X
Sûzel s'en va toute pensive. Kobus réfléchit, rougit en lui-même et s'excuse par un billet à son fermier. Il va au Grand-Cerf le soir. Le percepteur l'engage à l'accompagner dans une tournée pour passer le temps. Il y consent; il s'achemine avec lui de village en village pendant quinze jours. Ses soucis augmentent. Il pensait à Sûzel; il revient à la ville; il s'endort.
Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les persiennes fermées.
«C'est toi, Katel, dit-il en se détirant les bras; qu'est-ce qui se passe?
—Le père Christel vient vous voir, monsieur. Il attend depuis une demi-heure.
—Ah! le père Christel est là. Eh bien, qu'il entre. Entrez donc, Christel. Katel, pousse les volets. Eh! bonjour, bonjour, père Christel; tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.
Il le regardait la face épanouie. Christel était tout étonné d'un accueil si enthousiaste.
«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar que vous avez planté vous-même il y a douze ans.»
Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisiers qui pendaient tout autour. Elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles qu'il en fut émerveillé:
«Ah! c'est bon, c'est bon! Oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
—C'est la petite Sûzel, répondit le fermier: elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier et disait: «Quand vous irez à Hunebourg, mon père, les cerises sont mûres. Vous savez que M. Kobus les aime!» Enfin, hier soir, je lui ai dit: «J'irai demain! et ce matin au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»
Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte.»
Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord. Il lui semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.
«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché. C'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie.»
Christel le regardait d'un air joyeux.
«Vous aimez bien les cerises? fit-il.
—Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troublés de plaisir.
«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous..., la mère Orchel?
—Très-bien, monsieur Kobus.
—Et Sûzel aussi?
—Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours, Sûzel paraît seulement un peu triste. Je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus; les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»
Fritz, se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant:
«C'est bon... oui... oui... Tiens, Katel, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
—Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
Tout en s'habillant, Fritz reprit:
«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des cerises?
—Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux bœufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés. Nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait les prendre le 1er juin, ou me payer un florin pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir acheté les bœufs, mais il a dit que rien n'était convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard. Et comme le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, qui doit le prêter aujourd'hui, à dix heures, entre les mains du vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.
—Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son feutre. Voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, aussitôt après, nous reviendrons dîner. Vous dînez avec moi.
—Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge du Bœuf-Rouge.
—Bah! bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel.
Ils sortirent.
Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même:
«N'est-ce pas étonnant? Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi. C'est merveilleux, merveilleux!»
Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces choses le doigt de Dieu.
XI
Quelle scène! égale au cerisier de Jean-Jacques Rousseau.
Il erre dans les environs de la ville et trouve ses amis Hâan et Schoûltz jouant aux boules. Il apprend que le lendemain c'est la fête de Rischen, qu'on y dansera, et que Sûzel et sa famille pourront bien y être. Il se charge d'y conduire ses amis, va chez le maître de poste et s'arrange avec lui pour une magnifique berline, deux chevaux de choix et le postillon Zimmer qui a eu l'honneur de conduire l'empereur Napoléon. La description de sa toilette pour jeter de la poudre aux yeux des habitants de Rischen et peut-être de Sûzel est merveilleuse de vérité. Stern n'a rien de mieux.
La berline roule sur le pavé, toute la ville est aux fenêtres.
Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, ses culottes de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet à tour de bras.
«En route!» s'écria Kobus.
Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis. Ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense éclat de rire et se mit à crier:
«À la bonne heure! à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand! Ah! ah! ah! la bonne farce!»
Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait, et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant:
«À la minute, monsieur Kobus! vous voyez, à la minute!
—Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce qu'on ne peut pas rabattre le manteau?
—Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul.»
Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoûltz au milieu.
Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route. C'était quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.
Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoûltz et de Hâan.
«Ah! s'écria Schoûltz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.»
—Nous avons des cigares, dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt et qu'ils se mirent à fumer renversés sur leur siége, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière la tête.
Katel paraissait aussi contente qu'eux.
«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.
—Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de Hildebrandt.»
Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.
Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre. Le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur vie que de rouler en chaise de poste.
Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route. Ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit le fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne. Les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout cela courait le long de la route.
Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.
«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt, bientôt elle saura tout... Il faut que tout se sache!»
Le gros Hâan fumait gravement et Schoûltz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux blonds filasse grisonnants où passait la brise.
«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habituer à ce genre de voiture.
—Ah! ah! ah! criait Schoûltz, je le crois bien; tu n'es pas difficile.»
Fritz rêvait.
«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.
—Pour deux heures, monsieur.»
Alors il pensait:
«Pourvu qu'elle soit là-bas! pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé!»
Cette crainte l'assombrissait. Mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.
«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»
Et tandis que Hâan et Schoûltz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.