X

Le conscrit, devenu un brave soldat, est blessé à Leipzig; il passe la nuit dans un fossé de la route, il rêve à sa situation, il voit dans son délire Catherine, sa tante Grédel, le bon Goulden.

La pensée de Catherine, de la tante Grédel, du bon M. Goulden, me vint aussi bientôt, et ce fut quelque chose d'épouvantable! c'était comme un spectacle qui se passe sous vos yeux:—je voyais leur étonnement et leurs craintes en apprenant la grande bataille; la tante Grédel qui courait tous les jours sur la route pour aller voir à la poste, pendant que Catherine l'attendait en priant; et M. Goulden, seul dans sa chambre, qui lisait dans la gazette que le 3e corps avait plus donné que les autres; il se promenait la tête penchée et s'asseyait bien tard à l'établi, tout rêveur. Mon âme était là-bas avec eux; elle attendait en quelque sorte devant la poste avec la tante Grédel, elle retournait au village abattue, elle voyait Catherine dans la désolation.

Puis, un matin, le facteur Rœdig passait aux Quatre-Vents, avec sa blouse et son petit sac de cuir; il ouvrait la porte de la salle, et tendait un grand papier à la tante Grédel, qui restait toute saisie, Catherine debout derrière elle, pâle comme une morte: et c'était mon acte de décès qui venait d'arriver! J'entendais les sanglots déchirants de Catherine étendue à terre, et les malédictions de la tante Grédel,—ses cheveux gris défaits,—criant qu'il n'y avait plus de justice... qu'il vaudrait mieux pour les honnêtes gens n'être jamais venus au monde, puisque Dieu les abandonne!—Le bon père Goulden arrivait pour les consoler; mais en entrant il se mettait à sangloter avec eux, et tous pleuraient dans une désolation inexprimable, criant:

«Ô pauvre Joseph! pauvre Joseph!»

Cela me déchirait le cœur.

L'idée me vint aussi que trente ou quarante mille familles en France, en Russie, en Allemagne, allaient recevoir la même nouvelle, et plus terrible encore, puisqu'un grand nombre des malheureux étendus sur le champ de bataille avaient leur père et mère; je me représentai cela comme un grand cri du genre humain qui monte au ciel.

C'est alors que je me rappelai ces pauvres femmes de Phalsbourg qui priaient dans l'église à la grande retraite de Russie, et que je compris ce qui se passait dans leur âme!... Je pensais que Catherine irait bientôt là; qu'elle prierait des années et des années en songeant à moi... Oui, je pensais cela, car je savais que nous nous aimions depuis notre enfance, et qu'elle ne pourrait jamais m'oublier. Mon attendrissement était si grand, qu'une larme suivait l'autre sur mes joues; et cela me faisait pourtant du bien d'avoir cette confiance en elle, et d'être sûr qu'elle conserverait son amour jusque dans la vieillesse, qu'elle m'aurait toujours devant les yeux, et qu'elle n'en prendrait pas un autre.

La pluie s'était mise à tomber vers le matin. Ce grand bruit monotone sur les toits, dans le jardin et la ruelle remplissait le silence. Je songeais à Dieu, qui depuis le commencement des temps fait les mêmes choses, et dont la puissance est sans bornes; qui pardonne les fautes, parce qu'il est bon, et j'espérais qu'il me pardonnerait en considération de mes souffrances.

Comme la pluie était forte, elle finit par emplir le petit ruisseau. De temps en temps on entendait un mur tomber dans le village, un toit s'affaisser; les animaux, effarouchés par la bataille, reprenaient confiance et sortaient au petit jour: une chèvre bêlait dans l'étable voisine; un grand chien de berger, la queue traînante, passa, regardant les morts; le cheval en le voyant se mit à souffler d'une façon terrible; il le prenait peut-être pour un loup, et le chien se sauva.

Après la première bataille de Leipzig on le jette à l'hôpital. Il s'y guérit lentement. La seconde bataille entraîne toute l'armée française, les alliés deviennent ennemis, il revient se traînant à la suite du bataillon. À Hanau il tombe malade du typhus, Zébédé, son camarade de Phalsbourg, le sollicite de se relever pour atteindre les chariots de l'ambulance.

L'espoir d'être rejoint par Zébédé me remontait le cœur, mais je n'avait plus la force de porter mon fusil, il me paraissait lourd comme du plomb. Je ne pouvais plus manger, et mes genoux tremblaient; malgré cela, je ne désespérais pas encore, je me disais en moi-même: «Ce n'est rien... Quand tu verras le clocher de Phalsbourg, tes fièvres passeront. Tu auras un bon air, Catherine te soignera... Tout ira bien... Vous vous marierez ensemble.»

J'en voyais d'autres comme moi qui restaient en route, mais j'étais bien loin de me trouver aussi malade qu'eux.

J'avais toujours bonne confiance, lorsqu'à trois lieues de Fulde, sur la route de Salmunster, pendant une halte, on apprit que cinquante mille Bavarois venaient se mettre en travers de notre retraite, et qu'ils étaient postés dans de grandes forêts où nous devions passer. Cette nouvelle me porta le dernier coup, parce que je ne me sentais plus la force d'avancer, ni d'ajuster, ni de me défendre à la baïonnette, et que toutes mes peines pour venir de si loin étaient perdues. Je fis pourtant encore un effort lorsqu'on nous ordonna de marcher et j'essayai de me lever.

«Allons, Joseph, me disait Zébédé, voyons... du courage!...»

Mais je ne pouvais pas et je me mis à sangloter en criant:

«Je ne peux pas!»

—Lève-toi, faisait-il.

—Je ne peux pas... mon Dieu... je ne peux pas!»

Je me cramponnais à son bras... des larmes coulaient le long de son grand nez... Il essaya de me porter, mais il était aussi trop faible. Alors je le retins en lui criant:

«Zébédé, ne m'abandonne pas!»

Le capitaine Vidal s'approcha, et me regardant avec tristesse:

«Allons, mon garçon, dit-il, les voitures de l'ambulance vont passer dans une demi-heure... on te prendra.»

Mais je savais bien ce que cela voulait dire et j'attirai Zébédé dans mes bras pour le serrer. Je lui dis à l'oreille:

«Écoute, tu embrasseras Catherine pour moi... tu me le promets!... Tu lui diras que je suis mort en l'embrassant et que tu lui portes ce baiser d'adieu!

—Oui!... fit-il en sanglotant tout bas, oui... je lui dirai!...—Ô mon pauvre Joseph!»

Je ne pouvais plus le lâcher; il me posa lui-même à terre et s'en alla bien vite sans tourner la tête. La colonne s'éloignait... je la regardai longtemps, comme on regarde la dernière espérance de vie qui s'en va... Les traînards du bataillon entrèrent dans un pli de terrain... Alors je fermai les yeux et seulement une heure après, ou même plus longtemps, je me réveillai au bruit du canon et je vis une division de la garde passer sur la route au pas accéléré avec des fourgons et de l'artillerie. Sur les fourgons j'apercevais quelques malades et je criais:

«Prenez-moi!... prenez-moi!...»

Mais personne ne faisait attention à mes cris... on passait toujours... et le bruit de la canonnade augmentait. Plus de dix mille hommes passèrent ainsi, de la cavalerie et de l'infanterie; je n'avais plus la force d'appeler.

Enfin la queue de tout ce monde arriva. Je regardai les sacs et les shakos s'éloigner jusqu'à la descente, puis disparaître, et j'allais me coucher pour toujours lorsque j'entendis encore un grand bruit sur la route. C'étaient cinq ou six pièces qui galopaient attelées de solides chevaux,—les canonniers à droite et à gauche le sabre à la main.—Derrière venaient les caissons. Je n'avais pas plus d'espérance dans ceux-ci que dans les autres, et je regardais pourtant quand à côté d'une de ces pièces je vis s'avancer un grand maigre, roux, décoré, un maréchal des logis, et je reconnus Zimmer, mon vieux camarade de Leipzig. Il passait sans me voir. Mais alors de toutes mes forces je m'écriai:

«Christian!... Christian!...»

Et malgré le bruit des canons il s'arrêta, se retourna, et m'aperçut au pied d'un arbre. Il ouvrait de grands yeux.

«Christian, m'écriai-je, aie pitié de moi!»

Alors il revint, me regarda et pâlit:

«Comment, c'est toi, mon bon Joseph!» fit-il en sautant à bas de son cheval.

Il me prit dans ses bras comme un enfant en criant aux hommes qui menaient le dernier fourgon:

«Halte!... arrêtez!»

Et, m'embrassant, il me plaça dans ce fourgon la tête sur un sac. Je vis aussi qu'il étendait un gros manteau de cavalerie sur mes jambes et mes pieds en disant:

«Allons... en route... ça chauffe là-bas!»

C'est tout ce que je me rappelle, car aussitôt après je perdis tout sentiment. Il me semble bien avoir entendu depuis comme un roulement d'orage, des cris, des commandements, et même avoir vu défiler dans le ciel la cime de grands sapins au milieu de la nuit; mais tout cela pour moi n'est qu'un rêve. Ce qu'il y a de sûr, c'est que derrière Salmunster, dans les bois de Hanau, fut livrée ce jour-là une grande bataille contre les Bavarois et qu'on leur passa sur le ventre.