et se mettaient en route.
La petite nappe blanche était déjà mise au bout de la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse chargée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il ce matin?
—Mais très-bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq en pâte; votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien.»
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait:
«Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
—Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une bonne petite femme de ménage; elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel.
—Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre!
Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui marchaient très-bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable, avec un petit cuveau de sapin bien propre pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à huit heures, après le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour lui de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en chœur comme pour la saluer.
«Allons, Schwartz; allons, Horni... retournez-vous... laissez-moi passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
Elles ne la quittaient pas de l'œil, tant elles l'aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Rœsel se retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!» s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon cœur.
Quelquefois, dans l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en quinze jours dans la rivière.»
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière du Grand-Cerf, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoûltz, le percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une partie de youcker avec eux, mais je m'en passe très-bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse... Ah! ah! ah!»
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, et de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'œufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit être naturel.
—Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns naissent avec des qualités, et les autres n'en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très-bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: «Sûzel, il faut s'y prendre de telle manière.» C'est venu tout seul, et voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage... dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur; elle fait ces choses avec plaisir. «Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Frœlig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: Ça, c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix; ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un lièvre.» Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la maison.
—C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille fois plus de talent que pour lisser et filer cinquante aunes de toile.
—C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.
—Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
—Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier; elle nous expliquera cela.—Sûzel! Sûzel!»
Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage. C'est ainsi qu'elle entra tout animée, demandant:
«Quoi donc, mon père?»
Et Fritz, la voyant ainsi, fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entr'ouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.
«Qu'est-ce qu'il y a, mon père, fit-elle de sa petite voix gaie; vous m'avez appelée?
—Oui; voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons, qu'il voudrait bien en connaître la recette.»
Alors Sûzel devint toute rouge de plaisir:
«Oh! M. Kobus veut rire de moi.»
—Non, Sûzel; ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits, voyons?
—Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile... mais, si vous voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
—Comment! elle sait écrire, père Christel?
—Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil anabaptiste.
—Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie ménagère... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure... Eh bien, Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»
Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
«Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir des radis un de ces jours!
—Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je reviendrai poser les grilles, alors je verrai tout ce que vous me dites.
—Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais c'est fâcheux tout de même.
—Sans doute, Christel; je le regrette aussi.»
La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude une pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à droite, vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître dans l'abîme.
La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde, dans le silence, son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.
Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la main devant la ferme, avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il allait partir.
«Mais où donc est Sûzel? s'écria-t-il; je ne l'ai pas encore vue ce matin.
—Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
—Eh bien, allez la chercher; je ne puis quitter Meisenthâl sans lui dire adieu.»
Orchel entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel paraissait, toute rouge.
«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus; il faut que je te remercie; je suis content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma satisfaction, tiens, voici un goulden, dont tu feras ce que tu voudras.
Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse.
«Merci, monsieur Kobus,» dit-elle.
Et comme Fritz insistait, disant:
«Prends donc cela, Sûzel, tu l'as bien gagné...»
Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes.
«Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le père Christel; pourquoi pleures-tu?
—Je ne sais pas, mon père,» fit-elle en sanglotant.
Et Kobus de son côté pensa:
«Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une servante, et cela lui fait de la peine.»
C'est pourquoi, remettant le goulden dans sa poche, il dit:
«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je croirai que tu es fâchée contre moi.»
Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut serrée, elle rentra dans l'allée en courant.
«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon cœur.
—Oui, dit Kobus; je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.»
VIII
Kobus se lasse de la ferme, revient après quelques jours à la ville; il va voir le vieux rebbe, qui le chicane toujours sur l'article du mariage:
Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or il advint qu'un de ces chevaux, le grand grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: «Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'un autre cheval n'en ait encore goûté de pareille.» Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter: il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha par-dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côtés, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire: c'était le premier des ânes!»
Fritz, au lieu de rire à cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.
«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
—Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.
—Tout cela ne signifie rien, David.
—Non: seulement, il vaut mieux se marier jeune, que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi...
—Va-t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, et je n'ai pas le temps de te répondre.»
David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même.
Et comme ils se séparaient:
«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.
—Posché-isroel! répondit Kobus, posché-isroel!»
Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié et s'en alla.
«David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table!»
Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère: puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.
IX
L'ennui le reprend à la ville, il regrette à son insu la ferme et la petite Sûzel. Il retrouve dans sa poche la recette des beignets de Sûzel. Il en commande à Katel, mais il ne les trouve pas si bons.
Survient le rebbe, le faiseur de mariages.
«Quel chagrin as-tu?
—De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!»
David s'assit en riant à son tour.
«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.
—Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?
—Ah! dit le vieux rebbe en attachant sur Kobus son œil gris; tiens! tiens!... et tu les trouves si bons.
—Délicieux, David!
—Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.
«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans, elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez: et si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.
—Ah! ah! ah! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus; tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
—Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en suis sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»
En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz, il observa le vieux rebbe du coin de l'œil et dit:
«Elle fait très-bien les beignets, mais quant au reste...
—Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très-heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître, je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien! cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela madame Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz, tout petit, assis à terre, avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua le Troubadour et l'antique romance du Croisé.
«Je n'aurais jamais cru me rappeler d'une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»
Et se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse: le Siége de Prague, la Cenerentola, l'ouverture de la Vestale, et puis de vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure: rien en deçà, rien au delà!
Kobus, deux ou trois mois auparavant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadis Werther, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouvera cela fort beau.
«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Comme c'est simple! comme c'est naturel!
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»
Il se mit à jouer en chantant:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.
Voici David, se dit-il en refermant bien vite le clavecin: c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanter Rosette!»
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même lui ouvrir; mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
«Hé! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
—Oui, monsieur Kobus, dit la petite: depuis longtemps j'attends mademoiselle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
—Quelle commission donc, Sûzel?
—Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont prêtes et qu'on va les mettre.
—Je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine...; ça t'a fait bien rire, n'est-ce pas?
—Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.
—Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commença la Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration et sa petite bouche rose entr'ouverte, semblait en extase.
Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:
«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
—Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique, le Siége de Prague; on entend rouler les canons; écoute un peu.»
Il se mit alors à jouer le Siége de Prague avec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
Après le Siége de Prague, il joua la Cenerentola; après la Cenerentola, la grande ouverture de la Vestale; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
«Rosette,
«Si bien faite,
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
«Donne-moi ton cœur,
«Donne-moi ton cœur....
«Ou je vas mourir.... ou je vas mourir!
«Je vas mourir.... mourir.... mourir!...»
De sorte qu'à la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
Katel entra; il lui dit:
«Ah! c'est bon... Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»